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Présentation d'Inventaire/Invention

article de Lise Benincà
paru dans Le Matricule des Anges
n°61, mars 2007

 

Plus qu'une structure éditoriale, Inventaire/Invention est un « pôle multimédia de création littéraire » qui investit tous les supports envisageables pour diffuser la littérature contemporaine. Les textes publiés par cette association sont disponibles en libre accès sur son site Internet et servent de base à des ateliers de lecture. De l'idée, de l'énergie, et beaucoup de travail.



 

Il est 19 heures et il fait déjà nuit sur le parc de La Villette. Heureusement, Patrick Cahuzac nous a précisé au téléphone que la folie abritant Inventaire/Invention était en travaux (une étrange histoire de plaques rouges manquantes qui empêche de terminer la façade) ; cela facilite le repérage. Avec un plaisir évident, il nous propose pour commencer un petit tour du propriétaire. Et on le comprend, au vu des trois niveaux qui constituent ses locaux, tout de transparence et de lumière, dont le rez-de-chaussée servira pour des lectures publiques dès la fin des travaux. Une fois assis à son bureau, dos à la baie vitrée qui donne sur le canal, Patrick Cahuzac évoque son parcours, les études arrêtées aussitôt après le bac et l'espoir secret de se consacrer à l'écriture, qu'il a fallu mettre de côté de nombreuses années pour penser plutôt à gagner sa vie. C'est en 1990 qu'il tombe enfin dans la marmite de l'édition, lorsque son premier livre est publié chez Gallimard. Il observe avec intérêt le fonctionnement de cette maison, pour laquelle il deviendra lecteur pendant six années. Entre-temps, son deuxième roman est paru. Puis vient l'occasion d'un séjour de six mois au Japon, en 1998, pendant lequel il prend conscience des potentialités d'Internet ― qui en est encore à ses débuts ― et dont il revient avec l'envie de créer quelque chose qui se démarque de l'édition « traditionnelle », en rapport avec les nouvelles technologies. Bien que Jean-Marc Roberts lui ait proposé d'éditer son prochain livre chez Stock, celui-ci ne verra jamais le jour, car le désir naissant de l'éditeur va primer sur celui de l'écrivain : en février 1999, Patrick Cahuzac fonde Inventaire/Invention, une revue en ligne, « œuvre multimédia » qui explore tant les questions littéraires que de société. Complètement happé par l'aventure, il cesse d'écrire (légère pointe de regret dans sa voix ?) et installe son projet en Seine-Saint-Denis, dans les préfabriqués du Métafort d'Aubervilliers. Les textes mis en ligne proviennent soit de « chroniqueurs » (comme Karim Madani, Georgy Katzarov, Philippe Guéguen, Marie Gauthier) qui forment les piliers de la revue, soit de commandes à des auteurs ― rétribués, dans la mesure du possible ―, dont les premiers sont Patrick Bouvet, Tanguy Viel, François Bon et Alina Reyes. La ligne éditoriale ? « Ce qui me tient à cœur, dit Patrick Cahuzac, c'est la question de l'écriture du réel. Cette notion extrêmement contradictoire, complexe, qui veut tout et rien dire mais qui me parle.  Le réel ne tient pas en place, ne se laisse pas saisir, il est fuyant. Vouloir croire comme dans l'écriture réaliste que c'est en employant une langue plate et sans recherche qu'on va saisir le réel est une erreur fondamentale. Le réel se fout de ça. Il attend autre chose. L'idée d'Inventaire/Invention est basée sur cette espèce d'instabilité foncière, l'impossibilité de dire ‘le réel est là'. Le réel est tout sauf là. Il est où on ne l'attend pas. » Le résultat est un ensemble de textes (près de 500 en ligne) qui tous, à leur manière, questionnent et libèrent la parole.

Le passage à la version papier se fait un peu plus tard, en 2000. « Assez vite m'a manqué quelque chose de physique, de tangible, qui puisse s'échanger, se donner. J'ai réfléchi à quel type d'objet je pouvais tirer de la création du site. Faire une revue papier était absurde. Faire un numéro annuel qui reprendrait les meilleurs textes ne m'intéressait pas spécialement. Puis je me suis rappelé certains plaisirs de lecteur, et notamment les très courts textes de Duras et Beckett publiés par les Éditions de Minuit. Cela m'a donné l'envie de me lancer dans une deuxième aventure sous cette forme, en proposant des livres à un format et un prix très réduits. » Sur ces mots, Patrick Cahuzac s'interrompt pour souligner son souci de ne pas empiéter sur les plates-bandes des éditeurs traditionnels. Le fait de se limiter à 100 000 signes pour les livres qu'il édite est aussi une manière de montrer qu'il fait « autre chose » que l'édition traditionnelle (qui n'a pas les mêmes contraintes), et cela même s'il a des auteurs en commun avec certaines maisons. Le format d'Inventaire/Invention donne aux écrivains l'occasion de « s'excentrer », de se libérer d'une contrainte formelle, et de publier par exemple des textes de 15 000 signes, qui n'auraient été pris chez aucun éditeur. Ce qui intéresse également Patrick Cahuzac, c'est que ces petits livres permettent facilement un travail en atelier de lecture : ils n'épuisent pas les lecteurs et leur permettent de découvrir rapidement une variété d'esthétiques différentes. De Jean-Claude Pirotte à Sonia Chiambretto en passant par Arnaud Calleja, Albane Gellé, Philippe Adam, Pierre Alferi, Joris Lacoste ou Nathalie Quintane, le catalogue est en effet de grande qualité.

Inventaire/Invention publie une dizaine de livres par an, dont la sortie est programmée un peu comme on compose le sommaire d'une revue : les textes entretiennent entre eux des liens perceptibles. Au début, ils étaient imprimés à un très petit nombre d'exemplaires, car les ventes se faisaient uniquement par le biais du site Internet, en proposant aux lecteurs d'envoyer un chèque pour recevoir la version papier d'un texte. Le nombre de chèques reçus ayant rapidement dépassé ses espérances, Patrick Cahuzac s'est rendu compte que la mise à disposition des textes en ligne ne nuisait pas à la commercialisation des livres, même si tout le monde lui disait que c'était absurde et complètement anti-économique. « En fait, cette absurdité-là a été un moteur. » Il a fallu trois ans en revanche pour que les livres soient présents en librairie. « Je ne voulais pas que les libraires puissent penser qu'on travaillait contre eux. C'est tout le contraire de notre démarche. Je ne voulais pas qu'Internet soit vécu comme un ennemi. J'essayais de prouver le contraire, mais je craignais de rencontrer une forte hostilité si on se mettait à frapper aux portes des libraires pour leur demander de vendre nos livres. J'ai attendu que ce soit eux qui le fassent, et le premier a été Blandine Vecten, la patronne de Libralire, en 2003. » Aujourd'hui, cinquante-cinq titres figurent au catalogue. La diffusion est toujours maison mais le malentendu avec les libraires s'est dissipé, et cent cinquante d'entre eux présentent les livres d'Inventaire/Invention.

« L'époque n'est pas spécialement rose pour la littérature de création, souligne Patrick Cahuzac en songeant aux petites maisons qui ferment leurs portes les unes après les autres, mais nous le ressentons peut-être moins violemment que certains, grâce à la configuration de notre structure, qui fait qu'on n'est pas totalement passifs devant l'explosion des retours, par exemple.  Inventaire/Invention est un projet qui n'est pas apparu à un moment quelconque de l'histoire du livre. Il ne ressemble à aucun autre, dans la mesure où il développe conjointement toutes sortes de supports qui sont autant de manières de faire circuler un texte. Il y a le site, les livres, les lectures publiques qu'on organise, les ateliers de lecture qu'on a mis en place et qui touchent chaque année plus de cinq cents personnes très directement. Cet ensemble tel qu'il est aujourd'hui représente le projet Inventaire/Invention : une machine qu'on essaye de mettre au service de la littérature de création. »

Une des grosses pièces de la machine est un programme d'action culturelle intitulé « L'Invention du réel », que l'association a proposé, dans un premier temps, à des médiathèques. Il s'agit de recruter un groupe de lecteurs (par le biais d'une simple annonce) qui seront accompagnés pendant plusieurs mois par un membre d'Inventaire/Invention dans leur découverte des auteurs du catalogue. On leur demande ensuite d'organiser un événement public en invitant un écrivain, dans le but d'échanger autour de ses écrits. Patrick Cahuzac ne tarit pas d'adjectifs enthousiastes pour décrire le résultat de ces rencontres. « La perception que je peux avoir de l'évolution de la circulation des textes aujourd'hui me fait penser qu'on ne peut pas se passer d'aller directement au contact des gens. Les outils de médiation tels qu'ils sont proposés (la presse) sont totalement insuffisants pour permettre à certaines personnes de rencontrer nos livres et nos auteurs. »

La suite de l'aventure, c'est l'organisation de rencontres interprofessionnelles (« Transversales ») autour de la médiation des textes de littérature contemporaine. « Je me suis rendu compte ces dernières années (et je ne suis pas le seul) que le métier de critique littéraire s'est déplacé vers celui de journaliste littéraire. Les textes de critiques ne sont plus du tout faits de la même chose. On est beaucoup dans le paratexte, assez peu dans le texte, et cet effondrement de la critique littéraire fait que s'est aussi effondré quelque chose du ‘soutien' qu'avaient jusqu'à un certain point tous les métiers du livre : libraires, éditeurs, auteurs ou diffuseurs. Ils escomptaient tous de la critique littéraire qu'elle permette aux livres difficiles et exigeants de trouver quand même leur public. Je ne pense pas qu'il y ait eu une époque dorée par rapport à ça, mais aujourd'hui les métiers du livre se trouvent assez seuls dans leur défense des ouvrages. Un des rêves de ‘Transversales' est de faire en sorte que tous les gens qui portent vers le public les livres qu'ils aiment puissent travailler ensemble et sortir de cet isolement. En plus, les lecteurs ne sont pas du tout informés de l'évolution du monde du livre. Ils en ignorent les enjeux actuels. Il y a nécessité de leur donner le plus d'informations possibles sur ces sujets. »

Pour ce qui relève de l'action culturelle, Inventaire/Invention bénéficie de subventions publiques. Quant aux livres, ils sont auto-financés par leurs ventes. « On a un mode de financement qui correspond à la nature de ce qu'on fait et qui est différent de celui des maisons traditionnelles. Le théâtre, la danse contemporaine, le spectacle vivant, le cinéma de création continuent de pouvoir exister parce qu'ils sont soutenus par la puissance publique. Jusqu'à aujourd'hui, c'est peu le cas pour la littérature, car la loi Lang de 1981 a été une forte protection du milieu. Mais cette loi n'est plus suffisante, on sent bien que ça craque de partout, et si la question se pose sur le mode de financement, elle se pose aussi sur le mode d'action. Si être éditeur c'est simplement chercher à publier des livres et à les vendre, alors à mon avis beaucoup de maisons d'édition vont encore disparaître. »

L'atout d'Inventaire/Invention est de jouer sur tous les tableaux, en développant des outils qui font circuler les textes et cherchent à toucher des publics nouveaux. « Ce qui ressort de ces rencontres est inestimable, et ça donne beaucoup d'espoir » conclut Patrick Cahuzac dans un chaleureux sourire.

  Lise Benincà

 

 

 

Carte d'identité

 

Inventaire/Invention

Parc et Grande Halle de La Villette
211, avenue Jean-Jaurès
75019 Paris
Tél/fax : 01 42 40 33 21
www.inventaire-invention.com

Date de création : 1999
Statut : association
Nombre de salariés : 4
Nombre de titres au catalogue : 62
Nombre de titres par an : 10
Tirage moyen : 1000 exemplaires
Meilleure vente : Tokyo infra-ordinaire de Jacques Roubaud (2500 exemplaires)
Chiffre d'affaires : 200 000 € (pour l'ensemble des activités)
Diffusion/distribution : par ses soins

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 




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