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Georges Pelecanos,
Blanc comme neige,
éd. de l'Olivier, Soul Fiction,
19 euros
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ashington DC colle à la peau de Georges Pelecanos comme une
fine pellicule de sueur. Des pages de King Suckerman s'échappait
une odeur de salle de cinéma de la zone, de parfum de mac
et de poudre de revolver. Suave comme l'éternité
entrechoquait les mots tel un morceau de disco trash tandis que
Funky guns rugissait comme une symphonie pour armes à
feu dont l'orchestre aurait été composé de
flics bouffeurs de donuts, de gangsters psychotiques et de vétérans
du Vietnam.
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Quatrième roman paru dans la collection Soul
Fiction, Blanc comme neige, originalement titré Right
as rain, vient à point nous confirmer que la fameuse trilogie
ne s'achevait pas avec Funky guns. J'ai commencé à
lire ce livre alors que je me trouvais affalé sur un banc de Coney
Island, à quelques encablures de Stilwell Avenue et de son condensé
de désolation urbaine. Lire Pelecanos dans ce genre d'environnement,
c'est une expérience particulière. Pelecanos décrit,
dans son roman, un quartier décrépit peuplé de dealers
et de toxicos et devant moi, recroquevillée dans un Caddie de supermarché,
une crack-head tente d'émerger d'une rêverie chimique. C'est
pour cela que j'aime l'uvre de Pelecanos. Son sens du détail
frappe comme un uppercut. Il «sent» la rue, et chaque phrase
«saisit» la matérialité des avenues, rues, boulevards,
impasses, carrefours, allées de la ville.
Blanc comme neige nous fait une fois de plus retourner à
Chocolate City, surnom de Washington DC. La plupart des lieus décrits
par Pelecanos ne figureront probablement jamais dans votre guide du Routard.
Pelecanos célèbre l'envers du décor. Ce fils d'immigrant
grec sait de quoi il parle. Quand un
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projectile de glock 17 s'enfonce
dans la poitrine d'un homme, pas de stylisation hollywoodienne, pas de
ralenti cher à Sam Peckinpah. L'impact est dur, brutal, le bruit
affreux. Pelecanos a déjà tiré sur un homme. Il a
dit que ce n'était pas comme au cinéma, que c'était
horrible. Blanc comme neige sonne comme un exercice d'exorcisme,
une collision frontale entre deux trains express de nuit. Le lecteur se
balade de rade en rade, à s'en choper une cirrhose. Washington,
la nuit, ses néons blafards, ses rues borgnes, ses paumés,
putes, macs, drogués, dealers, indics, flics, privés. L'univers
de Pelecanos.
Et ça commence mal, comme peut mal commencer une aventure dont
le protagoniste principal s'appelle Derek Strange. Un détective
privé de cinquante balais, dur à cuire, ex-membre des forces
de l'ordre. Un homme qui cherche à fuir ses démons intérieurs,
au fond d'un verre de scotch ou dans les bras d'une pro de seconde main.
Strange dirige sa boite de détective privé au jour le jour.
Il traque les arnaqueurs de vieille dames, les escrocs à l'assurance,
les couples adultères. Ses journées sont monotones : repérages,
longues et fastidieuses filatures et, dans le sang, taux de caféine
très élevé. Son jeune collaborateur Ron
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Lattimer
est là pour lui rappeler que la sortie est proche. Strange est
largué. Il écoute encore Otis Reding, Parliament Funkadelic,
Isley Brothers ; pour lui, le label «Motown» symbolise la
«Soul pour Blancs» tandis que les années soixante et
soixante-dix représenteraient la quintessence de ce genre musical.
Le jeune Lattimer écoute du hip hop progressiste et jazzy comme
A Tribe Called Quest ou Black Star. Nous sommes à la fin des années
90, et pour certains personnages de Blanc comme neige, la Soul
Music relève de la paléontologie. On devine Pelecanos mélancolique,
nostalgique de ce Washington idéalisé des sixties-seventies,
ou les petits labels indépendants florissaient. Il truffe son roman
de références musicales. Et donne envie d'écouter
de la musique. Ses dialogues ont d'ailleurs le son d'une bonne ligne de
basse et ses paragraphes la nervosité d'un méchant solo
de batterie.
Quand Strange déjeune dans une des innombrables gargotes qui pullulent
dans la capitale américaine, on sentirait presque l'odeur de la
nourriture.
Pelecanos le Grec sait qu'aux Etats-Unis, rares sont les gens qui sont
color blind, c'est à dire indifférent à la
couleur. Et Derek Strange se voit confier une
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enquête difficile
: réhabiliter un flic noir abattu par un autre flic, blanc celui-ci.
Aux Etats-Unis, des dizaine de flics noirs, en civil, ont été
tués par leurs homologues caucasiens. Un Noir avec un flingue à
la main. Cliché terrifiant pour beaucoup d'Américains blancs.
Les flics blancs étaient bien sûr loin de s'imaginer que
ce Noir pouvait être un policier en civil
L'affaire sur laquelle
Strange travaille est un classique du genre : un homme noir, jeune, en
menace un autre, blanc, avec un flingue. Surgit une voiture de patrouille,
dans laquelle se trouvent deux flics, un blanc et un noir. Le Blanc fait
les sommations d'usage et abat l'homme armé. Qui hurlait sa fonction
de policier. Mais l'image du jeune black armé qui menace un Blanc
agit comme un électrochoc.
Terry Quinn, le flic homicide, a démissionné de la police
et a trouvé du travail dans une librairie. Quand Strange lui rend
visite pour la première fois, Quinn s'emporte et balaie toute insinuation
de racisme inconscient. «Attendez, dit Quinn en posant une
main sur le bras de Strange. Vous vous figurez peut-être que vos
fines illusions m'ont échappé ? Toutes ces conneries sur
l'agresseur noir et sa victime blanche, noir par-ci et blanc par-là.
Vous pouvez
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vous raconter toutes les histoires qui vous chantent sur ce
qui s'est passé ce soir-là, mais il n'était pas question
de race là-dedans». Color blind selon Quinn, jeune
mec qui couve en lui une violence épouvantable, volcanique. Traumatisé
par un passage à tabac dont il fut victime durant sa tendre enfance,
cet Irlandais pur jus ne cherchera plus jamais à éviter
l'affrontement. Dans la rue, les bars, les salles de sport. Il ne se facilite
pas non plus l'existence en sortant avec une superbe métisse noire-portoricaine,
Juana, qui attire pas mal de regards sur elle. Strange soupçonne
Quinn d'utiliser Juana comme un faire-valoir, un peu comme Mel Gibson
et Danny Glover dans Lethal Weapon (film dans lequel le héros blanc
et son ami noir un peu bouffon réussissent à démanteler
des cartels maffieux). Est-ce que Quinn essaie de se convaincre qu'il
est indifférent à la couleur ? C'est la question qui va
le torturer tout au long du roman. Pourquoi a-t-il fait feu sur Chris
Wilson, le flic en civil ? Si Wilson avait été blanc, aurait-il
tiré ?
Dans ce roman très sombre, il est souvent question de flics. Strange
a lui-même porté l'uniforme pendant un quart de siècle
et il a gardé la démarche de sa
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fonction. Et quand un type
marche comme ça, dans la rue, personne n'est dupe. Ce type est
un flic. Quand Strange se souvient de son ancienne profession, un masque
lugubre enserre son visage. «Il se souvenait aussi de ces flics
qui au fil du temps s'endurcissaient à un point tel que pour eux
les habitants de certains quartiers de la ville, hommes, femmes ou enfants,
n'étaient plus des citoyens qu'ils avaient fait serment de protéger,
mais des criminels en puissance. Et que pouvait-on imaginer de pire qu'un
flic blanc se retrouvant face à face avec un Noir ?»
Chris Wilson s'est donc fait buter en arrêtant Rickie Lane, un jeune
branché qui pissait sur la chaussée. Le jeune gars est plaqué
au sol, un flingue immédiatement posé contre la tempe. Le
flic Wilson éructe de rage. Et de haine. Et c'est ce qui a le plus
intrigué Quinn. Pourquoi arrêter un homme et manifester un
torrent de haine à son égard pour un simple jet d'urine
sur la voie publique ?
Pelecanos enchevêtre les récits, superpose les intrigues,
croise les faisceaux narratifs comme dans un ballet aérien. Mais
que serait un roman de Pelecanos sans sa galerie de portraits de gangsters
? Carrément moins jouissif. Prenons
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d'abord la famille Boone, père
et fils. Deux magnifiques spécimen de péquenots sudistes,
accrocs à la bière et à la musique country, style
Johnny Cash. Le fils Ray, affligé d'un strabisme virulent, souffre
de sa petite taille. Le nabot compense en soulevant du fer pendant des
heures, sniffe de la speed et engueule sa petite amie Edna, complètement
dépendante des petits cristaux. Earl, le géniteur, passe
sa journée à stigmatiser les déficiences en matière
grise de son rejeton, boit de la colt 45, écoute sa musique de
redneck et s'amourache d'une petite junkie black. Ce qui fait désordre
dans la baraque. Earl et Ray sont deux grossistes qui inondent une partie
des quartiers noirs de Washington. Bien que détestant les Blacks
et les Latinos, les Boone font du business avec deux dealers colombiens,
Nestor et Lizardo Rodriguez, le genre costards tape-à-l'il
et rutilantes décapotables. La connexion entre ces criminels passablement
psychotiques s'est faite derrière les barreaux où selon
Ray «la vie n'était pas trop désagréable du
moment qu'on évitait de se faire passer dessus. Pour l'éviter,
il fallait être un dur à cuire ou mieux encore nouer des
alliances ou entrer dans une bande. Les blancs se retrouvaient dans des
groupes du genre
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Fraternité Chrétienne. Les Noirs se tenaient
les coudes, les Hispaniques aussi. Mais comme les Blancs et les Hispaniques
haïssaient les Noirs bien plus qu'ils ne se haïssaient entre
eux, il avait eu l'occasion de se lier avec deux ou trois basanés.»
Mais, incontestablement, le caïd local s'appelle Cherokee Coleman,
et il règne en despote sur une fumerie de crack appelée
«La droguerie», supermarché de la came où certains
clients peuvent même se domicilier. Coleman dirige aussi une armée
de jeunes rabatteurs, guetteurs, porte-flingue dont les rêves consuméristes
se cristallisent autour de «BMW M3, une Acura Legend, une Lexus
munie de becquets aérodynamiques, une Mercedes grand sport avec
des jantes chromées et plusieurs monospaces tout-terrain.».
Pas très loin du lieu de transaction, explose un rap totalement
explicite : «Money, clothes, cars, clockin'G's, gettin skeezed
»
traduit ainsi : «Fric, fringues, bagnoles. On entasse la thune,
on se tape toutes les salopes.» Strange observe la scène,
totalement écuré. Comment s'étonner d'une pareille
situation quand le seul modèle des gosses du quartier gagne 1000
dollars par jour, diamants incrustés dans la bouche et 4X4 flambant
neuve. Comment leur expliquer qu'il
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leur faut suivre l'exemple du travailleur
forcené de chez Mc Donald, puant la friture, gagnant 3 dollars
de l'heure, accumulant les heures sup, mais priant Jésus tous les
dimanches à l'église, en face d'un liquor store et d'une
boutique de prêteur sur gages ? Cherokee Coleman, qui jure à
qui veut bien l'écouter qu'il a du sang indien dans les veines,
s'offre les services de deux flics ripoux, Adonis Delgado et Eugene Franklin,
qui ont basculé de l'autre côté pour l'amour des dead
presidents (en argot noir américain, ce terme désigne les
billets de banque à l'effigie des présidents trépassés.)
Pelecanos pose donc le problème du recrutement et de la formation
des officiers de police. Outre-Atlantique, il n'est pas nécessaire
d'avoir un casier judiciaire vierge pour intégrer le corps policier.
Il suffit d'observer n'importe quel corner (coin de rue) d'un quartier
d'une grande ville américaine pour constater que les flics ne sont
pas vraiment des enfants de chur. J'ai assisté un jour, à
Harlem, à la scène suivante : deux flics s'étaient
postés près d'une bouche de métro, et des dizaines
de jeunes Noirs occupaient le coin de la rue. À la vue des deux
flics, le coin de rue s'est vidé. Les dealers comme les gros durs
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baissaient les yeux. Scène inimaginable en France. Pelecanos stigmatise
le manque de formation de beaucoup d'officiers de police. L'ex-flic Quinn
analyse la situation : «Ils n'auraient pas du recruter autant de
gens d'un seul coup, mais c'était la panique. Le gouvernement fédéral
voulait qu'on mette le paquet pour lutter contre l'épidémie
de crack, et augmenter le nombre de flics était la solution la
plus simple. Tant pis si les recrues n'étaient pas compétentes
ou si leur formation laissait à désirer. Et tant pis si
notre ancien maire, le fumeur de crack bien connu, s'était distingué
pendant sa mandature en démantelant presque complètement
la police municipale et en rognant systématiquement sur son budget.»
Et les flics ont souvent la main lourde, la détente facile. Amadou
Diallo, émigrant guinéen, vendeur de bibelots dans la rue,
regagne son domicile dans le Bronx, après une pénible journée
de labeur. Un appel radio est intercepté par une voiture de patrouille,
un violeur est activement recherché dans le secteur. Diallo gravit
les marches de son brownstone, plonge sa main dans son blouson. Quarante
et une balles de glock pulvérisent son corps. Les policiers ont
déposé : ils pensaient que Diallo allait se saisir d'un
flingue. Quinn
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tente d'expliquer cet équilibre de la terreur. «À
une époque où de simples pékins se trimballent avec
des TEC-9 ou des fusils d'assaut, on ne peut pas demander aux flics de
se contenter d'un 38 à cinq coups.» Quinn doute. Erre dans
les rues de Washington comme une âme en peine. Il revoit encore
Chris Wilson recevoir la balle et s'affaisser sur la chaussée.
Programmé par le système pour soupçonner chaque Noir
qui se balade dans la rue d'être sur le point de commettre crimes
ou délits, l'ex-flic tente de briser le moule. De pirater le programme.
Sa rencontre avec Derek Strange est sur ce point capitale. Car Quinn a
été innocenté par l'investigation mené par
le service Internal Affairs, équivalent de notre IGS, la police
des police. Le rapport mentionnait que Quinn, dans cet affaire, était
blanc comme neige (en anglais right as rain, droit comme la pluie.)
Le policier tué, Chris Wilson, est sali par la presse, qui le présente
comme un flic brutal et porté sur la boisson. Aucune plaque commémorative
dans le hall of fame des policiers tués en service. L'ordre de
la fraternité policière, un syndicat blanc proche de l'extrême
droite, se félicite de l'acquittement de Quinn. Donnez un flingue
à un Noir et vous verrez la
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catastrophe. Quinn lutte, essayant
de s'extirper des vestiges de son éducation irlandaise. Et c'est
là que Pelecanos excelle : dans la description physique et morale
de la douleur qui accable ses personnages. Comme un morceau de soul
qui parle de la souffrance d'une jeune fille abandonnée dans une
chambre d'hôtel miteuse par le type dont elle est follement amoureuse.
Personnages autodestructeurs, perdus, avalés par leur propres failles.
Pelecanos prend la température de Washington au petit matin, entre
violence caniculaire et désespoir glaciaire. Métropole cancéreuse
à l'intérieur de laquelle se joue de microscopiques drames
humains. Juana largue Quinn. Histoire d'amour trop improbable. Quand une
société détermine les individus en fonction de la
couleur de leur peau, il est difficile de se voiler la face. Quand la
ville dort, Quinn, insomniaque, observe son sommeil artificiel dans le
reflet d'une vitre sale d'une station de métro désaffectée.
Les romans de Pelecanos se terminent souvent par un épouvantable
déluge de violence. Celui-ci ne fait pas exception à la
règle et dans une Amérique où les gangsters sont
encore plus respectés que les hommes d'église, la loi du
calibre a
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toujours cours. Pelecanos pourtant, entaille le mythe du gangstérisme
en nous montrant la prévisible et sanglante trajectoire d'une poignée
«d'hommes d'affaires», car finalement les gangsters américains
participent, à leur façon, au rêve américain
de la prospérité et de la poursuite du bonheur, fût-ce
au prix de quelques exécutions. Pelecanos, plus désabusé
que jamais, nous livre peut-être le roman le plus sombre et le plus
désespéré qu'il ait jamais écrit. Les rues
de Washington ont trouvé leur chantre. Le blues de Pelecanos fracasse
les avenues et fait chavirer les boulevards, chaque artère de Chocolate
City vibre au son d'une musique erratique mais profondément ancrée
dans l'histoire de Washington et de tant d'autres métropoles américaines.
La poursuite du bonheur, une lecture de Blanc comme neige,
de Georges Pelecanos. Par Jimmy Hoffa
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