Un critique écrivant une note sur Artistes sans uvre, paru chez Hazan en 1997, disait qu' « avec des livres comme celui-là, il est à craindre que Jouannais ne finisse par construire une uvre ». Ceux qui ont partagé cette crainte doivent se dire à présent qu'elle est justifiée. Avec son dernier ouvrage une cohérence d'uvre commence véritablement à apparaître. Et nous ne craignons pas de le dire : elle est singulière et passionnante.
Il est vrai que Jouannais aura attesté à travers son goût pour le « mineur » ou pour le « modique » (voir Armand Silvestre, poète modique ), tant au niveau des objets qu'il aura élaborés dans ses études, que dans le minimalisme de son style d'écriture, une très saine méfiance envers la position ou la valeur d' « uvre ». Comme si l'uvre de Jouannais provenait elle-même d'une sorte de passion de l'évanescent, du fragile... Si je parle de méfiance ou de passion, c'est parce que je ne conçois pas que l'on puisse composer de tels objets d'étude par pur calcul stratégique, ou par opportunisme éditorial, ou par souci de combler un vide dans le champ de la connaissance académique. Il s'agit là d'un instinct très sûr devant les formes dominantes des créations de l'esprit, devant ce qu'on peut appeler des valeurs de la grande culture : les arts au sens de beaux-arts, la littérature dans son expression à travers les grands genres, tout ce qui se mesure en fin de compte à l'aune du chef-d'uvre, ou du patrimoine Un instinct, disais-je, qui aura, dans la vitesse de son calcul, identifié l'affirmation générique d'une forme avec la position d'une imposture. Sensible à l'imposture, Jean-Yves Jouannais l'est tout autant quant aux figures subjectives qui soutiennent les formes de leur signature. Dans un entretien consécutif à son premier roman Jésus Hermès Congrès , l'auteur confiait: « je ne veux pas être un vrai romancier » qui rappelle à mes oreilles l'écho de la phrase de Montaigne : « je ne suis pas philosophe ». Ce roman n'ayant été, qu'une manière d'expérimenter « l'idiotie » directement, sans la distance épistémologique qui ne devait s'élaborer que plus tard, on peut dire que dans ses projets « non-littéraires », à l'égard donc de ses objets d'étude, Jean-Yves Jouannais applique la même règle de sélection qui transcrit cette affirmation sur une portée nouvelle. Sans doute niera-t-il avec pertinence le statut d'un « vrai historien de l'art » (d'ailleurs qu'est-ce que ça veut dire dans ce cas : « vrai romancier », « vrai historien.. », « vrai artiste » ?) Et à son ouvrage, « L'idiotie », il ne chercherait pas d'autre caution que le « vrai » de son regard subjectif qui aura permis d'articuler l'histoire racontée. Cette modestie-là (qui ne contredit nullement l'ambition de l'ouvrage) est somme toute assez rare pour ne pas être soulignée, dans la mesure où elle permet d'interroger justement le statut de ce « vrai » qui travaille au coeur de l'axiologie des formes et des discours. Ce qu'une telle approche doit à la « littérature », au sens noble du terme, réside précisément dans le fait que l'invention de l'objet, et le récit de son histoire, ne présuppose pas de caution extérieure au mouvement d'écriture qui en construit la pertinence. Rares sont les discours qui s'avancent dans le champ de l'histoire de l'art et qui ne font pas l'économie de l'écriture au sens fort du terme, au sens d'une performance inaugurale, d'un frayage poétique. Or justement l' « idiotie » de Jouannais, comme prisme de lecture de la « modernité » en art, est une histoire dont la méthode est inséparable de l'objet. C'est une puissante métaphore du regard subjectif de l'auteur. Ici c'est l'objet qui détermine la méthode, et même si celle-ci reconnaît ses dettes envers Aby Warburg, Walter Benjamin et ceux qui en France ont mis en travail leurs corpus, même si elle est finement travaillée par certaines topiques de la psychanalyse, cette méthode ne s'accrédite que par le mouvement d'écriture, par le style d'une rencontre. Ainsi, l'histoire racontée se dispose en un lieu interstitiel, où littérature et histoire de l'art s'ouvrent l'une à l'autre, sans que pour autant les effets d'éclairage épistémologique, la rigueur et l'érudition, la production, enfin, d'une connaissance, ne soient aucunement sacrifiés.
Cette démarche communique très finement son intérêt pour tout ce qui au sein de la forme devenue valeur (celle d'uvre ou de chef d'uvre, avec tous les prestiges associés pour sa source, notamment l'artiste), tout ce qui au sein d'une histoire devenue monumentale, fait signe d'un « pas tout à fait », d'un « moins », d'une « précarité », d'une opération somme toute discrète, et par là condamnée à se soustraire du registre de la « grande » culture : « présomption d'idiotie pour tous les faits qui paraissent ne pas mériter d'enrôlement culturel »(p.27). C'est de ces « faits » que J-Y Jouannais se fait l'interprète, au sens tant herméneutique que musical du terme. Mais il ne s'agit pas pour lui de faire l'histoire de l'idiotie en art, ou de l'idiotie comme forme d'art mineure. Deux précisions s'imposent. Il serait erroné de mettre en rapport d'équivalence ce qui est modique, mineur, fragile, éphémère, secondaire, dérisoire avec « l'idiotie ». D'une part, ce rapport n'est ni simple ni symétrique : si l'idiotie est toujours dans une certaine mesure dans les coordonnées de ces notions, si elle s'y relègue, l'inverse n'est pas vrai. Elle se détermine, étiologiquement, comme une sorte de perversion subtile des deux catégories centrales d'originalité et de nouveauté, qui emporte dans sa dérive toutes les catégories romantiques dans lesquelles se dispose le champ de l'art au cours de 19 e siècle. Et donc, d'autre part, dans la mesure où cette dérive emporte les coordonnées même des notions d'uvre et d'artiste, l' « idiotie » n'est pas localisable en une seule région de cette histoire, elle est par structure vouée à se manifester de manière transversale, y compris dans les uvres désormais tenues pour classiques voire monumentales (on en trouve les traces chez Proust, Boltanski, ou Beuys, autant que chez Noël Godin ou Lars Von Trier). L'hypothèse de Jouannais est forte en ceci qu'elle vise à démontrer l'articulation conjointe du « moderne » et de « l'idiotie ». De montrer que cette articulation n'est pas périphérique dans l'arborescence envisagée, mais au contraire nodale et essentielle. L'articulation conjointe de « l'idiot » et du « moderne » serait donc un événement structural dont l'art moderne s'inaugure. Cette articulation n'est pas repérable seulement dans les uvres qu'il est convenu de considérer comme mineures, elle traverse l'ensemble du champ artistique.. Tout se passe comme si « idiotie » était le signifiant qui représente le point de structure de l'art moderne, sa ressource pulsionnelle, son Sujet inconscient, qui se montre dans la diversité de ses noms et se parle dans une grande variété de manifestations, avec plus ou moins d'insistance, dans l'ensemble du champ étudié. L'articulation entre « moderne » et « idiot » serait en fin de compte tributaire de la nécessité économique d'un refoulement qui, de fait, produit son histoire et se produit comme histoire. Et au sein de cette histoire apparaît nécessairement la césure entre formes et déchets, arts nobles et arts dégénérés, et aussi le conflit entre l' « idiotie », d'un côté et de l'autre tout ce qui la marginalise, tant politiquement que philosophiquement Et notamment, une certaine histoire de l'art, que Jean-Yves Jouannais ne manquera pas de diviser par son livre. Il y aura au sein du champ ceux qui le dénigreront, d'un côté et de l'autre ceux, par hypothèse moins nombreux, qui sauront le lire.
"L'idiotie" au travail...
Georgy Katzarov, "L'idiotie", une lecture de L'idiotie un livre de Jean-Yves Jouannais © Les amis d'Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2004 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m
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