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e n'est pas seulement à cause de la beauté limpide
et précise de l'écriture que les yeux glissent sans
heurts le long des lignes, dévalent la page, remontent au
début de la suivante, passent d'un chapitre à l'autre.
C'est aussi parce que la structure du roman reproduit un découpage
aussi intimement intégré à chacun que son propre
souffle : celui d'une semaine de travail. Premier chapitre : Lundi
matin. Deuxième chapitre : Lundi midi. Troisième
chapitre : Lundi après-midi. Quatrième chapitre
: Lundi soir. Cinquième chapitre : Mardi matin
Dernier chapitre : Vendredi
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soir. «Au bout du chemin, le sommeil vient. Glissade dans
le week-end, la fraction des deux septièmes d'une semaine banale,
fabriquée en série, à la chaîne, manufacturée.»
Parce que le découragement du lundi matin contient déjà
l'euphorie du vendredi soir, il y a une bizarre volupté à
se laisser porter, à glisser le long des heures, à dévaler
le jour, à remonter au début du suivant, en une progression
quasi dramatique vers l'apothéose du week-end, dont le sentiment
de liberté éprouvé chaque soir à l'heure de
prendre congé, de retrouver l'air libre, la rue, lorsqu'on «efface
les traces du travail sur le trajet du matin parcouru à l'envers»,
donne un avant-goût, un acompte.
Un intérimaire, marié, père d'un adolescent et
d'une fillette, ouvrier pendant quinze ans dans l'automobile, licencié
pour raisons économiques, se rend à un nouveau boulot,
aux confins d'une banlieue. C'est son vingtième ou trentième
contrat d'intérim. L'adresse à la main, il examine les
plans sous les abribus, demande son chemin : «Demain, ce sera
déjà l'habitude.» Il cherche l'entreprise Meca-Industries,
dans le quartier «Agora Entrepreneurs» : «Cette
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complication nouvelle, le travail rassemblé non plus dans des
zones artisanales ou industrielles, ZA ou ZI devenues vétustes,
obsolètes, ayant fait place à des pôles d'activités,
des espaces de création, des pépinières d'entreprises,
tout un vocabulaire de parc d'attraction.» Il s'est levé
à l'aube : «Le trajet : 10 minutes à pied, un train
pendant 45 minutes, des couloirs, un autre train pour 40 minutes, deux
bus et encore 15 minutes, l'entreprise juste en face de l'arrêt.
Avec les attentes, ça fait deux heures et quart le matin, autant
le soir.» Il trouve l'endroit, se présente au patron,
reçoit ses instructions. «Un peu plus tard, c'est la brutalité
du travail.» Sa tâche consiste à étiqueter
et à ranger des caisses d'engrenages et de composants mécaniques.
Composants se déroule dans cet univers-là : les
transports en commun, la banlieue industrielle, le hangar, auxquels
s'ajouteront un hôtel économique et une cafétéria
de centre commercial. Pourtant, il n'a rien de déprimant ni de
glauque. Le travailleur arraché à son lit, précipité
dehors à des heures indues, enfermé dans un entrepôt
sombre ou ballotté dans un train le soir, fourbu, se débrouille
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toujours pour avoir accès à un au-delà de sa condition,
pour grappiller quelques éclats de grâce. On est au printemps,
et, même dans ce royaume de la facticité et de la laideur,
la présence de la nature est permanente, s'entoure de magie.
Un soir, en sortant des locaux de l'entreprise, l'intérimaire
lève le nez : «Le ciel est phosphorescent avec une première
étoile, il fait doux.» Le matin, d'être si tôt
jeté sur les chemins lui donne au moins le privilège de
surprendre l'intimité d'un monde émergeant peu à
peu de sa torpeur : «Le bus démarre, il fait jour laborieusement,
paysage lent par les vitres comme noyé de lait.» Le
soir, pendant le trajet du retour, il est exténué : «Parfois,
la fatigue rémanente se double d'une curieuse paix, il suffit
d'un rien, le soleil perché au-delà des verrières,
la conversation tranquille de deux voyageurs, le regard malin d'un gamin
qui s'amuse.» Sous ses yeux attentifs, avides de beauté,
les gouttelettes de pluie sur une échelle d'aluminium «ressemblent
à des perles», et le ruban phosphorescent des routes
est «soyeux comme une fourrure rase de bête sauvage».
Il raconte aussi comment, au travail, une fois pris les automatismes
du corps, «l'esprit travaille en parallèle, à
côté des gestes. Et s'évade». La nuit
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qu'il passe dans un Fasthôtel, le jeudi soir, pour être
plus tôt sur place le lendemain matin et avoir le temps de finir
le travail, se peuple de pensées profondes : «Cette
pérennité des choses et d'avoir réfléchi
au monde, tout cela contribue à ce que la nuit d'un hôtel
économique devient riche et sereine.»
Les romanciers qui prétendent se coltiner la réalité
selon la virile expression en vigueur dans ses aspects
les moins gais pratiquent souvent une approche superficielle qui appelle
naturellement le misérabilisme. Mais ici, on est dans la tête
de l'homme, là où chacun met en place ses dispositifs
de résistance secrets, modestes et essentiels ; là où
tout misérabilisme devient impossible. Beinstingel restitue une
intégrité : un être humain avec son corps, ses gestes,
ses nerfs, son esprit, son âme, ses sensations, son imagination,
ses impressions, ses souvenirs, ses pensées. Avec un intérieur
et un extérieur, et les raccords souvent difficiles entre les
deux quand la fatigue abrutit, par exemple : «L'effort
qu'il faut faire pour comprendre la conversation le soir après
le boulot, on dirait que les paroles s'évanouissent en emportant
leur sens, dans le cerveau, une
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sorte de silence entre chaque mot pour
les accrocher comme avec des pinces à linge. On percute pourtant,
on répond juste : Ah, c'est bien !» Ou lorsqu'il
croise son reflet dans un miroir, dans un lieu public : «L'étrange
sensation d'une face inconnue, perdue, isolée au milieu de ses
semblables, totalement différente du reflet quotidien et matinal
dans la glace de la salle de bains, entouré d'objets familiers,
de meubles stratifiés connus, mais là, cette boule parmi
d'autres sphères identiques, yeux, nez, bouche. Cet air de lassitude,
visage étranger déjà vieux, apparaissant brusquement
plus vieux que les voisins (
). Mais soi enfin ! On le sait,
le sang bouillonnant dans les veines, la jeunesse éternelle qu'on
se trouve, tellement vivant et pourquoi ce décalage avec ce visage
aux traits tirés, terreux, cheveux ternes, supposé être
son image, comment la relier ?» Avec cette écriture,
on est au cur du personnage, là où il est souverain,
là où il échappe à toute définition
réductrice. On apprend incidemment qu'il est d'origine maghrébine,
mais cette information autour de laquelle, dans un récit d'un
autre genre, l'attention aurait été prompte à se
réorganiser, reste ici à sa juste place : un déterminant
de la couleur des
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souvenirs d'enfance, tout au plus. Et lorsqu'un employeur
en tire des conclusions hâtives, «pas là pour
rigoler, en France c'est comme ça», ou se lance dans
des «monologues sans rapport avec le boulot : insécurité
dans les banlieues, montée de l'intégrisme, toute une
philosophie vue à la télé», on éprouve
la même lassitude que lui. On le reçoit comme une incongruité,
ce qui permet d'éprouver à quel point on est loin de tout
ça, déjà. En ancrant le point de vue du récit
dans cette intériorité, Beinstingel fait de l'intérimaire
de Composants, en même temps qu'un personnage singulier
et attachant, un double de chacun. De tout le roman, pas un seul «il»,
d'ailleurs : rien que des «on», des infinitifs. Va
pour le «on».
Les résistances minuscules n'empêchent
pas la lucidité la seconde est même sans doute la
condition d'existence des premières. On compose, on accepte
son sort, on tente de lui trouver des circonstances atténuantes,
mais on l'interroge, aussi, on le remet en question, douloureusement.
On souffre des déterminations qui font qu'on est là, dérisoires
jusqu'à l'insulte : «Et pourquoi
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continuer dans ces hasards ? Prendre un carton
au hasard dans ce tas constitué aléatoirement par n'importe
quel chariot élévateur au milieu d'une pièce banale.
Choisir au hasard un endroit sur une lignée d'étagère
vide. Et ce boulot pris au hasard de l'intérim. Vertiges. Renoncer.»
On repense à l'effroi du médecin qu'il avait fallu consulter
après le contrat sur la chaîne de peinture «infiltrations
dans les muscles» : «La peinture, rien de plus terrible
que la peinture et sans protection encore, faites pas les cons, les
gars !» On pose un regard de pitié tendre sur la secrétaire
de l'entreprise : «Cou gracile, jeune, vingt-quatre, vingt-cinq
ans, c'est une princesse enfermée. (
) Une fraîcheur
qui s'usera avec l'entreprise, papier peint des murs et visage vieillissant
ensemble, se confondant.» Sur sa femme, aussi, «seule
en journée dans ce monde domestique, l'homme dans ses intérims,
tous deux n'ayant pas choisi, subissant, résolvant chose après
chose». Comment ne pas se révolter contre cette vie
où la forme tient lieu de fond, la règle de sens, contre
ce quotidien tout entier occupé à une activité
qui divorce de l'intérêt propre comme de l'intérêt
général ? A cet égard, les apostrophes de deux
syndicalistes qui font
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irruption dans l'entrepôt, et avec qui
pas un mot ne sera échangé, comme si l'intérimaire
était transparent, introduisent dans le roman une note cruellement
surréaliste : «Y a pas d'extincteur près de la
porte», «Normalement, on ne met pas de l'antidérapant
devant les étagères ?»
On se rend compte qu'on ordonne sa vie en fonction de l'attente, attente
de quelque chose qui ne vient jamais, ou qui déçoit. Certaines
semaines, on réussit à finir le travail plus tôt,
histoire d'être en week-end dès le jeudi soir ou le vendredi
midi : «Le vendredi à la maison, on conduit les enfants
à l'école, on tourne en rond dans l'appartement, la femme
qui parle, l'effort qu'il faut faire pour écouter, l'habitude
n'y est pas (au boulot, les autres ouvriers sont taciturnes pour la
plupart ou sifflotent en écoutant la radio) et le malaise qu'on
ressent à être inoccupé. Le vendredi, donc, duquel
on se réjouit d'avance, vire vite à l'ennui.»
Même le week-end n'est pas toujours aussi beau qu'on l'a imaginé,
malgré le désir de «donner une valeur particulière,
précieuse, à ces heures de liberté, hors contraintes»,
qu'on espère longues
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«car rien ne semble jamais assez
bien payé au regard de l'aliénation des heures travaillées».
Et puis, le lundi suivant, tout recommence
«C'est la
fin de la semaine, on le réalise : c'était un intérim
de plus et lundi le seul avenir que l'on puisse deviner, le seul lot
à gagner, la reprise du travail comme une sorte de panier garni.»
On rêve de casser cet engrenage, de renouer avec ce qu'un oncle
détesté appelait «le temps perdu des livres»
: «Peu de livres dans l'enfance, un jour dans la cuisine l'oncle
avait dit à la mère l'inutilité des livres, tandis
qu'on ânonnait la leçon de lecture. L'expression exacte
de l'oncle "le temps perdu des livres", on avait compris de
travers, on s'était imaginé perdu sur une île déserte
à lire indéfiniment.» Tout le roman est traversé,
taraudé par le fantasme d'un envol, d'une échappée.
Petit, on jouait avec un avion en plastique, un cadeau Bonux : «Dix
kilomètres/heure, en deux heures le petit avion de plastique
pouvait aller jusqu'à la tour Eiffel, symbole d'évasion,
de liberté, but à atteindre. Rester donc à rêver
longtemps était un délice, chevauchant le petit avion
comme une oie sauvage, toute une imagerie de contes cartonnés,
aquarelles naïves, et s'identifiant au garçonnet agrippé
au
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cou d'un oiseau aux allures de Boeing, bouche ronde de surprise,
regard écarquillé, émerveillé, regardant
le sol, maisons, routes, champs et bois minuscules (parfois un tracteur,
un homme à côté, tête en l'air, saluant l'équipage
dans un coin du dessin). Oui, atteindre la tour, partir vers le tout
dernier étage, sur la petite passerelle exiguë dominant
Paris, juste sous les antennes pouvant capter les radios du monde entier.»
Le long des routes, sur le trajet vers le boulot, des publicités
(«Besoin d'évasion ? Club Mar-y-sol !») semblent
inviter à une déviation ; mais on reste sagement sur les
rails. «Impasse des hirondelles», dit un panneau
indicateur entrevu dans un lotissement
Une vie tellement réglée
que, même sur les trottoirs, on a «la sensation de marcher
dans un corridor».
Dans l'entrepôt, on travaille seul, «personne sur le
dos». On ne reverra pas le patron de la semaine, on échangera
à peine trois mots avec les secrétaires à qui on
rend les clés du hangar chaque soir. Un pur face-à-face
avec le Travail, tantôt tête-à-tête, tantôt
duel ; un concentré des relations ambiguës qu'on
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entretient
avec lui. Dans une des analyses les plus intéressantes qu'on
en connaisse, l'écrivain Jean Sur désigne, comme origine
à sa sacralisation, un fantasme d'ordre forcené, un refus
de la vie, un «refus premier de laisser-être»
: «Une sorte de fermeture première, antérieure
à tout débat, qui habite la structure et s'impose à
ceux qui y vivent, dont l'origine paraît si ancienne qu'il est
presque insensé de la mettre en question et de ne pas la considérer
comme un donné inévitable de l'histoire des hommes.»
Dans son hypothèse, la tyrannie de l'économie ne jouerait
qu'un rôle secondaire : «Les finalités si agressivement
pragmatiques de l'entreprise pourraient bien alors cacher leur contraire
: une idéologie du verrouillage de la société et
de l'homme qui doit peut-être moins qu'on ne le croit à
la logique économique mais qui y trouve son lieu idéal,
sa colonie, son empire. (
) Ce qui est à protéger
est en fin de compte encore plus précieux que les réserves
d'or, les flux monétaires et les combinaisons du pouvoir : c'est
un refus premier, très mystérieusement paré des
prestiges de la vie, une sorte de secret à l'envers, un élixir
de non-vie.» Ce «refus premier», les travailleurs
en souffrent, mais il s'appuie aussi sur les relais
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plus ou moins obscurs
qu'il trouve en chacun d'eux. Mardi matin, deuxième jour à
Meca-Industries : «La boîte contenant les étiquettes
sur le comptoir, on est presque content de la retrouver, pourquoi ?
Elément contribuant à l'ordre peut-être, l'expression
prendre ses marques, une confiance indicible engrangée pendant
toute la journée d'hier en arpentant la pièce (
).
Une tranquillité.» Un peu plus tard, c'est la crise
: «Est-ce la suite logique d'éventrer de nouveaux emballages
et de disposer le matériel sur les tablettes ? En vertu de quoi
? L'aboutissement du rangement ? La phase terminale d'un cancer de l'ordonnancement
du monde ?» Cette semaine-là, un ras-le-bol éclate.
Un empêchement têtu, «l'envie de bousculer un ordre
établi», retient l'intérimaire de terminer sa
tâche. L'explication, toute simple : «On en a marre d'ordonner
un monde qui ne vous rend pas la pareille.» Les relais intérieurs
qui faisaient du travailleur le complice de l'ordre et de la non-vie
faiblissent dangereusement quand lui-même est condamné
à l'intranquillité : «On désire la famille
et le bonheur et c'est le chômage qui pointe, les multiples boulots,
l'intérim. Ainsi, on se retrouve comme déplacé
en permanence,
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perdant constamment des marques, des repères,
étant obligé de vivre dans un désordre permanent.»
La tentation de la rupture s'alimente d'une fascination pour les noms
des composants qu'on doit ranger, lus dans le catalogue qui les répertorie
: réducteur planétaire, pignon arbré, galet
tendeur, vis mère à rattrapage de jeu puissante, accouplement
flexible à disque double, roue libre combinée à
aiguille, circlip externe, amortisseur de chocs rotatif en acier, écrou
six pans
On devient sensible au potentiel de subversion tapi
dans les mots : «Mais le danger et le pouvoir des mots, l'entreprise
les connaît et sait les parades à mettre en uvre
: rationalisation, étiquetage, gestion par ordinateur, tout ce
qui doit empêcher que le magasinier, la femme de ménage,
le chef d'atelier ou le patron s'attardent un beau jour au hasard à
détecter la poésie des mots. L'arme absolue existe : le
code barre. Le code barre, ce langage industriel indéchiffrable,
sorte d'anti-poésie, tentative réussie pour réprimer,
annuler dans l'uf l'évasion de l'esprit. Les mots sont
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dangereux ? Passons-nous d'eux, inventons un langage que seule une machine
puisse lire !» Vient l'envie de cesser de ranger, empaqueter,
camoufler, circonscrire, neutraliser toute une recherche de rentabilité
et d'efficacité qui cache une peur de la vie et de ses luxuriances
: «Ne pas chercher à reproduire les erreurs des entreprises,
ne pas vouloir tout régenter. Laisser libres les mots et la poésie
!» L'envie de se désolidariser, «la tentation
de l'île déserte» : «Le mot tentation,
tentation de la pensée, s'enfermer pour soi-même, le péché
de s'échapper des autres et de l'intérêt commun.»
Les deux derniers jours, jeudi et vendredi, on va jouer avec cette
tentation. Sans se faire d'illusions sur la fin de l'histoire : «En
quelque sorte, on veut l'anarchie, mais bon
On sait pertinemment
que la dernière action sera faite pour la tranquillité
de la femme, les gosses, la famille, les pères, les mères,
toutes ces vies empilées sur le même mode : on bosse, on
vit.» Après une nuit d'exaltation à l'hôtel,
on reprend le travail, sagement. «Alors quoi, hier après-midi,
convaincu de l'absurdité d'ordonner, prônant l'anarchie,
la chienlit et aujourd'hui, prêt à se délecter du
rangement ?» Le lecteur serait mal placé
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pour
traiter l'intérimaire de dégonflé : il s'était
si bien installé dans ce découpage confortable et sans
surprise du temps, dans ce train-train sans histoires, conforme aux
attentes sociale, dans ce petit plaisir du travail bien fait, qu'il
est pris de panique en voyant le personnage quitter le hangar en pleine
journée pour aller poser sa réservation à l'hôtel,
s'attarder un peu trop longtemps dans la chambre qu'on lui attribue
Mais qu'est-ce qu'il fout ? Allez, il faut y retourner, maintenant
Sinon, on n'aura jamais fini à temps
Vite ! Il imagine
avec encore plus d'inquiétude que lui les conséquences
d'un décrochage : à quoi bon la colère du patron,
la colère en cascade de la boîte d'intérim, les
larmes de la femme, le désarroi des enfants ? A quoi bon un fou
hagard de plus errant dans les rues ?
Mais non : l'intérimaire
n'en est pas là, il n'est pas fou, il ne décrochera pas.
Et le lecteur sera à la fois déçu et rassuré.
Ecrivant comme on marche sur des ufs, Beinstingel raconte une
expérience dans son exhaustivité et sa complexité
brute, par touches successives de même valeur, sans jamais s'appesantir,
sans fausser sa restitution
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par un poids excessif accordé à un élément
au détriment d'un autre. Il ne commet pas l'erreur de dramatiser
la révolte, de la séparer de la résignation avec
laquelle elle cohabite dans les têtes. «On réalise
avec acuité que peu importe les conduites et les opinions des hommes,
l'important est de basculer incessamment entre ordre et désordre,
entre Panurge et Narcisse, le monde pour avancer se résumant à
cet immense moteur à balancier.» Une conclusion, parmi
d'autres : «Oui, en ces lieux, la beauté des mots est
stérile, la poésie semblable à une sorte de chancre,
une verrue superflue, inutile à la tâche immédiate,
mais on garde l'obsession bienfaisante, réconfortante de la savoir
existante et permanente.»
Impasse des hirondelles, une lecture de Composants,
de Thierry Beinstingel.
Par Mona Chollet
Thierry
Beinstingel, Composants, Fayard, 2002.
Jean Sur, Une alternative au management, la mise en expression,
Syros, 1997 (ne pas se fier au titre).
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