qui recouvrirait pendant quelques semaines nos chairs encore congestionnées, des boursouflures apparaissant, ici et là, aux endroits les plus fraîchement recousus. Tout nous serait contre-indiqué.
Nos médecins nous auraient mis en garde, ils nous auraient longuement
décrit les lentes insomnies, l'anxiété, les malaises,
la confusion mentale et les troubles digestifs qu'éprouvent à
coup sûr les patients qui ne suivent pas leurs conseils, nous serions
précisément informés, nous connaîtrions les
risques de démangeaisons, les sensations de picotements et autres
effets indésirables qu'entraîne le moindre faux pas dans
le respect des consignes qu'on nous aurait maintes fois répétées,
avant de nous livrer à nous-mêmes, titubant sur le parking
de la clinique et soulagés de retrouver notre voiture laissée
là, huit jours plus tôt, entre l'accueil et le département
de chirurgie faciale.
Nous serions prudents. Dans nos mémoires, il y aurait la liste
alphabétique des choses interdites parmi lesquelles figurerait
en premier lieu l'alcool, mais aussi les baignades, la chaleur, les émotions
vives, la fatigue, les plats épicés et
le sport, autant de fautes, autant de manquements qui se retourneraient fatalement contre nous et dont nous devrions assumer seuls les dommages, en cas de complication, puisqu'il ne nous aurait pas échappé, premier alinéa du troisième paragraphe, qu'en de tels cas rien ne serait pris en charge par l'assurance souscrite avant l'opération. Nous serions devenus timides. En quinze jours, personne ne pourrait se vanter d'avoir été témoin de nos errances, le soir, quand nous traînerions le long des avenues désertes, cherchant les zones d'ombre où nous dissimuler, arpentant les trottoirs, nous glissant derrière les camions en stationnement pour échapper aux voitures qui nous éclaireraient de leurs phares, nos deux têtes emmaillotées fuyant la lumière, s'affolant du moindre passant qui ne manquerait pas de nous dévisager et qui peut-être, imaginions-nous, serait tenté de nous suivre, nous lançant de temps à autre une pierre qui nous atteindrait droit au visage. (On se couche de bonne heure pour accélérer
la recomposition des tissus, on fait tout pour se maintenir en pleine
forme et on a lu quelque part que le sommeil est l'allié de notre
santé, on a lu que le sommeil est notre ami - mais
notre ami ne vient pas, alors on sort, on erre, et on fait peur à voir.) Nous voudrions des nuits interminables. Les coins sombres et les ruelles
obscures nous seraient comme autant de refuges, des caches nous permettant
d'échapper à l'humiliante curiosité que nos rares
apparitions n'auraient pas manqué de susciter, et nous redouterions
plus que tout l'épuisement de nos réserves, ces fins de
semaine qui nous contraindraient à sortir en plein jour pour nous
ravitailler.
Alors, souvent, nous resterions allongés, volets
clos, essayant de prolonger la nuit, nous contraignant à ne pas
nous lever avant onze heures du matin pour gagner au moins ça sur
nos trop longues journées, et tout serait prévu, nous aurions
tout à portée de main, une bouteille d'eau posée
près du lit, des tranquillisants, du jus d'orange et du café
soluble, mais pas de cigarettes, le tabac étant lui aussi l'ennemi
de notre peau qui devient à chaque bouffée plus terne, plus
triste et plus grise. La peau perd de sa souplesse à mesure qu'on
inhale la fumée. Elle est attaquée. Elle est abîmée
par le tabac qui lui fait perdre toute sa beauté, la nicotine ruinant
un teint qu'on préférera clair, limpide et frais,
plutôt que brouillé. Et si nous ne fumions qu'un petit paquet par
jour ?
Non.
Nous regarderions la télévision pour penser à autre
chose. Nous aurions nos émissions, nos documentaires suivis de
jeux auxquels nous participerions à distance, déplorant
la médiocrité des candidats qui tarderaient à trouver
une réponse par nous donnée depuis longtemps, et nous serions
plein de commisération pour ces gens qui perdraient nos lots, qui
dilapideraient nos gains et souriraient piteusement avant d'être
évacués des plateaux, nous les verrions rentrant chez eux,
déçus, amoindris, ils sont un peu fatigués alors
ils se disent qu'il leur faudrait quand même quelque chose pour
se requinquer, par exemple, depuis le temps, pourquoi pas un bouillon
de légumes, ils se disent qu'un simple bouillon de légumes
fera bien l'affaire, mais l'assiette est là et ils n'avalent rien
parce que, maintenant, c'est toute leur défaite, c'est tout leur
désastre qui surnage dans le potage, et j'ai toujours été
poursuivi par la poisse, pensent-ils, c'est vrai, j'ai toujours été
poursuivi par la poisse, se répètent-ils,
comme nous, précisément, exactement comme nous qui nous sentirions toujours poursuivis par l'envie de fumer, tournant dans la cuisine comme dans notre propre soupe, impatients de porter une cigarette à nos lèvres et cherchant le briquet puis les allumettes que nous saurions avoir jeté, et nous énervant, ne pensant plus qu'aux cigarettes, à toutes les cigarettes qu'il nous faudrait fumer pour être aussi parfaitement détendus que notre isolement l'exigerait, mais pas question, et nos journées passeraient donc, comme ça, sans sortir et sans cigarettes, puis Jeanne rentrerait de vacances. Il y aurait des bruits au rez-de-chaussée et nous aurions peur.
Jeanne déposerait ses bagages dans le couloir d'entrée,
elle irait prendre une douche, claquerait la porte du frigo puis téléphonerait
à quelques amies à qui elle décrirait Clément,
rencontré le neuf juillet, en fin d'après-midi, près
des remparts qui longent le vieux port. Clément serait plutôt
petit, ou bien plutôt grand, ce serait de toute façon quelqu'un
d'extraordinaire, un musicien, et l'on se reverrait dès la semaine
prochaine, à moins que ce ne soit plus jamais, peu importe puisqu'on
savait qu'on n'oublierait pas cette nuit passée ensemble, sur la
plage :
on avait joué de la musique en soufflant dans des bouteilles en plastique, ensuite on avait fait l'amour dans sa canadienne, et encore ensuite il avait déjà fallu se séparer mais on s'était échangé nos adresses pour savoir où s'écrire, tous les jours, à moins qu'on préfère se téléphoner, ou à moins qu'on en ait rapidement ras le bol, qu'il ne soit plus jamais question d'entendre parler de ce type, et selon les conversations nous apprendrions tout le bien qu'il nous faudrait penser de Clément mais aussi les lâchetés qui pouvaient déjà lui être imputées, Clément n'ayant pas jugé bon de l'accompagner à la gare pour lui faire ses adieux, disait-elle, voix nouée, Jeanne apparaissant maintenant à l'entrée de notre chambre, téléphone portable en main, et nous découvrant là, allongés face à la télévision, gratifiant son apparition d'un bonjour faussement désinvolte. Vous m'espionnez ?
Il faudrait s'expliquer, avouer que nous n'osions pas nous présenter
à elle dans cet état.
Alors ?
Regarde.
Tu nous trouves comment ?
Soulevant les bandes de gaze nous lui montrerions des bribes de nos nouveaux
visages qu'elle contemplerait, vaguement horrifiée.
Vous vous êtes battus ?
Jeanne tenterait de surmonter son dégoût quand nous lui expliquerions
le détail de l'opération. Il s'agit tout simplement de rajeunir,
dirais-je. Il s'agit de se régénérer. De se renouveler.
Dans quelques jours tu auras de nouveaux parents. Mais Jeanne ne serait
pas convaincue. Sa mère insisterait sur le fini des tempes, la
perfection d'un front qui s'avérerait bientôt lisse, pour
peu qu'on laisse au temps le soin de nous réparer, l'un et l'autre,
mon propre front présentant les mêmes fils biodégradables
que celui d'Estelle, trois fois rien, lui dirions-nous, les hématomes
étant appelés à se résorber, petit à
petit, tu verras.
Tous les matins, Jeanne aurait pour mission de procéder à
l'examen de notre prompt rétablissement, nous évaluerions
avec elle notre état de santé, nous ferions notre propre
bilan. L'état de santé serait bon. Les cicatrices encourageantes.
Des nuances violacées nous porteraient à croire en notre
parfaite circulation sanguine et nous préparerions gaiement le petit déjeuner de Jeanne qui refuserait d'avaler les tartines beurrées touchées par nos mains, Jeanne qui nous demanderait de sortir de la cuisine et qui dédaignerait ses céréales sous prétexte que nous nous serions forcément un peu penchés sur le bol au moment de les lui servir. Arrête.
Tu es insupportable.
Sans nouvelles de Clément, Jeanne s'ennuierait. Nous nous efforcerions
de lui changer les idées en lui faisant visionner la cassette-vidéo
de notre opération. Play. En haut, à droite de l'écran,
une minuterie affiche 00'00. Nous sommes dans une chambre dont on ne verra
rien, sinon deux lits juxtaposés, et nous, assis côte à
côte, nous tenant gentiment par la main. Une voix précise
que l'équipe médicale et le chirurgien nous attendent. A
une minute trente on nous revêt d'une combinaison bleue semblable
à celles qu'on porte dans les salons de coiffure, sujet qui nous
donne l'occasion de plaisanter avec les infirmières. Deux minutes.
La science du montage nous transporte directement au bloc opératoire.
Au feutre noir, les mains du chirurgien tracent sur nos visages des lignes désignant les zones de peau qu'il leur faudra bientôt découper. Ça va ?
Vous avez confiance ?
Nous sommes détendus, presque souriants au moment de l'anesthésie,
déjà profondément endormis quand le scalpel commence
à nous redessiner les paupières qui sont d'abord sectionnées
en leur milieu puis prudemment décollées, de petites pinces
épargnant l'oeil dont on aperçoit le lobe. Blanc. Très
blanc. Avec par endroits de menus vaisseaux rouges qui paraissent inutiles.
S'il vous plaît.
Nos infirmières s'empressent. Des bouts de paupières sont
délicatement posés en lamelles sur des compresses, on nous
débarrasse de ces quelques millimètres de peau qui attristaient
notre regard et, même dans notre sommeil artificiel, il est certain
que nous nous en réjouissons.
Cinquante minutes. On voit des mains gantées épongeant le
sang qui coule le
long de notre front. Les ciseaux du chirurgien passent derrière les oreilles, ils suivent l'arête des cheveux qui serviront tout à l'heure à dissimuler les coutures. (La peau du visage n'est rien. On a le droit d'avoir envie d'autre chose. C'est notre liberté de pouvoir remodeler nos traits comme nous l'entendons. C'est notre désir.) Pause.
Là, maintenant, pour nommer avec exactitude cet os que l'on aperçoit
sur l'écran, il nous faudrait la précision de l'anatomiste,
des connaissances en médecine et en physiologie que nous sommes
loin de posséder, ou de façon trop rudimentaire pour nous
exprimer avec la conviction nécessaire. Faute de mieux, disons
simplement qu'il s'agit de l'os de la mâchoire. L'os de la mâchoire
est donc limé, raclé, et ce qu'il y avait de grossier en
lui progressivement s'estompe, s'atténue sous l'effort de la lime
qui va et vient en faisant un drôle de bruit, la poudre d'os étant
précieusement recueillie par nos infirmières. On nous affine.
Lentement l'os diminue, sur la joue droite puis sur la joue gauche, le
bas de notre visage étant maintenant mieux profilé, perdant
ce caractère vaguement
préhistorique que lui conféraient nos mâchoires trop visibles. On nous recoud. Il faut sentir la délicatesse d'un geste patient,
régulier, et il faut voir l'aiguille doucement pénétrer
la peau, entrer d'un côté puis ressortir de l'autre, mais
ça, malheureusement, Jeanne ne l'a pas vu puisqu'elle était
déjà partie, nous laissant seuls devant l'écran avec
nos souvenirs et nos commentaires.
Nous sommes maintenant à nouveau dans la chambre. Allongés.
Nos infirmières portent un peu d'eau à nos lèvres
et nous marmonnons que nous en voulons davantage. C'est impossible. Le
chirurgien doit d'abord nous examiner et il va bientôt venir, il
arrive, on va tout de suite s'occuper de nous. Nos infirmières
sortent mais la caméra a du être posée dans un coin
et elle tourne toujours. On nous voit porter la main aux bandes qui nous
protègent le visage puis nous essayons de nous lever, nous y parvenons,
nous allons à pas lents en direction du coin toilettes où
se trouve un miroir.
J'ai mal.
Insiste.
Les bandes de gaze ne se retirent pas facilement. Estelle arrache de petits
cheveux qui se sont collés au sparadrap, il y a parfois du sang
séché qui nous dégoûte un peu.
Alors ?
C'est bien ?
Ça vous plaît ? nous demanderait
le chirurgien, et nous resterions muets, surpris de ne plus nous reconnaître,
éblouis de découvrir ces traits neufs, ces yeux sans pattes
d'oie et ce sourire bizarre, comme crispé, figé, étrangement
tendu, cet air perpétuellement triomphant posé sur nos visages
absolument lisses qui auraient maintenant, et jusqu'à notre dernier
jour, l'éclat du renouveau.
Chirurgie / Philippe Adam Du même auteur, lire également dans la revue Happy
end. Le premier livre de Philippe Adam, De beaux restes, est paru aux éditions Verticales. Ansi que Chirurgie chez Inventaire/Invention.
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