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Témoignages
concordants,
"C'est un chiffre dont je me souviens bien. Sur les bancs de
l'école d'agriculture, on nous apprenait qu'en 1965 vingt-cinq
pour cent de la population française travaillaient dans l'agriculture.
Et depuis, le bouleversement a été gigantesque, en terme
de disparition d'exploitations et d'actifs agricoles..."
Ici, comme ailleurs, la logique libérale de
l'économie de marché est directement responsable des mutations
sociales et écologiques que connaît le paysage des campagnes
françaises. Fermes laissées à l'abandon, hameaux
fantômes témoignant d'une époque révolue, présence
au cur des villages de ruines pudiquement rebaptisées "banques
de pierres" où les citadins viennent le week-end "emprunter"
de quoi retaper de vieilles bâtisses transformées en résidences
secondaires, ponts dérisoires lancés sur des cours d'eau
asséchés, villages à l'agonie, disparition des commerces
de proximité, mendicité aux portes des supermarchés
installés à la périphérie des petites agglomérations,
vieillissement de la population, alcoolisme, RMI, apparition de S.E.L
(système d'échange local), misère cachée.
Les bêtes, elles aussi, sont dissimulées : impossible, ici,
de repérer l'ombre d'une vache, le moindre troupeau dans un paturage.
On y remarque plus facilement des hangars de tôles abritant des
usines à lapins, des batteries de volailles ou des élevages
industriels de porcs. L'arbre ne cache plus la forêt. Relocalisation,
concentration, spécialisation des cultures et des élevages,
hors-sols, subventions européennes, remembrement et agrandissement
des parcelles, arrachage des derniers bosquets, prime à l'irrigation,
aides à l'hectare et jachères obligatoires, autant de notions, souvent contradictoires, qui continuent à façonner les paysages et à recomposer les populations rurales. Quelques jours passés dans les environs de
Poitiers, l'été dernier, à recueillir les témoignages
de plusieurs acteurs/spectateurs (1) de ces mutations permettent de
prendre la mesure de ce bouleversement dont parle Camille Guyot et de
repérer comment sont inscrit dans le réel les choix politiques
et économiques que raconte l'histoire récente des campagnes
françaises. Ne formant plus aujourd'hui qu'une minorité
de la population rurale, subventionnés à 100%, les agriculteurs
sont perçus de plus en plus fréquemment comme des malfaiteurs
- "Les gendarmes viennent relever nos compteurs d'eau",
déclarent les frères Grollier. Si l'opinion publique s'inquiète
de ce qu'elle trouve dans son assiette et tient le paysan responsable
de la mauvaise qualité des produits qu'elle consomme ainsi que
des dommages écologiques dont souffrent le terroir, il est une
chose entendue souvent aux cours des entretiens autrement plus inquiétante
: l'agriculteur avoue ne pas maîtriser ce qu'il fait, n'avoir
plus le choix. Et cet aveu n'en fait pas pour autant un irresponsable,
mais montre à quel point le paysan est lui-même devenu
le spectateur impuissant et un des acteurs des politiques concertées
dans le cadre de l'Union Européenne qui permettront à
ces nouveaux techniciens de la terre d'être bientôt concurrentiels
au niveau mondial. A l'aube du prochain millénaire, seuls trois
à quatre pour cent de la population active seront directement
concernés par le secteur agricole.
Camille Guyot a cinquante hectares de terres. Il y a trente ans, c'était une grosse exploitation qui faisait vivre une famille et donnait du travail à un salarié agricole deux jours par semaine. Aujourd'hui, c'est une surface dérisoire : une exploitation céréalière n'est plus viable à moins de deux cents hectares. Camille n'avait pas d'argent, pas non plus envie de "voler la terre à Pierre ou à Paul" pour s'agrandir, "pas envie de spéculer". Il fait donc du lapin. Hors-sol. Cinq cents femelles au pelage blanc, aux yeux rouges, inséminées artificiellement. Dans un coin du hangar, de volumineux sacs d'aliment cotoient autant de gros sacs sur laquelle figure la mention : "antibiotique". En dix ans, Camille a multiplié par deux son chiffre d'affaires. "Les paysans ont été les alliés objectifs du libéralisme en permettant de faire baisser les prix des denrées alimentaires et donc les salaires. Et cela continue : on demande à l'agriculture de remplir l'estomac des exclus, car des exclus qui auraient faim, ça poserait un problème. Ce n'est pas l'agriculture qui est subventionnée, c'est le porte-monnaie du consommateur". Lucide, Camille est aussi un rien désabusé : "Je fais des produits de qualité moyenne". Le destin a été particulièrement cruel, Camille et sa femme ont perdu leurs deux fils. Aujourd'hui, à dix ans de la retraite, Camille vit seul avec son épouse. Les mutations de l'agriculture française ne sont pas encore achevées. Il faut que les prix baissent, encore, et le prix au kilo du lapin-carcasse que lui donne l'abattoir ne cesse de suivre la spirale déflationniste. En l'écoutant, on comprend que la perte de ses enfants fut un grand malheur. On comprend aussi que Camille n'a plus grand chose d'autre à perdre. Sa situation est devenue fragile mais il a décidé de réagir : "C'est une question de survie, mais c'est aussi une question de civisme, de citoyenneté". Nous verrons comment il compte s'y prendre. Au cours de notre entretien Camille a tout d'abord brossé un
bref historique de l'évolution de l'agriculture française
depuis la fin de la seconde guerre mondiale. "Après la
guerre, pendant les années 45-70 - on les appelle les "trente
glorieuses" - on assiste à un développement technique
qui permet de reconquérir l'autosuffisance alimentaire puisque
la guerre avait eu le privilège de tout foutre par terre. Et
puis, comme avec toutes les guerres, en général, après
on reconstruit et c'est ainsi qu'on justifie parfois la croissance économique..."
"Au départ le lapin était une activité complémentaire. Il y avait un gros abattoir dans la région. J'ai commencé avec cent vingt-huit femelles puis rapidement je suis passé à cinq cents. Pourquoi a-t-on été obligé de monter à cinq cents ? Tout simplement parce que toutes les productions agricoles, y compris le lapin, sont prises dans la spirale de la mondialisation. Et tous les matins quand on se lève, il y a un petit malin qui arrivent à produire avec un coût de production inférieur et qui peut se permettre de rabaisser ses prix pour entrer dans une grande surface. Ou alors, c'est un fabriquant d'aliment qui se pointe. Il vient de passer un contrat de soja, de manioc, etc. à des prix hyper-compétitifs et il est prêt à nous refiler un aliment un peu moins cher, et l'autre, il peut revendre ses lapins un peu moins cher. Et l'abattoir aussi, il se dit que le producteur, il peut faire un peu moins cher. Et pour arriver à tenir le coup, on est aspiré dans ce circuit-là. C'est-à-dire que : soit on disparait, soit on augmente notre productivité pour rester compétitif. Et là-dessus, faut pas être naïfs et faut comprendre que système-là est une logique économique qui nous mène dans le mur. Et que le mur, je risque de l'avoir devant moi avant d'atteindre l'âge de la retraite". Cette logique économique qui nous mène dans le mur, Camille la refuse, politiquement et philosophiquement, mais dans la pratique : "j'y vais à petite dose". Et c'est sans doute ce qu'"on" lui reproche. Depuis le début de l'année, il assiste, impuissant, à une baisse régulière du prix du lapin. "C'est un moyen de provoquer une restructuration du secteur". - Comment voyez-vous l'avenir ?" Camille marque un temps avant de répondre à cette question. - La concentration, elle va continuer. Mais, je crois qu'on n'a plus le choix, soit on défend une logique libérale, et il y a des éleveurs qui la soutienne : pour eux, il faut que leur élevage continue de s'agrandir, mais pour cela il faut que d'autres élevages disparaissent, soit on cherche d'autres solutions. Nos revendications ont l'intérêt d'éveiller les gens, ça permet de redonner un peu d'énergie dans le contexte actuel où on ne se bat plus. Mais faut pas rêver. Au point où on en est arrivé en France et aux Etats-Unis dans l'économie libérale, si cela continue comme cela, la seule solution que je vois, c'est qu'à un moment, les exclus, qu'ils soient paysans ou autres, rassemblent leurs énergies pour travailler ensemble. On voit apparaître en France des S.E.L (système d'échange local). Ce sont des systèmes où il n'y a pas d'argent échangé mais des compétences. Je pense qu'on verra bientôt de petits paysans avec cinq ou dix hectares sauver leur activité grâce ce système. Ce sont des gens qui vont dire : "Messieurs, l'Etat, on vous salue, mais nous, on va fonctionner avec des gens qui sont exclus". Des S.E.L commencent aujourd'hui à fonctionner. Par exemple, il y a un agriculteur qui va faire venir un électricien au chômage, et comme il ne peut pas le payer en argent, il va le payer en viande ou avec des légumes, avec des prestations de ce type-là. C'est encore petit, mais ça existe déjà. Et je crois que dans 20 ou 30 ans, on verra fonctionner des systèmes comme ça. - Un autre débat anime aujourd'hui l'opinion française : celui de la qualité des produits alimentaires. Les produits bio représentent-ils un nouveau créneau ? -Oui. Mais on est en train d'installer une alimentation à deux vitesses, comme la médecine à deux vitesses, la bouffe des pauvres et celle de ceux qui ont du pouvoir d'achat. Pour l'agriculteur, se mettre à l'agriculture bio demande des investissements et un bouleversement complet de ses modes de production. On ne devient pas bio en l'espace d'un an, il faut trois ou quatre ans et la période intermédiaire est dure. - Mais n'est-ce pas ce que vous cherchez à faire avec l'expérience
que vous lancez ? - Le problème du bio aujourd'hui est que c'est contraignant et ce n'est pas ça qui va sauver un agriculteur en difficulté, sur le point du dépôt de bilan, qui se reconvertirait en bio. Il y a plusieurs problèmes. D'abord un problème technique : il faudrait dépoussiérer le cahier des charges des productions bio. On se croirait encore au Moyen-Age ! Dans le lapin bio par exemple, on n'a pas le droit d'utiliser les antibiotiques, mais les sulfamides, oui. Or les sulfamides sont ce qui persistent le plus à l'état de résidus dans la viande. Le second problème est que je veux bien qu'on fasse du bio, mais à une période où on revendique les 35 heures - et j'y suis favorable, il ne faut pas que d'un côté on les revendique pour les salariés et que les mecs qui produisent bio rament comme des cons parce qu'ils passent la binette dans les betteraves. Il y a une contradiction. Enfin, le dernier problème est que ces produits sont excessivement chers, certes de qualité, encore que cela ne soit aussi évident que cela. Dans l'expérience que je suis en train de mettre en place, je ne revendique pas l'appellation bio. Mais je vais faire un produit de très bonne qualité. Je suis fondamentalement d'accord pour produire de la qualité et produire sainement. Mais à condition que tout le monde en profite. Parce que s'il s'agit de produire de la qualité pour le bien-être de 10% de la population, je ne suis plus d'accord ! Je produis du lapin hors-sol, c'est-à-dire que c'est un élevage industriel qui est dépendant des firmes qui produisent de l'aliment. Nous, on élève les lapins et on les refilent à l'abattoir qui nous les repaie. C'est-à-dire qu'on ne maîtrise ni l'alimentation ni l'état sanitaire lié à la production d'aliments industriels. Enfin, on ne maîtrise pas plus la commercialisation de nos produits. Je suis en train d'essayer de changer l'image négative du hors-sol en reliant ce type d'élevage au sol. C'est-à-dire : produire sur l'exploitation les matières premières qui vont servir à fabriquer l'aliment pour l'élevage afin de sortir une viande de lapin de qualité. Par exemple aujourd'hui, dans un aliment industriel lapin, on trouve entre douze et quatorze matières premières. Ce sont des sous-produits industriels et des co-produits issus des céréales (de l'écorce de céréales, des sons de blés). Les sous-produits industriels sont par exemple de l'extrait de vinasse, de la mélasse de cannes, de la pulpe de citrus, de la pulpe de betteraves, de la coque de cacao, du marc de pommes, du marc de raisins, des radicelles d'orges. En tant que sous-produits, ce ne sont pas forcément des produits de mauvaise qualité, mais le problème est que pour les travailler industriellement, on doit utiliser des adjuvants chimiques et qu'on ne sait pas ce que ces adjuvants donnent lorsqu'ils se retrouvent dans l'aliment. Et il est clair que les firmes d'aliment ne cherchent surtout pas à en savoir plus. Un autre problème est que ces sous-produits industriels viennent en concurrence des matières premières nobles. C'est-à-dire que si on considérait que ces sous-produits ne doivent pas rentrer dans la chaîne alimentaire, mais devraient plutôt servir à alimenter des chaudières, on pourrait utiliser des matières nobles, des céréales, pour nourrir les bêtes. Je suis en train de mettre au point un aliment composé uniquement de produits de l'exploitation. Et actuellement, je fais un aliment avec cinq matières premières au lieu de douze : de la luzerne déshydratée, de l'orge, du blé, de l'avoine et du lupin, plus de la paille. Dans notre démarche, on a exclu le soja américain pour éliminer le risque OGM. Alors, ce produit qu'on sort en lapin, est-ce qu'on va en faire un produit de luxe ? Non, parce qu'en terme de coûts de production, on sort identique à l'aliment industriel. On sort un peu plus cher que l'aliment industriel mais comme en supplément potion antibiotique, on peut travailler nettement en dessous de l'aliment industriel, finalement ça s'équilibre et on peut sortir un produit compétitif sur le marché. Et je suis en train de constituer une société avec trois éleveurs pour essayer de commercialiser directement nos produits en sous-traitant avec un petit abattoir qui n'est plus celui qui nous prend actuellement nos lapins. Notre lapin, on va le commercialiser sous deux étiquettes. Une étiquette à 20% plus cher que le prix grandes surfaces et une autre, avec le même produit, commercialisée en grandes surfaces au prix du lapin industriel. On veut essayer de sauver notre peau sur le plan économique, mais on veut aussi essayer de pas perdre notre foi ! Je ne sais pas si on réussira à tenir le pari ! On essaie de recréer une filière que l'on maîtrisera d'un bout à l'autre. On va maîtriser la production, l'élevage, l'abattage et la commercialisation. Dans notre cahier des charges, on a prévu la possibilité d'associer d'autres éleveurs mais à condition qu'ils acceptent de se caler sur ce cahier des charges pour ne pas dénaturer le produit et l'esprit de notre démarche. J'espère que ça va marcher. Revenez l'année prochaine et on fera le point. Mais si l'année prochaine, on a disparu, vous aurez compris... Sylvain Cardonnel
Témoignages concordants, rencontre avec
Camille Guyot /
Sylvain Cardonnel et Tatsuro Suehara, Témoignages concordants, rencontre avec Camille Guyot © Les amis d'Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2000 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m
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