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La guerre d'Irak n'aura pas lieu
Par Sylvain Marcelli

une lecture de La Question irakienne de Pierre-Jean Luizard



«DEMOKOS – Puis-je enfin réclamer un peu de silence, Pâris ?… Abnéos, et toi, Géomètre, et vous mes amis, si je vous ai convoqués ici avant l'heure, c'est pour tenir notre premier conseil. Et c'est de bon augure que ce premier conseil de guerre ne soit pas celui des généraux, mais celui des intellectuels. Car il ne suffit pas, à la guerre, de fourbir des armes à nos soldats. Il est indispensable de porter au comble leur enthousiasme. L'ivresse physique, que leurs chefs obtiendront à l'instant de l'assaut par un vin à la résine vigoureusement placé, restera vis-à-vis des Grecs inefficiente, si elle ne se double de l'ivresse morale que nous, les poètes, allons leur verser. Puisque l'âge nous éloigne du combat, servons du moins à le rendre sans merci. Je vois que tu as des idées là-dessus, Abnéos, et je te donne la parole.
ABNEOS – Oui. Il nous faut un chant de guerre.
DEMOKOS – Très juste. La guerre exige un chant de guerre.
[…]
PÂRIS – Nous avons déjà un chant national.
ABNEOS – Oui. Mais c'est un chant de paix.
PÂRIS – Il suffit de chanter un chant de paix avec grimace et gesticulation pour qu'il devienne un chant de guerre…
(1)»

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«Lorsque, en 1920, la Société des Nations attribua à la Grande-Bretagne un mandat sur l'Irak, c'était au nom des idéaux émancipateurs exprimés dans les Quatorze Points du président américain Thomas Woodrow Wilson. Droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et à la souveraineté en étaient les maîtres mots. Aujourd'hui, c'est au nom des principes démocratiques et des droits de l'homme que les Etats-Unis légitiment un interventionnisme tous azimuts. […] C'est au nom de tels idéaux que l'histoire de l'Irak a été occultée pendant des décennies. L'histoire est écrite par les vainqueurs. Cette assertion ne se vérifie nulle part mieux que dans ce pays.»
Spécialiste de l'histoire contemporaine du Moyen-Orient, Pierre-Jean Luizard sait que «le contrôle de la mémoire est un élément essentiel dans les rapports de domination.» Convaincu que le sens de la crise actuelle «ne se découvre que si l'on prend en considération un temps plus long que celui de l'actualité», ce chercheur au CNRS a écrit pour le grand public un livre qui raconte l'histoire récente de l'Irak. On y comprend que Saddam Hussein n'a rien inventé, ni la répression contre les Kurdes ni le chantage à l'or noir ; que ces problèmes sont vieux comme l'Irak c'est-à-dire finalement pas très vieux, puisque l'Etat irakien date des années 1920. On apprend aussi dans ces pages la lourde responsabilité qu'ont le Royaume-Uni, la France et les Etats-Unis dans le malheur irakien. Le ton du livre n'est pas polémique : les faits parlent d'eux-mêmes. Et ils sont accablants pour ceux qui donnent aujourd'hui des leçons de démocratie.

11 mars 1917. L'armée britannique entre dans Bagdad. Mettant fin à quatre siècles de domination ottomane, le Royaume-Uni s'impose par la force dans la région, mais cherche à dissimuler son appétit colonial derrière un discours humaniste. Le général Maude, commandant des armées britanniques, harangue la foule le 19 mars : «Nos opérations militaires ont pour objectif de vaincre l'ennemi et de le chasser de ces territoires. Pour mener à bien cette tâche, j'ai été investi d'une autorité absolue et suprême sur toutes les régions où les forces britanniques opèrent, mais nos armées ne sont pas venues dans vos villes et dans vos campagnes comme conquérants ou comme ennemis, mais comme libérateurs. […] Ô habitants de Bagdad, rappelez-vous que durant vingt-six générations, vous avez souffert à cause des tyrans étrangers qui ont toujours tenté de monter une famille arabe contre une autre afin de mieux profiter de vos dissensions.»
Ce beau discours est suivi d'un référendum : les Britanniques veulent «à tout prix faire légitimer leur conquête par les Irakiens eux-mêmes», explique Pierre-Jean Luizard. Ce secret espoir est déçu : la consultation révèle une «unanimité autour de la revendication de l'indépendance immédiate et sans condition.» Qu'importe, des contre-référendums sont organisés et les résultats sont truqués. Le Royaume-Uni accentue même son emprise puisqu'en 1920, la Société des Nations, l'ancêtre de l'ONU, lui confie un mandat sur le territoire irakien. Cette décision provoque une véritable révolution dans le pays ; la puissance coloniale mettra plusieurs mois avant d'en venir à bout.
À vrai dire, cette distorsion entre le discours et les actes nous est familière. De l'Afghanistan à l'Irak en passant par le Kosovo, le gouvernement américain ne justifie-t-il pas ses interventions par la nécessité de libérer les peuples du joug de la dictature ? George W. Bush semble avoir pris des leçons de rhétorique chez le général Maude. Ô habitants de Bagdad…

C'est «contre sa société» que naît l'Etat moderne irakien. Le pouvoir est confié à la minorité sunnite, tandis que les Arabes chiites, pourtant majoritaires, en sont écartés leur principal tort est de réclamer l'indépendance à corps et à cris et que les Kurdes se voient refuser l'autonomie promise les Britanniques viennent de découvrir du pétrole au Kurdistan. En 1931, la Société des Nations confirme le tracé des frontières, en refusant aux Kurdes le droit à l'autodétermination : «Les guerres quasi permanentes qui ont ensanglanté le Kurdistan irakien à partir des années 1930 sont sans aucun doute une conséquence de la décision de la SDN». Pour ne pas être contestée par ceux qu'elle ignore, la nouvelle monarchie développe une armée puissante, dépendante des Britanniques et spécialisée dans la répression.
Dès l'origine, le régime est soumis à de fortes pressions internes. L'indépendance, accordée en 1932, ne suffit pas à apaiser les tensions : car, dans les faits, l'Irak reste asservi au Royaume-Uni. Les intérêts de l'ancienne puissance coloniale passent toujours avant ceux du peuple irakien. En 1958, celui-ci reprend espoir : quelques officiers, séduits par les idées nationalistes et républicaines, abattent la monarchie. Las, Kassem, le nouvel homme fort, ne parvient pas à fédérer le pays autour de lui : «Le régime de Kassem ne peut surmonter les profondes divisions politiques qui déchirent la société irakienne, et les clivages ethniques aussi bien que confessionnels ressurgissent.» Très vite, le militaire relance la répression contre les Kurdes et interdit l'expression de toute opposition.
Kassem ne reste pas longtemps à la tête du pays. En 1963, il est renversé par un coup d'Etat, organisé par des officiers proches du Baas, le parti clandestin d'opposition, sans doute commandité par la CIA. Mais l'heure n'a pas encore sonné pour Saddam Hussein. Ce n'est qu'en 1968, à la faveur d'un nouveau putsch que le chef de fil du Baas devient maître de Bagdad. Après une période d'apaisement, le nouveau gouvernement applique la même politique de répression que ses prédécesseurs.

En 1972, Saddam Hussein nationalise l'exploitation du pétrole. En quelques mois, l'Irak passe du statut de pays sous-développé à celui de pays riche : «La manne pétrolière entraîne un accroissement rapide du niveau de vie que les Irakiens vivent comme une véritable révolution. Mais elle consacre aussi le rôle central de l'Etat dans l'économie irakienne : il devient le premier employeur, le premier redistributeur et le premier instigateur du développement grâce aux énormes réserves dont il dispose. Le régime de Saddam Hussein peut échapper pour un temps à l'extrême étroitesse de sa base sociale, tout en trouvant les moyens de mener une politique de répression et d'acquérir l'armement le plus perfectionné.»
Saddam Hussein a désormais les moyens de créer la terreur à l'intérieur comme à l'extérieur de l'Irak. À Bagdad, le chef de l'Etat applique une stratégie qui a fait ses preuves : «diviser pour mieux régner». «En divisant au maximum tous les pouvoirs, en créant un climat de terreur et de suspicion permanent, en montant les uns contre les autres les tribus, les communautés et les hommes, à coups d'avantages matériels soigneusement distillés, Saddam Hussein a réussi à faire de sa personne, aussi haïe qu'elle soit, le point d'équilibre d'un Etat à la dérive.» L'Irak ne profitera pas longtemps de sa nouvelle prospérité : en 1980, le dictateur, s'appuyant sur un arsenal militaire flambant neuf, déclare la guerre à l'Iran. Le grand voisin, destabilisé par l'agitation révolutionnaire, semble être une proie facile.
«La communauté internationale, notamment l'ONU, se rendit complice de cette agression. L'attaque irakienne n'a pas suscité de condamnation avant la fin du conflit.» La guerre contre l'Iran durera finalement huit années et se soldera par un cessez-le-feu peu glorieux pour Saddam Hussein. Elle coûtera aux deux pays autant de vies humaines que la Première Guerre mondiale, en raison notamment de l'utilisation massive de l'arme chimique par Bagdad.
La longueur du conflit s'explique par le soutien militaire qu'apportent les puissances occidentales aux deux pays en guerre. Comble du cynisme, les Etats-Unis jouent même sur deux tableaux : ils soutiennent l'Irak… tout en apportant une aide discrète à l'Iran : «Le premier objectif de Washington était de voir les deux puissances candidates à un leadership régional s'affaiblir mutuellement et se neutraliser. […] En 1986, quand l'armée irakienne était au bord de la défaite, elle put retourner la situation en sa faveur grâce à l'entrée en action de la marine américaine dans le Golfe. "Ni vainqueur ni vaincu" était le credo américain dans la guerre Iran-Irak. Henry Kissinger déclarait crûment : "Nous voulons qu'ils continuent à s'entretuer le plus longtemps possible."»
Après tout, business is business. La guerre est une affaire juteuse et les ressources irakienne semblent illimitées. Principal fournisseur de l'Irak en armes conventionnelles et nucléaires jusqu'au milieu des années 80, la France est alors en concurrence directe avec les Etats-Unis. Ceux-ci courtisent ouvertement celui qu'ils n'appellent pas encore «le nouvel Hitler». En 1983, l'artisan de la reprise des relations diplomatiques entre Bagdad et Washington n'est autre que Donald Rumsfeld, l'actuel secrétaire à la Défense…

Quand les armes se taisent, l'Irak est au bord de la banqueroute financière. Pour rester dans la course à l'armement, Saddam Hussein a été obligé d'emprunter des sommes ahurissantes : «Depuis le début des années 1950, l'Irak n'avait plus de dettes extérieures, explique Luizard. À la fin de la guerre contre l'Iran, sa dette extérieure était de plus de 100 milliards de dollars (35 à 36 milliards de dollars aux banques des pays occidentaux, 11 milliards de dollars à l'URSS et aux anciens pays de l'Est, et 40 milliards de dollars aux pays arabes). On estime que l'Irak aurait emprunté un milliard de dollars par mois durant les deux premières années de la guerre. Bagdad n'aurait pu continuer son effort de guerre si le régime n'avait pas bénéficié de facilités de crédit sur le marché international et des immenses réserves financières de l'Arabie Saoudite et du Koweit.»
Le Koweit. C'est en partie parce qu'il ne pouvait faire face à ses dettes que Saddam Hussein décide le 2 août 1990 d'envahir l'émirat voisin : «L'Irak fit donc main basse sur le Koweit comme sur un coffre-fort de banque.» Mais, cette fois, la communauté internationale décide de sanctionner l'Irak : ses intérêts financiers ne sont plus du côté de Saddam Hussein.. La riposte est démesurée. En quelques jours, «85 000 tonnes de bombes furent déversées sur l'Irak, soit plus de 7 fois la puissance de la bombe atomique d'Hiroshima», provoquant la mort de 130 000 à 180 000 Irakiens.
Le dictateur est vaincu… Mais il reste à Bagdad. Non pas que le peuple irakien le soutienne : 15 des 18 provinces du pays se révoltent spontanément contre lui, dès la fin de l'offensive internationale. Non, si Hussein reste au pouvoir, c'est que ses ennemis décident de l'y maintenir : «Bien que les Alliés aient appelé les Irakiens à se soulever, les commandants américains autorisent le régime de Saddam, en pleine déroute, à utiliser la Garde républicaine, les hélicoptères et l'artillerie lourde contre l'intifada.» Terrible, la répression provoque l'exode de deux millions de Kurdes vers l'Iran et la Turquie. Face à l'émotion manifestée par l'opinion internationale et aux risques de déstabilisation de la région, l'ONU décide, en urgence, d'interdire aux troupes irakiennes l'accès du Kurdistan, ce qui incite les Kurdes à proclamer de manière unilatérale leur indépendance. Un embargo est imposé à l'Irak : l'ONU affirme vouloir obliger Saddam Hussein à appliquer les droits de l'homme dans son pays.

En mars 1991, une mission de l'ONU, de retour d'Irak, avoue : «Il faut dire d'emblée que rien de ce que nous avions pu voir ou lire auparavant ne nous avait préparé à cette forme particulière de dévastation que connaît aujourd'hui ce pays. Le récent conflit a eu des conséquences quasi apocalyptiques sur ce qui avait été, jusqu'en janvier 1991, une société dotée d'un haut degré d'éducation, de savoir-faire et rompue au formes les plus modernes de l'automatisation. Maintenant, la plupart des moyens d'une vie moderne ont été détruits ou rendus peu fiables.» Depuis, l'embargo a encore aggravé les conditions de vie dans le pays : la majeure partie de la société a sombré dans la pauvreté, la classe moyenne a disparu, le système d'enseignement s'est effondré, les hôpitaux sont des mouroirs, les villes sont privées d'eau et d'électricité…
En revanche, le choix de maintenir Saddam Hussein au pouvoir s'est avéré payant pour la Maison Blanche qui, tout au long des années 90, a pu imposer sa loi en négociant avec le dictateur. L'ONU y a également trouvé son compte puisque, depuis l'embargo, 12% des revenus pétroliers irakiens financent les activités de l'institution internationale en Irak. Une source financière non négligeable… Enfin, les aménagements récents de la résolution 986, dite «Pétrole contre nourriture», ont permis aux Etats-Unis de court-circuiter l'OPEP, en acquérant «un contrôle presque direct sur la fixation des cours mondiaux». En effet, «en 2001, le pays s'est vu autorisé à vendre des quantités pratiquement illimitées de son pétrole, mais toujours à des coûts fixés dans des commissions de l'ONU où Washington sait imposer son choix.»

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Colin Powell, actuel bras droit du président Bush, explique que son pays veut «ramener la paix, rétablir l'ordre et faire en sorte qu'un gouvernement responsable soit en fonction en Irak». Il faudrait être amnésique pour croire en la sincérité de ce discours. Colin Powell était en effet le chef de l'état major des armées pendant la deuxième guerre du Golfe. S'il avait obligé Saddam Hussein à respecter le cessez-le-feu en mars 1991, il aurait pu l'empêcher de se maintenir au pouvoir, favorisant ainsi la paix et l'ordre en Irak.
L'autre argument employé par Washington pour justifier une intervention militaire est la lutte contre le terrorisme. Argument massue s'il en est. Les attentats du 11 septembre 2001 ont déjà permis d'augmenter de façon spectaculaire le budget militaire des Etats-Unis : celui-ci bénéficie d'une dotation de 379 milliards de dollars pour 2003, soit 45 milliards de plus qu'en 2002.
Saddam Hussein a été le seul dirigeant arabe à ne pas condamner les attentats ; il a ensuite dénoncé avec virulence les bombardements américains sur l'Afghanistan. Même si aucun lien entre le dictateur irakien et Al-Qaida n'a pu être établi, même si Bagdad n'a manifestement pas les moyens financiers et militaires d'appuyer une offensive terroriste contre les Etats-Unis, ces provocations ont été jugées inacceptables par le peuple américain. La Maison Blanche instrumentalise ce sentiment de révolte pour légitimer sa guerre.
Pour comprendre les réelles motivations du président Bush, il faut s'intéresser aux thèses de ses conseillers. Richard Cheney (vice-président), Donald Rumsfeld (secrétaire à la Défense), Paul Wolfowitz (numéro 2 du Pentagone), Richard Perle (président de l'influent Conseil de la Politique de la Défense), Jeb Bush (frère de George) élaborent depuis 1997 la stratégie internationale du pays, au sein d'un groupe de réflexion au nom explicite : Project for a New American Century. Les résultats de cette réflexion sont accessibles sur l'internet et diffusés par les grands médias.
Le Project for a New American Century part d'un constat : les Etats-Unis sont de plus en plus dépendants de leurs importations en matières premières. Les réserves intérieures diminuent à grande allure, alors que la consommation ne cesse d'augmenter. Contrôler les gisements mondiaux de pétrole et de gaz naturel s'avère donc essentiel au maintien de la puissance. Cinq régions du monde ont été identifiées par les conseillers de George W. Bush comme stratégiques : la mer Caspienne (l'Azerbaïdjan et le Kazakhstan), la mer de Chine, l'Afrique subsharienne (l'Angola et le Nigéria), l'Amérique latine (la Colombie, le Mexique et le Venezuela) et le Proche Orient (l'Irak et l'Iran). Ces zones, qui concentrent les plus importants gisements pétroliers de la planète, sont politiquement instables et animées par un fort sentiment anti-américain. Washington en a fait récemment l'amère expérience au Venezuela, en essayant de marginaliser le président Chavez. Le Project for a New American Century recommande de verrouiller ces zones en y instaurant des protectorats militaires, mais aussi en y imposant un monopole sur l'exploitation des ressources naturelles. Les compagnies pétrolières américaines pâtissent en effet de la concurrence des compagnies russes, chinoises et européennes.
L'Irak illustre parfaitement cette stratégie. Le pays possède 10% des réserves mondiales de pétrole : y mener une guerre permettrait de réaffirmer la primauté américaine. Ce qu'ont très bien compris les capitales européennes qui s'opposent au conflit, au premier rang desquelles Paris. Car, si Jacques Chirac milite ardemment pour une solution pacifique en Irak, c'est aussi parce qu'il défend les intérêts de TotalFinaElf. L'embargo qui pèse sur le territoire a longtemps empêché l'implantation du groupe pétrolier. Mais l'assouplissement de la résolution «Pétrole contre nourriture» a ravivé les espoirs français. «Nous avons derrière nous plus de dix ans de travail continu avec les responsables du ministère irakien du pétrole, expliquait récemment Christophe de Margerie, spécialiste de TotalFinaElf pour le Proche-Orient. Cela nous donne une avance sur nos concurrents, grâce à l'accès que nous avons aux données du secteur pétrolier, à notre expérience sur le terrain et aux contacts privilégiés noués avec les cadres (2).» Des négociations sont actuellement en cours. Ces efforts seraient ruinés si les Etats-Unis installaient un régime à leur solde en Irak.
La crise irakienne est un test décisif pour l'administration Bush. Si Washington était obligé de rapatrier les 200 000 soldats déjà positionnés dans le Golfe, la Maison Blanche essuierait un échec cuisant. Elle devrait revoir ses ambitions à la baisse ou, tout au moins, opérer de manière plus discrète. En revanche, si les Etats-Unis parviennent à s'imposer, ils n'hésiteront pas à frapper ailleurs, appliquant les recommandations du Project for a New American Century. Leur prochain objectif pourrait être la mer de Chine. Au risque d'irriter Pékin, dont la puissance de riposte est autrement plus importante que celle de Bagdad…

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La nuit, depuis quelques heures déjà. La ville est calme, il faut allumer la radio pour entendre la rumeur du monde. J'apprends que de l'autre côté de l'Atlantique, à New York, le Conseil de sécurité de l'ONU s'est réuni pour discuter d'une énième résolution américano-britannique menaçant l'Irak de «sérieuses conséquences». De la bureaucratie en temps de guerre : la radio précise que les «sérieuses conséquences» désignent en réalité l'usage de la force militaire.
Il y a une semaine, des millions de manifestants se sont réunis dans les villes du monde entier pour protester contre le bellicisme nord-américain. Certains ont acclamé Chirac, pour son pacifisme apparent, tous ont conspué Bush et Blair. Pour ces trois-là, les conséquences ne seront jamais assez sérieuses. «Le privilège des grands, c'est de voir les catastrophes d'une terrasse (1).»



La guerre d'Irak n'aura pas lieu, une lecture de La Question irakienne, de Pierre-Jean Luizard Par Sylvain Marcelli

(1) in La guerre de Troie n'aura pas lieu, de Jean Giraudoux (Grasset, 1935).
(2) Propos tenus lors de la conférence de presse du groupe TotalFinaElf, le 20 février dernier, à Paris.
Toutes les autres citations sont extraites de La Question irakienne, de Pierre-Jean Luizard (Fayard, 2002).




Sylvain Marcelli, La guerre d'Irak n'aura pas lieu, une lecture de La Question irakienne, de Pierre-Jean Luizard
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