|
________________
imprimer
le texte
enregistrer
le texte
_________________
|
masculin/féminin
Sous ce titre j'aimerais ouvrir une série de textes dans lesquels je tenterai d'aborder certaines formes actuelles de la question de la différence des sexes. Jamais sans doute cette question n'aura été autant débattue et théorisée, jamais son tremblement n'aura été aussi anxiogène. Tant de signes en témoignent à l'échelle tant individuelle que sociale : des livres, des films, des lois, des discours de prêcheurs, des réformes politiques
Tant de symptômes de la perte massive des évidences et des certitudes normatives à l'égard de ce partage entre féminin et masculin
C'est dans ce brouillard que j'aimerais m'avancer, sans aucune prétention de le dissiper. Juste pour en percevoir de plus près la comique épaisseur.
|

Aux esprits primesautiers il sera peut-être difficile de ne pas tout de suite penser aux connotations « sexuelles »
Soit. Par un étrange effet d'idiome, ce verbe se trouve en effet, à certains niveaux de langue que les lexicographes désignent comme « familiers », employé à dire la relation sexuelle. Et comme souvent, ce qui s'énonce dans le registre « familier » se présente comme une figure de l'obscène. Le raccourci affecte jusque la grammaire même, puisque dans ce cas le verbe devient transitif. L'emploi transitif n'est pas exceptionnel. Il nous arrive par exemple de sauter une page, ou un passage. Et sans être spécifiquement sexuel, il n'est pas étranger à un certain érotisme de la lecture : ce « bonheur de Proust » dont parle Roland Barthes « à le relire, on ne saute jamais les mêmes passages »
Les emplois transitifs existent aussi pour dire par exemple l'exploit sportif (on saute un obstacle, un tel a sauté cinq mètres
), ou l'exploit moral (comme quand on saute le pas
). Mais ce qui est remarquable dans la dénotation familière de l'obscène, c'est que le complément d'objet direct coïncide avec l'objet sexuel (sauter quelqu'un / se faire sauter..). Autrement dit, dans ce cas, la structure grammaticale elle-même sujet-verbe-complément-d'objet se trouve littéralement marquée d'une signification obscène. Et les places respectives du sujet et de l'objet, de l'actif et du passif, et partant du féminin et du masculin en sont également affectées. Telle est la rencontre idiomatique, qui sans doute n'est pas traduisible comme telle dans d'autres langues : la complémentarité entre sujet et objet est à la fois posée grammaticalement et d'une certaine manière niée (ou tout au moins parodiée) à un niveau sémantique. Peut-être qu'en ce qui concerne le rapport entre les sexes ou le « rapport sexuel », la langue française est à même de donner là une importante indication structurale, une sorte de figure du réel ? Que la mise en jeu de la différence sexuelle impliquerait une discontinuité, une distance, quelque fossé, abîme ou précipice, un accident de terrain ou un obstacle, qu'on ne franchit (si on le franchit) pas autrement qu'en sautant
Le lexique de ce verbe est d'une richesse si déconcertante qu'on se demanderait, à feuilleter les dictionnaires, le Littré entre autres, non pas ce qu'il veut ou peut dire, mais plutôt ce qu'il ne dit pas... De l'effort pour s'élever de terre, contredisant la gravité, à la danse, en passant par la claudication, le « sauter » traverse tous les champs des valeurs entre le haut et le bas : du sublime au ridicule, du sacré à l'obscène. Selon ses déterminants, on passe du vice, de la gaucherie, de la lourdeur, de ce qui boite et cloche en général, en propre et au figuré, aux vertus les plus hautes : du courage, de la droiture, de la légèreté, de la grâce
Savoir sauter, apparemment, désigne une haute exigence à laquelle « l'homme » semble appelé qu'il le veuille ou non
Ainsi Balzac vient-il à point dans l'inventaire de Littré pour l'illustrer avec cette phrase :
« Il a fait à la fin comme un homme qui se jetterait dans un précipice pour acquérir la réputation de bien sauter » (lett. 14, liv. I).
En effet, l'ironie de Balzac n'aura sans doute pas sélectionné au hasard un tel exemple. Qu'on y pense en passant : l'exemple en général, comme procédé didactique, n'est-il pas toujours en quelque manière comparable à un « saut » ? N'y a-t-il pas toujours dans le geste même de l'exemple donné un saut dans lequel l'argument quitte un instant le sol de la démonstration pour mieux atterrir sur ses jambes et emporter la conviction. Ainsi Balzac qui évoque ce pathétique décalage entre deux possibilités du verbe sauter, pour figurer la méprise sur le sens de ce que nous faisons. S'il s'agit de savoir bien sauter, et de se voir attribuer à ce titre une renommée, ce n'est pas en se jetant dans un précipice qu'on y parvient
Il importe donc de ne pas se méprendre d'abord sur ce que « sauter » veut dire, de ne pas confondre un sens littéral et un sens métaphorique
De ne pas être le jouet du verbe qui vous comprendrait mieux que vous ne le comprenez
Mais on ne peut mieux dire qu'en précipitant en quelque sorte l'argument sur la pente abrupte du bon mot, à l'instar de Balzac, et à l'instar du Littré qui cite Balzac pour illustrer d'un exemple quelque chose du verbe en question.
« Bien sauter » serait donc, au-delà de cet exemple donné, une manière de bien dire
Un « faire » qui se mesure à l'aune du « dire », à la fois parole, acte, événement, dont l'intelligence et la logique ne se donnent à lire en fin de compte que dans l'ordre du signifiant
Mais n'essayons pas de mettre à plat toutes les potentialités de figuration de ce verbe. Cette esquisse suffit à tisser le filet au-dessus duquel nous tenterons de suivre ce petit extrait de Montaigne, dans lequel la figure du saut trouve une inscription très singulière et notre question initiale une occasion de se reposer...
| |
« Passant à Vitry-le-François, je pus voir un homme que l'Evêque de Soissons avait nommé Germain, en confirmation, lequel tous les habitants de là ont connu en vu fille, jusques à l'âge de vingt deux ans, nommée Marie. Il était à cette heure fort barbu, et vieil, et point marié. Faisant, dit-il, quelque effort en sautant, ses membres virils se produisirent ; et est encore en usage, entre les filles de là, une chanson, par laquelle elles s'entre'avertissent de ne faire point de grandes enjambées, de peur de devenir garçons, comme Marie Germain. Ce n'est pas tant merveille que cette sorte d'accidents se rencontre fréquent ; car si l'imagination peut en telles choses, elle est si continuellement et si vigoureusement attachée à ce sujet, que pour n'avoir si souvent à re-choir en même pensée et âpreté de désir, elle a meilleur compte d'incorporer, une fois pour toutes, cette virile partie aux filles. »
(Montaigne, Essais, livre I, ch.XXI, De la force de l'imagination, éd. Thibaudet/Rat, Gallimard, La Pléiade. p.96)
|
Ce texte est extrait du chapitre XXI du livre I des Essais, qui porte le titre « De la force de l'imagination ». Le passage ici reproduit est prélevé dans un tissu d'exemples qui éclairent diversement les pouvoirs de l'imagination, sa capacité de produire des événements réels et pas seulement des pensées et des phrases. Le cas de Marie Germain est célèbre dans la « littérature » médicale du XVIe siècle. Ambroise Paré le cite également. L'exemple se maintient en vogue longtemps, et encore aujourd'hui comme l'attestent les pages que Thomas Laqueur lui consacre en citant lui-même Montaigne dans son livre La fabrique du sexe, tr. fr. Gallimard, Paris, 1992). Ce petit extrait de Montaigne fait donc écho à une théorie qui encore jusqu'au XVIII siècle faisait autorité dans le champ médical. Et si difficile que cela puisse nous paraître aujourd'hui, cette théorie s'arrogeait la prérogative de dire le « vrai » au sujet de la différence anatomique des sexes. En devenant « garçon » après avoir été « fille », Marie Germain est donc dans ce contexte un cas qui saute et tombe sous un certain sens. Le texte laisse entendre que ce curieux phénomène, si curieux et « accidentel » qu'il soit, n'était pas rare, au contraire : « ce n'est pas tant merveille que cette sorte d'accidents se rencontre fréquent », dès lors que le savoir constitué en présuppose d'avance la possibilité. En vertu de ce savoir, il était possible que Marie devînt Germain. Apparemment il y aura suffi de peu de chose pour que cela arrive : « faisant un jour quelque effort en sautant »
Mais Marie ne disparaît pas lorsque paraît Germain
Le nom premier de celle que tous avaient vue et connue « fille » reste inscrit comme nom de baptême ; et c'est au moment de la confirmation que le « changement » accidentel trouve une inscription symbolique, sous l'autorité de l'évêque qui en quelque sorte « reconnaît » les faits en donnant à Marie son nom de confirmation. Confirmation à plus d'un titre : Marie demeure ainsi agrégée à l'Eglise, et sa mutation sexuelle inscrite en son registre par l'addition d'un deuxième prénom. Confirmée, nommée une deuxième fois, une fois au féminin et une fois au masculin, ce nom est à lui seul un tour de force, une performance. Marie-Germain tient à la marque discrète, même pas une lettre, un trait d'union qui condense l'événement qui rendit cette existence si singulière, au point d'atteindre une célébrité à l'épreuve des siècles. Ainsi, à la faveur d'un saut heureux ou malheureux, s'atteste dans la réalité de son corps la validité de la théorie anatomique de la différence des sexes qui avait cours à l'époque. Théorie selon laquelle la morphologie de l'appareil génital féminin était inversement identique à celle du corps masculin, la cavité du vagin étant conçue comme l'effet d'un pénis retourné, replié comme le doigt d'un gant vers l'intérieur du corps de la femme. La différence n'étant en quelque sorte que l'effet d'un « pliage », une sorte d'accident topologique.
N'hésitez pas à revenir en amont et à relire ce petit texte... Comment entendre ici le ton? Avec quelle voix le prononcer ? Quel timbre ? On peut remarquer en tout cas que loin de reconduire l'autorité de la connaissance théorique qui est en jeu dans le cas de Marie Germain, Montaigne y prend d'abord prétexte pour rapporter une réaction populaire (la chanson par laquelle les filles de la région s'entr'advertissent les unes les autres de ne « point faire de grandes enjambées » pour ne pas devenir garçons comme Marie Germain). Et dans un deuxième temps Montaigne fait un commentaire qui intègre l'exemple à la thématique de l'essai s'écrivant au titre de la force de l'imagination . Il y a fort à parier que le passage faisait autant sourire les lecteurs contemporains à Montaigne que nous-mêmes qui le lisons aujourd'hui à l'époque de la médecine scientifique. Ce qui nous donne un indice des limites que « l'esprit » est en mesure d'assigner à l'autorité du savoir anatomique. Et un indice également non seulement sur l'air du temps, mais sur la latitude d'interprétation de l'exemple que Montaigne pouvait prendre.
Si on déplie les strates de présupposés impliqués dans l'économie de l'humour, on se rend compte que sa compréhension des enjeux psychiques de la différence des sexes n'est pas le moins du monde en reste par rapport à ce que cent ans de psychanalyse auront élaboré sur ce sujet. « Ce n'est pas merveille si cet accident se rencontre fréquent » dit-il. Et la fréquence de ces accidents n'est pas imputée à la nature, mais à l'uvre de l'imagination précisément. Tout se passe comme si Montaigne indiquait en « l'imagination » la source mythologique dirait-on aujourd'hui, de la théorie à laquelle les médecins contemporains pouvaient croire. En ce sens, le registre de la croyance populaire (qui se marque dans la référence à la « chanson ») et la théorie médicale sont logées à la même enseigne. À ceci près que la chanson, par rapport à la théorie médicale, semble se situer à distance, et que cette distance se mesure par le rapport qui s'établit entre un dire et son objet. La théorie pose un croire en vérité. La chanson dit la vérité d'un croire et ramène donc la « vérité » dont il s'agit aux dimensions d'une croyance
Et le commentaire de Montaigne fait un pas de plus : il rend raison de cette « vérité » et de la croyance qui la soutient en introduisant une autre perspective théorique, qui défait la synthèse de ce phénomène « Marie Germain » comme effet de l'imagination. Mais Montaigne est beaucoup plus précis que ce mot, qu'il convient d'entendre au sens que les traductions internes au texte des Essais permettent de cerner, en démontrant notamment le lien qui en quelque sorte subordonne les effets de l'imagination à une économie de désir. Ainsi le trait d'humour montaignien ouvre une voie de théorisation qui ne sera accomplie qu'avec l'avènement de la métapsychologie freudienne et ses continuations dans les uvres de ses héritiers, notamment dans la théorie lacanienne de l'imaginaire...
L'histoire de la vie de Marie Germain se trouve donc marquée par un moment où l'uvre de l'imagination se sera produite dans la réalité anatomique de son corps. Montaigne indique avec beaucoup de finesse comment la figuration imaginaire peut se donner comme événement réel, comment une représentation mythologique peut tenir lieu de représentation investie de l'autorité d'un savoir positif. En écrivant son commentaire, il interprète cette « théorie » comme un « fantasme » régulateur du rapport à la réalité du corps sexué : comme une formation attribuée à ladite « force de l'imagination » qui, précisément, pour s'éviter à elle-même l'épuisement de « rechoir trop souvent » dans la même pensée et « âpreté de désir », aura trouvé « meilleur compte » d'incorporer « une fois pour toutes cette virile partie aux filles »
« Meilleur compte » autrement dit : meilleur intérêt ; nous sommes donc dans le registre économique, dont Freud cerne le champ par les variables du plaisir et du déplaisir.
Voyons donc de plus près comment opère le déplacement montaignien
À l'époque d'Ambroise Paré et de Montaigne, par-delà le fait qu'il pouvait tout aussi bien être considéré comme une curiosité tératologique, un caprice de la nature, Marie Germain apportait une confirmation de la théorie anatomique selon laquelle la cavité de la vulve était un pénis invaginé. La « chanson » des filles dont Montaigne fait état indique aussi l'impact de cette représentation, ainsi que son appropriation dans l'économie imaginaire. Passé du côté de la chanson, le contenu sérieux de cette théorie tombe aussitôt dans le registre de la dérision : une fille ne doit pas faire de grandes enjambées. Essayez donc de chanter cela sans rire
Mais Montaigne ne dit pas si elles riaient les « filles de là » en feignant de s'adresser des avertissements ?
On peut en tout cas le supposer. Et de quoi riaient-elles si elles riaient ? Peut-être de ce dont on rit toujours d'une certaine forme de « bêtises ». D'une certaine insuffisance du savoir positif à l'endroit du masculin et du féminin. De l'idée qu'il faille garder au-dedans d'elles-mêmes ce pénis invaginé dont s'étaye l'identité de l'anatomie féminine
De ce que les garçons seraient garçons et les filles filles, à condition de ne pas sauter n'importe comment. De ce que la différence entre eux « le saut », « l'enjambée », « l'écart » ou « la chute » semble être à la merci d'un accident... D'un écart qui laisserait choir le critère de la différence là même où son absence était déjà signifiante
Notons bien qu'il s'agissait apparemment d'une chanson de filles. Comme si le cas de Marie Germain aura révélé, tel un mot d'esprit incarné, quelque chose comme un secret de « filles », un secret dont les filles seraient plus à même de saisir le dérisoire
À ce titre, Montaigne serait en évidente connivence avec elles. Il ne semble pas voir en Marie Germain une fille devenue garçon. Envers la valeur de ce cas singulier il garde toute la distance d'un témoin réservé et ironique. Mais il y voit plutôt une histoire, un cas qui démontre qu'entre « filles » et « garçons » c'est bien l'imagination (« si l'imagination peut en telles choses
» ) qui « fait la différence » et par conséquent aussi les « théories » de la différence
On pourrait supposer que la référence à la chanson donnerait la version féminine du fantasme en jeu dans cette représentation, et le commentaire sur l'imagination qui « a meilleur compte d'incorporer une fois pour toutes la virile partie » aux filles, sa lecture masculine. Mais est-ce si simple à départager ?
Un mot, pour finir, sur le mélange des codes. Faire de Montaigne un freudo-lacanien représente certes un saut anachronique. Mais c'est bien de saut et de déplacement qu'il s'agit ici. Le commentaire de Montaigne est pré-psychanalytique en ceci que son savoir ne prétend pas à la valeur épistémologique de vérité scientifique au sujet de la différence des sexes et de son enracinement dans l'inconscient. Concept dont il ne disposait pas en tant que tel, pas en tant que concept. Mais en un autre sens il est, pourrait-on dire, post-psychanalytique dès lors que le savoir en jeu dans son commentaire présuppose dans l'imagination une efficience productrice de symptômes, et il en fait reconnaître l'instance dans le rire qu'il communique par delà les siècles. Si le « savoir» de l'inconscient ne s'atteste jamais plus authentiquement que dans la reconnaissance du rire qu'il est capable de susciter, dans le déplacement qu'il est capable de provoquer, alors peut-être ce dont il s'agit dans le commentaire de Montaigne serait sans âge...
|
|