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Washington DC colle à la peau de Georges Pelecanos comme une fine
pellicule de sueur. Des pages de King Suckerman s'échappait
une odeur de salle de cinéma de la zone, de parfum de mac et de poudre
de revolver. Suave comme l'éternité entrechoquait les
mots tel un morceau de disco trash tandis que Funky guns rugissait
comme une symphonie pour armes à feu dont l'orchestre aurait été
composé de flics bouffeurs de donuts, de gangsters psychotiques et
de vétérans du Vietnam.
Quatrième roman paru dans la collection Soul
Fiction, Blanc comme neige, originalement titré Right
as rain, vient à point nous confirmer que la fameuse trilogie
ne s'achevait pas avec Funky guns. J'ai commencé à
lire ce livre alors que je me trouvais affalé sur un banc de Coney
Island, à quelques encablures de Stilwell Avenue et de son condensé
de désolation urbaine. Lire Pelecanos dans ce genre d'environnement,
c'est une expérience particulière. Pelecanos décrit,
dans son roman, un quartier décrépit peuplé de dealers
et de toxicos et devant moi, recroquevillée dans un Caddie de supermarché,
une crack-head tente d'émerger d'une rêverie chimique. C'est
pour cela que j'aime l'uvre de Pelecanos. Son sens du détail
frappe comme un uppercut. Il «sent» la rue, et chaque phrase
«saisit» la matérialité des avenues, rues, boulevards,
impasses, carrefours, allées de la ville.
Blanc comme neige nous fait une fois de plus
retourner à Chocolate City, surnom de Washington DC. La plupart
des lieus décrits par Pelecanos ne figureront probablement jamais
dans votre guide du Routard. Pelecanos célèbre l'envers
du décor. Ce fils d'immigrant grec sait de quoi il parle. Quand
un projectile de glock 17 s'enfonce dans la poitrine d'un homme, pas de
stylisation hollywoodienne, pas de ralenti cher à Sam Peckinpah.
L'impact est dur, brutal, le bruit affreux. Pelecanos a déjà
tiré sur un homme. Il a dit que ce n'était pas comme au
cinéma, que c'était horrible. Blanc comme neige sonne
comme un exercice d'exorcisme, une collision frontale entre deux trains
express de nuit. Le lecteur se balade de rade en rade, à s'en choper
une cirrhose. Washington, la nuit, ses néons blafards, ses rues
borgnes, ses paumés, putes, macs, drogués, dealers, indics,
flics, privés. L'univers de Pelecanos.
Et ça commence mal, comme peut mal commencer
une aventure dont le protagoniste principal s'appelle Derek Strange. Un
détective privé de cinquante balais, dur à cuire,
ex-membre des forces de l'ordre. Un homme qui cherche à fuir ses
démons intérieurs, au fond d'un verre de scotch ou dans
les bras d'une pro de seconde main. Strange dirige sa boite de détective
privé au jour le jour. Il traque les arnaqueurs de vieille dames,
les escrocs à l'assurance, les couples adultères. Ses journées
sont monotones : repérages, longues et fastidieuses filatures et,
dans le sang, taux de caféine très élevé.
Son jeune collaborateur Ron Lattimer est là pour lui rappeler que
la sortie est proche. Strange est largué. Il écoute encore
Otis Reding, Parliament Funkadelic, Isley Brothers ; pour lui, le label
«Motown» symbolise la «Soul pour Blancs» tandis
que les années soixante et soixante-dix représenteraient
la quintessence de ce genre musical. Le jeune Lattimer écoute du
hip hop progressiste et jazzy comme A Tribe Called Quest ou Black Star.
Nous sommes à la fin des années 90, et pour certains personnages
de Blanc comme neige, la Soul Music relève de la paléontologie.
On devine Pelecanos mélancolique, nostalgique de ce Washington
idéalisé des sixties-seventies, ou les petits labels indépendants
florissaient. Il truffe son roman de références musicales.
Et donne envie d'écouter de la musique. Ses dialogues ont d'ailleurs
le son d'une bonne ligne de basse et ses paragraphes la nervosité
d'un méchant solo de batterie.
Quand Strange déjeune dans une des innombrables gargotes qui pullulent
dans la capitale américaine, on sentirait presque l'odeur de la
nourriture.
Pelecanos le Grec sait qu'aux Etats-Unis, rares sont
les gens qui sont color blind, c'est à dire indifférent
à la couleur. Et Derek Strange se voit confier une enquête
difficile : réhabiliter un flic noir abattu par un autre flic,
blanc celui-ci. Aux Etats-Unis, des dizaine de flics noirs, en civil,
ont été tués par leurs homologues caucasiens. Un
Noir avec un flingue à la main. Cliché terrifiant pour beaucoup
d'Américains blancs. Les flics blancs étaient bien sûr
loin de s'imaginer que ce Noir pouvait être un policier en civil
L'affaire sur laquelle Strange travaille est un classique du genre : un
homme noir, jeune, en menace un autre, blanc, avec un flingue. Surgit
une voiture de patrouille, dans laquelle se trouvent deux flics, un blanc
et un noir. Le Blanc fait les sommations d'usage et abat l'homme armé.
Qui hurlait sa fonction de policier. Mais l'image du jeune black armé
qui menace un Blanc agit comme un électrochoc.
Terry Quinn, le flic homicide, a démissionné
de la police et a trouvé du travail dans une librairie. Quand Strange
lui rend visite pour la première fois, Quinn s'emporte et balaie
toute insinuation de racisme inconscient. «Attendez, dit
Quinn en posant une main sur le bras de Strange. Vous vous figurez peut-être
que vos fines illusions m'ont échappé ? Toutes ces conneries
sur l'agresseur noir et sa victime blanche, noir par-ci et blanc par-là.
Vous pouvez vous raconter toutes les histoires qui vous chantent sur ce
qui s'est passé ce soir-là, mais il n'était pas question
de race là-dedans». Color blind selon Quinn, jeune
mec qui couve en lui une violence épouvantable, volcanique. Traumatisé
par un passage à tabac dont il fut victime durant sa tendre enfance,
cet Irlandais pur jus ne cherchera plus jamais à éviter
l'affrontement. Dans la rue, les bars, les salles de sport. Il ne se facilite
pas non plus l'existence en sortant avec une superbe métisse noire-portoricaine,
Juana, qui attire pas mal de regards sur elle. Strange soupçonne
Quinn d'utiliser Juana comme un faire-valoir, un peu comme Mel Gibson
et Danny Glover dans Lethal Weapon (film dans lequel le héros blanc
et son ami noir un peu bouffon réussissent à démanteler
des cartels maffieux). Est-ce que Quinn essaie de se convaincre qu'il
est indifférent à la couleur ? C'est la question qui va
le torturer tout au long du roman. Pourquoi a-t-il fait feu sur Chris
Wilson, le flic en civil ? Si Wilson avait été blanc, aurait-il
tiré ?
Dans ce roman très sombre, il est souvent question
de flics. Strange a lui-même porté l'uniforme pendant un
quart de siècle et il a gardé la démarche de sa fonction.
Et quand un type marche comme ça, dans la rue, personne n'est dupe.
Ce type est un flic. Quand Strange se souvient de son ancienne profession,
un masque lugubre enserre son visage. «Il se souvenait aussi de
ces flics qui au fil du temps s'endurcissaient à un point tel que
pour eux les habitants de certains quartiers de la ville, hommes, femmes
ou enfants, n'étaient plus des citoyens qu'ils avaient fait serment
de protéger, mais des criminels en puissance. Et que pouvait-on
imaginer de pire qu'un flic blanc se retrouvant face à face avec
un Noir ?»
Chris Wilson s'est donc fait buter en arrêtant Rickie Lane, un jeune
branché qui pissait sur la chaussée. Le jeune gars est plaqué
au sol, un flingue immédiatement posé contre la tempe. Le
flic Wilson éructe de rage. Et de haine. Et c'est ce qui a le plus
intrigué Quinn. Pourquoi arrêter un homme et manifester un
torrent de haine à son égard pour un simple jet d'urine
sur la voie publique ?
Pelecanos enchevêtre les récits, superpose
les intrigues, croise les faisceaux narratifs comme dans un ballet aérien.
Mais que serait un roman de Pelecanos sans sa galerie de portraits de
gangsters ? Carrément moins jouissif. Prenons d'abord la famille
Boone, père et fils. Deux magnifiques spécimen de péquenots
sudistes, accrocs à la bière et à la musique country,
style Johnny Cash. Le fils Ray, affligé d'un strabisme virulent,
souffre de sa petite taille. Le nabot compense en soulevant du fer pendant
des heures, sniffe de la speed et engueule sa petite amie Edna, complètement
dépendante des petits cristaux. Earl, le géniteur, passe
sa journée à stigmatiser les déficiences en matière
grise de son rejeton, boit de la colt 45, écoute sa musique de
redneck et s'amourache d'une petite junkie black. Ce qui fait désordre
dans la baraque. Earl et Ray sont deux grossistes qui inondent une partie
des quartiers noirs de Washington. Bien que détestant les Blacks
et les Latinos, les Boone font du business avec deux dealers colombiens,
Nestor et Lizardo Rodriguez, le genre costards tape-à-l'il
et rutilantes décapotables. La connexion entre ces criminels passablement
psychotiques s'est faite derrière les barreaux où selon
Ray «la vie n'était pas trop désagréable du
moment qu'on évitait de se faire passer dessus. Pour l'éviter,
il fallait être un dur à cuire ou mieux encore nouer des
alliances ou entrer dans une bande. Les blancs se retrouvaient dans des
groupes du genre Fraternité Chrétienne. Les Noirs se tenaient
les coudes, les Hispaniques aussi. Mais comme les Blancs et les Hispaniques
haïssaient les Noirs bien plus qu'ils ne se haïssaient entre
eux, il avait eu l'occasion de se lier avec deux ou trois basanés.»
Mais, incontestablement, le caïd local s'appelle Cherokee Coleman,
et il règne en despote sur une fumerie de crack appelée
«La droguerie», supermarché de la came où certains
clients peuvent même se domicilier. Coleman dirige aussi une armée
de jeunes rabatteurs, guetteurs, porte-flingue dont les rêves consuméristes
se cristallisent autour de «BMW M3, une Acura Legend, une Lexus
munie de becquets aérodynamiques, une Mercedes grand sport avec
des jantes chromées et plusieurs monospaces tout-terrain.».
Pas très loin du lieu de transaction, explose un rap totalement
explicite : «Money, clothes, cars, clockin'G's, gettin skeezed
»
traduit ainsi : «Fric, fringues, bagnoles. On entasse la thune,
on se tape toutes les salopes.» Strange observe la scène,
totalement écuré. Comment s'étonner d'une pareille
situation quand le seul modèle des gosses du quartier gagne 1000
dollars par jour, diamants incrustés dans la bouche et 4X4 flambant
neuve. Comment leur expliquer qu'il leur faut suivre l'exemple du travailleur
forcené de chez Mc Donald, puant la friture, gagnant 3 dollars
de l'heure, accumulant les heures sup, mais priant Jésus tous les
dimanches à l'église, en face d'un liquor store et d'une
boutique de prêteur sur gages ? Cherokee Coleman, qui jure à
qui veut bien l'écouter qu'il a du sang indien dans les veines,
s'offre les services de deux flics ripoux, Adonis Delgado et Eugene Franklin,
qui ont basculé de l'autre côté pour l'amour des dead
presidents (en argot noir américain, ce terme désigne les
billets de banque à l'effigie des présidents trépassés.)
Pelecanos pose donc le problème du recrutement
et de la formation des officiers de police. Outre-Atlantique, il n'est
pas nécessaire d'avoir un casier judiciaire vierge pour intégrer
le corps policier. Il suffit d'observer n'importe quel corner (coin de
rue) d'un quartier d'une grande ville américaine pour constater
que les flics ne sont pas vraiment des enfants de chur. J'ai assisté
un jour, à Harlem, à la scène suivante : deux flics
s'étaient postés près d'une bouche de métro,
et des dizaines de jeunes Noirs occupaient le coin de la rue. À
la vue des deux flics, le coin de rue s'est vidé. Les dealers comme
les gros durs baissaient les yeux. Scène inimaginable en France.
Pelecanos stigmatise le manque de formation de beaucoup d'officiers de
police. L'ex-flic Quinn analyse la situation : «Ils n'auraient pas
du recruter autant de gens d'un seul coup, mais c'était la panique.
Le gouvernement fédéral voulait qu'on mette le paquet pour
lutter contre l'épidémie de crack, et augmenter le nombre
de flics était la solution la plus simple. Tant pis si les recrues
n'étaient pas compétentes ou si leur formation laissait
à désirer. Et tant pis si notre ancien maire, le fumeur
de crack bien connu, s'était distingué pendant sa mandature
en démantelant presque complètement la police municipale
et en rognant systématiquement sur son budget.» Et les flics
ont souvent la main lourde, la détente facile. Amadou Diallo, émigrant
guinéen, vendeur de bibelots dans la rue, regagne son domicile
dans le Bronx, après une pénible journée de labeur.
Un appel radio est intercepté par une voiture de patrouille, un
violeur est activement recherché dans le secteur. Diallo gravit
les marches de son brownstone, plonge sa main dans son blouson. Quarante
et une balles de glock pulvérisent son corps. Les policiers ont
déposé : ils pensaient que Diallo allait se saisir d'un
flingue. Quinn tente d'expliquer cet équilibre de la terreur. «À
une époque où de simples pékins se trimballent avec
des TEC-9 ou des fusils d'assaut, on ne peut pas demander aux flics de
se contenter d'un 38 à cinq coups.» Quinn doute. Erre dans
les rues de Washington comme une âme en peine. Il revoit encore
Chris Wilson recevoir la balle et s'affaisser sur la chaussée.
Programmé par le système pour soupçonner chaque Noir
qui se balade dans la rue d'être sur le point de commettre crimes
ou délits, l'ex-flic tente de briser le moule. De pirater le programme.
Sa rencontre avec Derek Strange est sur ce point capitale. Car Quinn a
été innocenté par l'investigation mené par
le service Internal Affairs, équivalent de notre IGS, la police
des police. Le rapport mentionnait que Quinn, dans cet affaire, était
blanc comme neige (en anglais right as rain, droit comme la pluie.)
Le policier tué, Chris Wilson, est sali par la presse, qui le présente
comme un flic brutal et porté sur la boisson. Aucune plaque commémorative
dans le hall of fame des policiers tués en service. L'ordre de
la fraternité policière, un syndicat blanc proche de l'extrême
droite, se félicite de l'acquittement de Quinn. Donnez un flingue
à un Noir et vous verrez la catastrophe. Quinn lutte, essayant
de s'extirper des vestiges de son éducation irlandaise. Et c'est
là que Pelecanos excelle : dans la description physique et morale
de la douleur qui accable ses personnages. Comme un morceau de soul
qui parle de la souffrance d'une jeune fille abandonnée dans une
chambre d'hôtel miteuse par le type dont elle est follement amoureuse.
Personnages autodestructeurs, perdus, avalés par leur propres failles.
Pelecanos prend la température de Washington au petit matin, entre
violence caniculaire et désespoir glaciaire. Métropole cancéreuse
à l'intérieur de laquelle se joue de microscopiques drames
humains. Juana largue Quinn. Histoire d'amour trop improbable. Quand une
société détermine les individus en fonction de la
couleur de leur peau, il est difficile de se voiler la face. Quand la
ville dort, Quinn, insomniaque, observe son sommeil artificiel dans le
reflet d'une vitre sale d'une station de métro désaffectée.
Les romans de Pelecanos se terminent souvent par un
épouvantable déluge de violence. Celui-ci ne fait pas exception
à la règle et dans une Amérique où les gangsters
sont encore plus respectés que les hommes d'église, la loi
du calibre a toujours cours. Pelecanos pourtant, entaille le mythe du
gangstérisme en nous montrant la prévisible et sanglante
trajectoire d'une poignée «d'hommes d'affaires», car
finalement les gangsters américains participent, à leur
façon, au rêve américain de la prospérité
et de la poursuite du bonheur, fût-ce au prix de quelques exécutions.
Pelecanos, plus désabusé que jamais, nous livre peut-être
le roman le plus sombre et le plus désespéré qu'il
ait jamais écrit. Les rues de Washington ont trouvé leur
chantre. Le blues de Pelecanos fracasse les avenues et fait chavirer les
boulevards, chaque artère de Chocolate City vibre au son d'une
musique erratique mais profondément ancrée dans l'histoire
de Washington et de tant d'autres métropoles américaines.
La poursuite du bonheur, une lecture de Blanc comme neige, Jimmy
Hoffa, La poursuite du bonheur. une lecture de Blanc comme
neige de Georges Pelecanos
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