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Forbidden City
23 photographies
de Jean-Christian Bourcart
et Fatras d'humains
un texte de Régis Jauffret
suivi d'un entretien avec Brigitte Ollier

Le Point du Jour éditeur,
Coll. Hors Collect, 2000, 48 pages, 19.51 €

Lectures

 

 


 

Régis Jauffret a écrit Fatras d'humains pour accompagner une série de photos de Jean-Christian Bourcart ; le livre ainsi formé s'appelle Forbidden city. Publié en 2000 et ignoré par la presse littéraire, ce livre (encore disponible) mérite d'être redécouvert — il révèle un Jauffret de l'époque de Clémence Picot et d'Autobiographie, des textes moins conceptuels et plus référentiels que ses derniers romans. Le texte vient avant les photos, toutes à la suite et sans légende ; l'un comme les autres parlent de sexe mais chacun à leur façon, engageant un dialogue tendu et dérangeant. L'écrivain et le photographe avec leurs outils propres braquent un regard indiscret sur des scènes normalement irrapportables.

Les photographies représentent des corps majoritairement nus se livrant à des pratiques sexuelles diverses dans des lieux prévus à cet effet — hammam, bains-douches, boîtes échangistes ou SM… Étrangement cadrées et presque toutes floues, ces images sont d'une grande sobriété chromatique. La palette se réduit au noir et rouge, troué de place en place par quelque lumière rose ou verte. Le filtre rouge souligne le thème et déréalise en même temps les scènes représentées, les met à distance. Les caractéristiques des images sont dûes aux conditions même de prise de vue : Jean-Christian Bourcart photographie des lieux où la photographie est interdite, il progresse donc à pas discrets avec appareil camouflé. Se définissant comme un « voyeur », il déclare : « Dans ces endroits de tolérance, je fais ce qui est interdit : photographier. C'est une grave transgression, un défi, à la limite de la profanation. »
L'appareil profane des lieux considérés comme sacrés, le texte les désacralise. Il ne se glisse pas en effet sous le titre du livre mais en pose un autre : Fatras d'humains, qui commence par la même lettre mais sonne nettement moins glamour. Régis Jauffret dégonfle l'érotisme des images à coups d'assertions définitives : « le plaisir est imaginaire », « la vie est ridicule, la vie sexuelle aussi» et de désignations péjoratives : « fatras d'humains » est repris dans le texte et décliné en « agrégat », « marais de corps avachis » et « charnier ». Il fabrique des personnages à partir des figures floues des photos, auxquelles il prétend restituer une identité. Ainsi de ce « type à moitié chauve qui s'active avec une lampe sur le corps d'une femme » : « il est si maladroit que sa femme lui interdit de toucher à quoi que ce soit dans la maison », de cette femme, « un personnage politique qui l'espace d'une soirée a voulu prendre ses distances loin du protocole » et puis « l'homme habillé en haut à droite » qui « dirige une grande pharmacie. » Ces portraits sont actualisés par l'emploi de l'indicatif présent, voire du futur, ce futur qui, programmant la suite de l'histoire, semble enfermer les personnages dans leur destin comme des rats dans une cage : « elle boira un ou deux verres d'eau avant de se mettre au lit, et le lendemain elle aura l'impression d'avoir rajeuni. » Avec ces fragments de vie, c'est tout l'univers romanesque jauffrettien qui déferle a posteriori dans les images, les gens navrants de banalité sont là et prennent chair dans les corps photographiés. Paradoxalement, c'est la fabrication de personnages et la production de fiction qui démystifie les clichés instantanés pourtant bien réels. L'érotisme est défait par la banalité et l'ajout de temps dans les scènes qui semblent vouloir s'abstraire du temps réel. Voyeur-rapporteur, Jauffret « rapporte » en ramenant les corps indistincts à la distinction de leur vie sociale.
L'humour, aussi, omniprésent ou presque, contribue à détruire l'atmosphère sulfureuse des images nimbées de rouge. L'homme qui engrosse sa femme par hasard, laquelle « soupçonne davantage la masturbation d'être la cause de son douloureux état, que son paresseux mari » est tellement ridicule qu'il ne peut plus être l'objet d'une quelconque fascination érotique.

Ces ombres ramenées à l'existence banalement humaine n'en demeurent pas moins le cœur d'une relation spectaculaire avec le lecteur pris à parti par l'auteur et exhorté sans relâche à regarder. « Regardez ce fatras d'humains», « regardez ce couple enlacé», l'injonction revient presque à chaque paragraphe et fait du texte une invitation obstinée au voyeurisme, les lecteurs-spectateurs venant redoubler le photographe qui se décrivait lui-même comme un voyeur impénitent. Et intégrait dans une des photos un couple discret de voyeurs qui, habillés, regardaient sans être vus un couple en plein coït. Jauffret met en scène le pouvoir fantasmatique de l'image photographique : « Vous aimeriez vous promener parmi eux, vous iriez de groupe en groupe, vous chercheriez à les décomposer du regard » tout en soulignant la frustration qu'elle génère : « Vous ne pouvez pas les toucher, il y a la vitre. » Passant de l'adresse au récit à la deuxième personne, le texte s'amuse à brouiller les rôles : « Quand vous sortez de votre bureau, vous allez au supermarché » On se sent visés comme voyeurs à la vie quotidienne banalement ennuyeuse. « Et soudain votre conscience est envahie par le souvenir de cette femme harnachée à cheval au-dessus de vous comme un cosaque… » — pris en flagrant délit de fantasme ; « en fin de soirée, vous avez un rapport sexuel très simple avec votre femme… » — retour à la réalité —« Un jour elle acceptera peut-être de venir avec vous là-bas. » — c'était donc vrai ? Le destinataire est indistinctement noceur de boîte et voyeur-fantasmeur. Cette ambiguïté de rôle est emblématique de l'ambiguïté du fantasme sexuel dans le texte : s'il semble ridiculisé par sa mise en relation avec la misère de la réalité dont il est le pendant, il est en même temps le lieu de transition entre la réalité du voyeur et celle du baiseur (qui ne sont pas obligatoirement deux personnes distinctes mais au minimum deux moments bien séparés d'une personne).

« Je » ne s'exclut pas de ce rapport fantasmatique aux photos et aux scènes qu'elles représentent. « Je me demande si je n'ai pas participé à cette fête, il me semble reconnaître mon épine dorsale sur ce cliché. » Et s'il finit « seul dans un coin, roulé sur lui-même comme un tapis », cela ne remet pas en cause le bonheur possible des ébats. « D'autres sans doute ont été plus heureux. » Les personnages sont ramenés à leur humanité par les micro-récits de vie, mais ils sont dotés d'une lucidité supérieure qui les abstrait de la foule des baiseurs ordinaires, « loin de l'approximation des coïts de la vie courante » : « L'amour est une petite chose discrète qu'on peut cacher au fond d'une poche avec son trousseau de clés et un paquet de mouchoirs en papier. Mais tous ces corps se font un devoir d'ignorer l'amour, ils savent qu'il a un bon goût d'adolescence mais qu'il est volatil comme une bouffée d'éther. Ils préfèrent accumuler les petits plaisirs, faire la cueillette au hasard des corps, boire, se laisser boire, dans l'anonymat, l'oubli. Ils refusent les sentiments, la tendresse, toute cette gamme de produits. » La trivialité de la dernière phrase n'annule pas l'éloge très cadencé et sans ironie aucune du plaisir physique à l'œuvre dans l'avant-dernière. L'éthique affirmée ici, au diable les sentiments, le sexe au paradis — peut-être —, est reformulée en mode majeur à la toute fin du texte : « C'est une philosophie commode, une religion aux monastères bariolés, aux chapelles éclairées par des lumières tamisées qui permettent aux âmes de s'ébattre sans paraître ridées, ni ventrues, ni bouffies. Ce sont des âmes sans ailes, qui s'escaladent pour s'élever un peu vers le ciel. » Cette conclusion au lyrisme mesuré, presque positive, est étonnante sous la plume de Jauffret, qui nous avait habitués à des propos cyniques et dévastateurs. Le texte est animé par un double mouvement qui le rend particulièrement puissant malgré sa brièveté : il allie la dévaluation des réalités humaines en général et sexuelles en particulier, à l'aide notamment d'un vocabulaire clinique (« l'orgasme est un état passager, mais il est agréable de l'éprouver »), à un éloge littéral de la luxure, dépouillée de toutes les constructions fantasmatiques qui l'accompagnent, un éloge désabusé du plaisir sexuel dans toute sa matérialité — puisque le bonheur peut difficilement être autre chose que l'ataraxie. Le ciel qui conclut le texte n'a pas de majuscule et n'est pas la récompense des vertueux. Le renversement final qui consiste à remplacer les « corps » par les « âmes » n'est pas qu'une pirouette humoristique : s'escaladant, ces âmes à contre-emploi, métonymies désuètes et décalées, disent l'inanité d'une idéaliste dichotomie corps/âme, sur laquelle repose toute moralisation des pratiques sexuelles.

Commençant comme un essai,  Fatras d'humains développe des fragments fictionnels qui font croire un instant à des débuts de nouvelles, évoque le rapport judiciaire quand il joue le jeu des identifications, finit en empruntant au genre classique de l'éloge. Il ressemble certes aux romans de Jauffret, les rappelle même avec certaines marques stylistiques immédiatement reconnaissables — ceux écrits avant comme ceux écrits après venant se surimprimer dans l'esprit du lecteur — mais s'en distingue par son écriture contrastée et ses brusques changements de ton, l'ironie n'excluant pas des moments de lyrisme d'autant plus émouvant qu'il est rare. Nous engageant prétendument à regarder les personnes qui s'y « activent », le texte nous fait regarder la série de photos Forbidden city, lieux de la ville « interdits » — moins au regard qu'à la captation photographique qui immortalise des moments faits pour être éphémères et secrets. Le rouge de ces images aux contrastes violents est ainsi désoufré et ramené plutôt à la littéralité du filtre, signe de l'irréalité de l'image à la fois fascinante et frustrante.

 



Florine Leplâtre / une lecture du livreForbidden City de Jean-Christophe Bourcart et Régis Jauffret

© Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2005
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