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Le griot
de l'Amérique
Un critique avait écrit que Richard Price était l'anti-Philip Roth par excellence. Il est vrai que l'auteur de Clockers et de Ville Noire Ville Blanche a plus traîné ses guêtres dans les rues borgnes de New York que dans les salons lambrissés de la Nouvelle Angleterre. Ce qui définit d'ailleurs le plus Richard Price, c'est cette aptitude à prendre le pouls d'un grand centre urbain, capturer la déliquescence d'une société malade de violence, brancher son électro-encéphalogramme sur le cortex surdimensionné d'une mégalopole sous acide. Price a grandi dans une cité ouvrière du Bronx, à la fin des années cinquante. Les complexes HLM en briques rouges, il connaît. Il a joué au base-ball sur les " playgrounds " (aires de jeux) avant que ceux-ci ne deviennent des endroits parfaits pour récolter une balle perdue. Il a grandi dans un HLM du Bronx avant le Grand Exode Blanc. Il a vécu parmi les Noirs et les Latinos, usé ses fonds de pantalon sur les mêmes bancs de la cité. De cette plongée au cur de l'Amérique rmiste et sinistrée il a gardé un sens aigu de l'observation, une écriture amplement climatique et quelques traumas. Quand d'autres écrivains enseignent l'écriture à la fac, Price inhale de la cocaïne, en s'aidant d'un billet d'un dollar qu'il a soigneusement roulé. Il passe d'ailleurs une partie des ses nuits sur le mode dépressif auto destructeur : Il zone dans les " housing projects " (cités) à la recherche d'un pourvoyeur de came. Le jeune caucasien promène sa grande carcasse dans des rues sans issue, des rues perdues pour le gouvernement, la société dans son ensemble. Les habitants du ghetto le prennent soit pour un flic sous couverture, soit pour un junkie, alors dans les deux cas, on ne lui cherche pas d'embrouille. Et cette virée sur l'asphalte brûlante, il l'a raconté dans ses romans : Clockers, Ville Noire Ville Blanche (dont Inventaire/Invention avait fait une lecture), dans les films dont il a écrit le scénario : La Couleur de L'Argent, de Scorsese. De tous ces écrits, pourtant, son dernier roman, Le Samaritain, est celui qui apporte le plus d'éléments autobiographiques. Le Samaritain est une synthèse de Clockers et de Ville Noire Ville Blanche, mais aussi une synthèse de l'existence de Richard Price. La trame du Samaritain ? La voici : Ray Mitchell, ex-chauffeur de taxi, ex-scénariste pour Hollywood, ex-junkie, revient enseigner l'écriture romanesque dans un lycée moribond de Hopewell, une cité dure dans laquelle il a grandi. Problème : Ray Mitchell est victime d'une agression brutale, il sombre dans le coma. Qui a tenté de le tuer ? C'est ce qu'essaie de savoir Nerese Ammons, la quarantaine, noire, grosse, armée, mais du bon côté de la loi, elle a une plaque, un glock 9 millimètres dissimulé dans sa parka North Face, elle est inspectrice de police. Et comme dans Ville Noire Ville Blanche, la quête fantomatique de Ray Mitchell, et l'enquête symptomatique de Nerese Ammons vont faire ressurgir moult spectres et démons. Ray Mitchell, prof de littérature, raté intégral, essaie de recoller les morceaux avec sa fille et son ex-femme. Devant sa classe (essentiellement composée de Noirs et de Latinos qui visiblement ne sont pas en route pour démentir les statistiques officielles) il s'efforce de démontrer qu'on peut sortir du ghetto en lisant des bouquins et en écrivant des histoires. Peut-être se ment-il à lui même, peut-être que ce gosse vêtu d'un jean trop grand et d'une casquette orientée de travers n'est-il qu'une statistique ? Il leur donne à lire du Richard Wright, James Baldwin, John Steinbeck, Sandra Cisneros, Lucille Clifton, Knight. " Une précision : Ces livres ont été écrits pour la plupart par des gens qui ont eu une enfance défavorisée, certains en ville, d'autres à la campagne. Si je les ai choisis pour vous, c'est parce que je pense que nous lisons pour apprendre des choses nouvelles, bien sûr, mais le plus souvent, ce que nous tirons, c'est une meilleure connaissance de soi. Nous lisons et nous découvrons sur la vie des trucs que nous connaissions déjà, sauf que nous n'avions pas conscience de le savoir avant de le lire dans un livre particulier. Et cette connaissance de soi, cette découverte de nous-mêmes dans les uvres d'un autre, elle peut être passionnante, elle peut nous faire sentir un peu moins isolés dans notre bulle et un peu plus liés au monde extérieur. " Ray Mitchell est peut être le dernier samaritain dans un monde fait d'individualistes forcenés, de dinguerie quotidienne, où la névrose se guérit dans des supermarchés suburbains et glauques, via une consommation compulsive. Ray Mitchell a beaucoup d'argent (il était scénariste à succès pour un sitcom) et il le réinjecte dans le ghetto. Car à Hopewell, cité du New Jersey, certains résidents n'ont pas les fonds nécessaires pour organiser les obsèques, qui d'un fils assassiné, qui d'un neveu mort d'overdose. Alors quand Ray Mitchell propose à Carla Powell de payer l'enterrement de son fils, Reggie, lequel n'a pas survécu à une foudroyante dose d'héroïne trop trafiquée, quand il signe un chèque de trois mille deux cents dollars dans un appartement exigu de la cité, une tension palpable envahit les lieux. Dans un quartier qui vit du welfare (aide sociale gouvernementale) et des coupons d'alimentation, trois mille deux cents billets, ça fait beaucoup d'argent. Et Ray Mitchell fourre son doigt dans l'engrenage. Accompagné de Ruby, sa gosse, et attiré sexuellement par Danielle, la fille de Carla, il lui demande la signification du tatouage qu'elle porte au cou. "Tu sais ce que ça veut dire chérie ? demanda Danielle en abaissant le col de son pull pour que Ruby puisse bien voir. Cela veut dire le " chasseur ". La plupart des gens, quand ils se font tatouer un symbole chinois, ils choisissent l'Amour, l'Eternité, l'Espoir, mais moi, j'ai pris le chasseur parce qu'une fois que vous avez un enfant il y a quelqu'un qui compte sur vous, quelqu'un qui n'a pas demandé à être là, et vous devez être un chasseur. Vous devez maîtriser la situation. Nourriture, maison, éducation, spiritualité." Dans ce " cold world " qu'est Hopewell, la notion de survie demeure la pierre d'angle de toute existence. Chez Price, les protagonistes sont souvent en mauvais état, sur le plan médical : on se souvient du flic asthmatique de Ville Noire Ville Blanche qui se démenait comme un diable pour empêcher que le quartier ne s'embrase dans une violence apocalyptique. Strike, le jeune dealer de crack de Clockers (technique de vente ultra rapide, d'ou l'expression " clockers ", horloge dans la langue de Molière) crache du sang, conséquence d'une tumeur à l'estomac. Dans le Samaritain, Ray Mitchell est dans un état comateux assez grave, l'inspectrice Nerese Ammons souffre de surcharge pondérale, Carla Powell de fatigue chronique. Les traumas psychiques percutent les chairs, affaiblissent les organes. La ville elle-même possède un effrayant pouvoir. C'est un peu comme dans ces vieux films allemands expressionnistes, quand l'escalier monstrueux et disproportionné devient une métaphore d'un esprit malade et torturé. Les tours de la cité Hopewell gémissent, le métro aérien traverse le 1949 Rocker Drive. " Nerese était assise dans l'entrée du bureau de la direction de la cité Hopewell, sur ce même banc de chêne lourdement verni fourni par la municipalité où vingt-neuf ans plus tôt, le jour de son arrestation, elle avait attendu, attendu que sa mère vienne la chercher. Sur ce même foutu banc, entre inconfort et ennui, elle redécouvrait la pièce ; elle examina le long dessin d'architecte encadré, à présent vieux d'un demi siècle, de la cité sur le point d'être construite, le paysage hypothétique où évoluaient des locataires blancs bien gentils bien propres, les arbres qui ne seraient jamais plantés, puis elle étudia les décorations murales qui parlaient de la Hopewell d'aujourd'hui : La circulaire interdisant les pit-bulls, la joyeuse photo de groupe de gosses hispaniques autour d'une cage à poule avec dessous cette légende : J'AI DE L'ASTHME MAIS L'ASTHME NE M'AURA PAS, et un très jeune joueur de foot, l'air sonné - son fils tout craché - tenant un bébé au creux de son bras au-dessus de cet avertissement : QUATRE KILOS DE PLUS PEUVENT T'EMPÊCHER DE RESTER DANS L'ÉQUIPE. Une rame passa en rugissant, Nerese la suivit des yeux à travers les grilles en fer des fenêtres recouvertes d'une peinture épaisse. Au-dessus du bureau, des toilettes se vidaient et de l'eau gargouillait dans divers appartements. Elle détestait cet endroit, elle l'avait toujours détesté. " Nerese Ammons a voulu devenir flic le jour où ce flic qu'il l'avait embarqué pour détérioration du mobilier urbain lui avait témoigné un peu de gentillesse et de sympathie. Devenue flic, quelques années plus tard, elle avait assisté à une scène cruciale pour qui veut comprendre le parcours de l'inspectrice : Billy Herman, un flic raciste, fait une descente avec son unité spéciale dans la cité d'Hopewell. Manque de chance, ce jour là, ils ne trouvent ni drogue ni revendeurs. Il fait quarante degrés, les flics portent des gilets en kevlar, une foule s'est assemblée pour railler les flics rentrés bredouilles. Herman apostrophe une jeune fille de 17 ans, enceinte : " Super, en voilà un de plus ", c'est ce qu'il doit penser à la manière dont il a sifflé entre ses dents, l'air écuré. La fille en question recule, comme si elle avait reçu un uppercut au milieu de l'estomac. Et Nerese n'a jamais oublié l'expression blessée, meurtrie de la jeune fille. Et la plaque qu'elle porte sous son kevlar a dû sévèrement la brûler ce jour-là. Ce qui fait la force de ce roman, c'est la galerie de portraits, largement étonnante. Au-delà de Ray Mitchell et de Nerese Ammons, personnages hyper fouillés, très étoffés, d'autres protagonistes jaillissent littéralement du papier. Ainsi Salim, ex-Coley, génie du dessin mais perpétuellement confronté aux pièges de la rue et à la prison. En liberté conditionnelle, il doit absolument réunir une importante somme d'argent pour créer sa propre entreprise de streetwear. A travers Coley-Salim, c'est toute la schizophrénie de la jeunesse du ghetto qui explose. Crise identitaire avant tout (pourquoi Salim a-t-il essayé de tuer Coley ?): Toute l'histoire de Coley-Salim s'articule autour d'une trépidante dialectique, c'est un combat entre deux personnalités : L'une, qui se voudrait pure (via le bain religieux) droite, probe. L'autre, qui gravite autour du bitume, qui doit survivre, et dont les perspectives d'avenir sont bien ténues. Finalement c'est Coley qui braque le chauffeur de taxi, c'est Coley qui baratine Ray Mitchell et lui soutire toujours plus d'argent. Mais c'est Salim qui a affronté les ténèbres en prison, qui essaie de donner une honnête éducation à son fils, qui veut fonder un foyer. Là, le roman s'emballe. Ray est pris dans le feu de Coley. La prose rugit, frôlant l'infarctus verbal. La maladie prend alors possession du processus créatif de l'écriture. Quand Mitchell achète une tonne de matériel de dessin à Coley, plus quelques recommandations auprès de directeurs d'agences de pub, le jeune dessinateur ne prend pas le métro qui doit le conduire au sommet de la réussite artistique, qui lui permettra de tutoyer le rêve américain. Coley/Salim attrape un métro direction le Bronx et retourne dans son ghetto. Autocensure, peur d'échouer. A quelques encablures des meilleures agences de pub de Manhattan, le prodige du dessin fait marche arrière, traînant sa mentalité de quartier comme une lourde et massive enclume. Un autre personnage crève littéralement le papier : Le petit Nelson, le fils de Danielle, condamné à l'obésité et au silence. Ado timide, rejeté par son père, il noie sa douleur dans le déluge d'images abrutissantes qui jaillit du poste de télévision. Alors quand Ray Mitchell décide de lui offrir des livres, de jouer au base-ball avec lui, de sortir au musée, c'est un peu comme un miracle qui se produit dans l'environnement mortifère de l'adolescent. N'oublions pas non plus Tom le Blanc, un ancien de Hopewell, ex-junkie, ex-dealer, revenu de tout, même de l'enfer, et décidé à racheter la bodega du quartier pour développer la vie sociale dans le quartier. L'épicerie en question est tenue par Hector, un trafiquant qui utilise son commerce comme couverture camouflant des transactions illégales. A sa manière, Tom Le Blanc est aussi un samaritain, il désire expier une existence faite d'argent facile et d'extases chimiques en sauvant les jeunes de Hopewell de la rue. "Désintoxiqué depuis plus de 10 ans, il était devenu au fil des années une sorte de phénomène local, un grand pêcheur d'hommes qui, malgré de multiples problèmes de santé tenait ses propres réunions d'Alcooliques et de Toxicomanes Anonymes, travaillait pour un ancien flic dirigeant une chaîne de cliniques de désintox subventionnée par des fonds fédéraux ; Il parcourait inlassablement les lieux qu'il avait autrefois fréquentés, s'efforçant, par la ruse ou les cajoleries, de convaincre ses anciens potes de défonce survivants et la jeune génération d'âmes perdues de venir passer le test de dépistage du VIH, de bénéficier d'une assistance gratuite et d'un programme de soutien de trois semaines à la méthadone." Ce même Tom Potenza qui n'hésitera pas à balancer Hector aux Fédéraux, récupérant ainsi la bodega. Les récits de Price s'entrecroisent, s'entremêlent, et la psychologie des hommes et des femmes de la rue, pleine d'aspérités, de fissures et d'anfractuosité, se révèle sous une lumière crue, quasi aveuglante. C'est l'anthropologie du ghetto. Dialoguiste hors pair, Price a su extraire la substantifique moelle du langage bariolé de la rue. Il a su arracher au bitume son argot et son hallucinant slang, il a su rendre compte de l'effarante complexité de ces quartiers que beaucoup n'aperçoivent que de la fenêtre d'une voiture lancée à toute vitesse sur une artère périphérique. La chute du roman, vertigineuse, laisse le lecteur perplexe, ébahi, presque hagard. L'Amérique urbaine a trouvé son griot.
Le griot de l'Amérique / Karim
Madani Richard Price, Le Samaritain © Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2004 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m
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