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Aimer,
aimer – je veux dire : envie de tuer, envie d'embrasser, d'enfouir ses lèvres dans ses lèvres, d'enfouir sa langue dans sa bouche, de caresser son sexe, caresser langue contre langue, son sexe avec son sexe, mettre sa langue dans sa bouche

s'enfoncer, s'enfoncer langue tendue, yeux clos dans le noir, l'obscurité profonde d'une nuit noire où deux corps glabres tombent l'un dans l'autre, tombent sans fin, c'est-à-dire...

Je ne sais pas ce que ça veut dire, je ne peux pas te le dire.

Je te vois, allongé à côté de moi, ton corps recouvert de la blancheur du sommeil. Tes yeux scellés, tu ne peux plus me regarder, tu ne peux plus m'entendre. Ta bouche : insecte replié sur lui-même, deux ailes froissées de papillon enroulées autour de... Ta respiration est lente, ton souffle est arrêté. Ton cœur est arrêté. Ton cerveau s'est durci, plongé immergé dans... La peau laiteuse, fine, la trace bleue des veines à travers...

Il nous est arrivé de dormir l'un dans l'autre, l'un dans le sommeil de l'autre, chacun emmuré dans la chair de l'autre : corps nus repliés quelque part dans un périmètre du corps, portes closes, rideaux tirés, pas un bruit, la masse d'une ville autour de nous effacée par le sommeil, le rêve qui chaque nuit traversent ces milliers d'ombres endormies pour les anéantir, les emporter : corps nus repliés dans le périmètre de nos corps, portes closes, rideaux tirés, pas un bruit, pas un souffle, dans le silence, l'obscurité... Il n'y avait rien autour de nous, un désert vide, un désert vide nous remplissait, un fleuve vide, et chacun tombait sans fin, sans fin, à travers la nuit d'un ciel sans lune...

Il nous est arrivé, chaque nuit, enfoncés l'un dans l'autre, dans nos corps lisses ouverts en plein cœur d'une nuit sous nos chairs…

Regarde-moi, mon corps allongé près du tien, tu peux le voir toi aussi, tu peux le caresser comme moi je le caresse, tu peux lécher ses seins, lécher ses lèvres, tu peux étendre ton sexe sur ses paupières blanches, tu peux prendre son sexe dans ta bouche ou le garder au fond de tes mains...

Regarde-moi, je suis là, allongé devant ton ventre, allongé devant ta bouche, j'écarte la bouche, j'écarte mes lèvres fines, je suis ...

Mais nous ne savons pas
ce qui s'est ouvert dans nos crânes
et se creuse
et se creuse encore lorsque nous y enfonçons nos corps
ni ce que c'est ni ce que ça veut.

Tu ne peux pas me voir, le sommeil a recouvert tes yeux. Tu ne peux pas m'entendre, le rêve a emmuré ton crâne...

Je te vois, allongé à côté de moi, ombre perdue dans les brumes d'une nuit d'hiver. Je te vois, allongé à côté de moi, frôlant dans la nuit le vent noir d'une steppe glacée. Tu es couché sous la neige, je crois que tu es mort. Mais tu tournes ton visage vers moi et tes lèvres…

Regarde-moi, tu ne me vois pas
étendu au fond de ton corps
je suis endormi
je suis dans ton rêve.

Mais tu ne me vois pas. Tu t'es étendu au fond de mon corps, au fond de mon rêve – tout au fond de ce sommeil sans fin où nos corps sont enfouis l'un dans l'autre, enterrés sous nos muscles, sous notre sang, ensevelis tous deux par...

Regarde-moi. Je suis dans ton corps. J'habite ce sommeil noir qui gît sous ta peau, s'exhale de toi lorsqu'en rêve je te caresse. Il n'y a rien autour de moi. Un désert vide me remplit, un fleuve vide. Je suis allongé. Il n'y a pas un bruit. Je ne bouge pas. Je n'écoute rien. Ne regarde rien. L'espace est noir. Mon corps s'enfonce, pousse ses racines vers toi. Mes yeux se ferment. Je ne bouge pas. Je n'écoute rien. Ne regarde rien. Autour de mes yeux, des herbes jaunes ondulent sous la respiration du vent. Mes doigts s'envolent en silence à travers les fissures de la dalle noire. Je ne te vois pas. Je sais que ton corps est étendu sur cette dalle et les herbes qui te caressent sont mes doigts. Lorsque tu jouiras, tu regarderas la pierre gravée et tu prononceras mon nom...

Je continue, je parle, tu ne peux pas m'entendre, tu ne peux plus. Je parle à tes yeux, à ta bouche, à ta langue
je parle à ton ventre, à ton sexe
je te parle, tu es mort
tu es mort, tu respires
je te parle, tu respires lentement
un souffle faible sort de ton corps vide
tu es mort, allongé au fond du sommeil
tu es mort, tu dors au fond de mon corps
dans l'ombre de ce rêve où je te parle
au fond de ce sommeil où je te parle encore...

 

 


Jean-Philippe Cazier / Ce qui s'est ouvert dans nos crânes ,
© Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2006
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