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Les quinze mille pas
de Vitaliano Trevisan

éditions Verdier
2006, 160 pages, 15 €

Lectures

 

 


 

Vitaliano Trevisan est Italien, il vit à Vicence, décor de son roman Les Quinze mille pas, son quatrième livre, le premier traduit en français, sur un total de sept. Ce sera tout pour le matériel biographique. Ca fait léger mais ça devrait suffire. En effet, nous n'avons pas affaire à un livre autobiographique (a priori), plutôt à un roman sans faits ou presque, à une écriture pour l'essentiel anti-descriptive (à l'exception de la description de la « maison de la route de la Commenda »), pas nécessairement anti-romanesque, bien qu'un romanesque qui refuse en grande partie de décrire et de raconter pour faire la part belle au jugement, au point de vue, au questionnement et à l'interprétation, en un mot à l'introspection et à la spéculation, est un romanesque singulier. La mention de Thomas Bernhard aidera à se faire une idée de ce dont je veux parler, l'influence de celui-ci sur celui-là étant pour le moins prégnante, que l'on se place sur le plan du style comme sur celui des thèmes. Pour être tout à fait sincère cette référence a quelque peu obscurci ma lecture, et sans aller jusqu'à parler de plagiat - Trevisan a des qualités d'écrivain incontestables -, à mes yeux l'ombre du maître diminue le mérite du disciple. Mais passons outre cet obstacle, tâchons d'oublier momentanément les « maîtres anciens », du moins autant que faire se peut.

La forme

Le livre s'ouvre sur un exergue de Karl Marx rappelant une vérité que l'on a parfois tendance à oublier, à savoir que l'individu, l'individualisme, ne sont pas un donné universel et atemporel mais bien une construction sociale et historique. Suit une préface écrite par le narrateur dans le but d'introduire l'ouvrage qu'on lira, écrit lui par Thomas, second narrateur en quelque sorte, double du premier ; le livre proprement dit prend la forme d'un monologue gigogne au sein duquel plusieurs voix se font entendre - voix du frère, de la sœur… -, découpé en chapitres, suivi d'un épilogue et, fait rare dans un roman, d'une bibliographie qui se termine par une citation de Kafka faisant allusion au caractère incomplet, inachevé, de la personnalité humaine et renvoyant du coup à Marx : si la société a produit l'individu, l'incomplétude de l'individu le ramène à la société, question d'appartenance. Il faut ajouter ici et là quelques notes en bas de page où l'on peut lire des citations des auteurs figurant en fin de volume. Quelque chose comme un habillage philosophique, une parure d'essai. Le but n'est pas d'épater le lecteur. Cette construction et ces références fonctionnent comme un décor, lieu où se déploie la pensée, lieu du mental, de l'obsession aussi, du fantasme, le cadre nécessaire, indispensable, exigé par l'esprit et sa démesure, sa tyrannie, sa soif de connaissance, d'ordre et de calcul. En d'autres termes, Trevisan - plus exactement son narrateur, Thomas - écrit avec d'autres (un en particulier, le prénom du narrateur et la bibliographie serviraient au besoin à identifier lequel) et pour singulières que soient ses références pour un romancier, il s'inscrit dans une filiation. Ce n'est pas vrai de tout auteur. Là où cet appareillage fait sens, c'est que cette thématique de la filiation et de l'héritage se retrouve au cœur de ce qu'on pourrait appeler l'intrigue de ce roman. Un fils écrit sur la difficulté d'hériter en prenant le soin de s'inscrire dans une filiation symbolique d'auteurs renommés. En fait, tout écrivain a des références, c'est même fréquent de les voir apparaître ici ou là au fil de l'œuvre qui s'élabore. Ça l'est d'autant plus chez ceux qui cherchent leur place dans la littérature, au sein de la grande maison, car qui a jamais dit qu'on pouvait y habiter sans s'y perdre ? L'étonnant ici, c'est que ces références s'affichent, elles sont revendiquées par l'auteur, même si la teneur philosophique de l'ouvrage laisse à désirer au regard de certaines d'entre elles. Mais on pourrait dire la même chose au sujet de Bernhard, en un sens le romancier ne philosophe pas, la philosophie fait décor, elle est la matière, une couleur ou une langue particulière dont se nourrit un esprit assoiffé d'abstraction, c'est-à-dire fuyant d'une manière ou d'une autre un réel jugé trop rugueux ou dévastateur. Ce n'est pas un reproche que je formule mais un constat. Celui qui veut que des esprits sensibles se réfugient dans des terres froides, qui, je le rappelle, ont aussi leur charme. Quand Bernhard se réfère à Wittgenstein ce n'est pas pour faire le logicien du langage mais pour dire son mépris ou sa nostalgie d'un monde qui n'a eu de grand que son appétit de supériorité, son idéal savant ou artiste, exigence qui devait le conduire à la désillusion voire à la destruction, à la débandade, au fiasco, jeu de massacre jubilatoire à condition d'être un peu méchant. Chez Trevisan aussi en finir est obsédant, la mort est omniprésente, le suicide même donne lieu à quelques motifs de broderie. En un mot, là aussi une bourgeoisie cherche à mourir ou à renaître autrement, une littérature cherche à se renouveler en rejetant les codes d'un genre plus ou moins usé, le roman.

La maison morte

Comme son titre l'indique, Quinze mille pas est le récit d'un parcours, une mesure, un compte-rendu pour reprendre son sous-titre. Quinze mille pas pour rendre effective la décision de liquider l'héritage, quinze mille pas pour se rendre chez le notaire et en finir avec le passé et la mémoire. C'est en tout cas l'intention du frère survivant sur lequel tout repose. Quinze mille pas, mesure précise soigneusement notée par un esprit maniaque dans un carnet où d'autres valeurs du même acabit sont censées traduire, exprimer, prendre la mesure d'autres parcours, d'autres cheminements. Chiffrage que double une écriture, en langage naturel celle-ci, celle du narrateur-écrivain qui, pour amoureux des chiffres qu'il soit, n'en éprouve pas moins le besoin de traduire le monde autrement, d'une manière plus explicite. Quinze mille, c'est le chiffre d'un drame, d'un secret, d'un oubli, d'un malentendu, d'un crime, d'une folie qui s'est réfugiée dans les nombres pour pouvoir proliférer à loisir et pour ainsi dire en toute impunité - c'est aussi une manière de désigner un discours, un monologue, vêtement plus transparent pour un regard plus clairvoyant.
L'héritage, conséquent - nous avons affaire à une grande famille bourgeoise -, se réduit néanmoins, du point de vue de l'histoire, de la dramaturgie, à une maison, la maison de la route de la Commenda , maison clé dont l'existence reste douteuse pour les deux frères, puisque seul le récit de la sœur lui confère un semblant de réalité. Maison littéraire donc,  vision sauvée d'un naufrage de la mémoire, d'une censure, d'un refoulement, reflet, image sur le point de disparaître. Il y a, qui affecte le statut de cette demeure, une épouvantable incertitude, la même qui affectera tout le roman, tout ce qu'on aura lu quand le narrateur relatera par bribes les éléments du discours du notaire touchant à l'histoire de la mère et du frère. Un doute affreux, terrible. On ne sait plus discerner le vrai du faux, pourtant la maison on l'a vue, on croyait avoir pris la mesure de son abandon, de la déshérence du parc, de l'indifférence du temps.
La grande réussite de ce livre consiste à avoir enfermé un mystère relevant de ce qu'on appelle roman familial dans une vaste demeure ouverte aux quatre vents. C'est le sens de ce chapitre qui s'intitule « La maison dans le parc dans la maison » que de traduire cette circularité qui fait que le dehors, le parc et sa végétation, se développent désormais dedans, et que l'intimité de la demeure comme celle de la tête, du cerveau, du souvenir et de l'imagination, se trouve tout entière livrée à la métamorphose du présent, à l'exigence de l'instant : pathétique spectacle que celui des ruines de la maison qu'ingurgite le parc, gueule du temps présent, voracement amnésique.
Voilà comment la demeure apparaît au narrateur alors que la nuit a commencé de prendre possession de la vaste propriété : « Quatre fenêtres carrées : la pierre des encadrements ébréchée en plusieurs endroits ; tous les volets ouverts ; les vitres cassées ou manquant entièrement. L'embrasure de la première fenêtre de gauche était traversée par la diagonale presque parfaite de la gouttière qui, à partir d'un unique point d'attache au bord du toit, dans l'angle gauche, pendait presque jusqu'à terre, barrant aussi, toujours en diagonale, la seconde fenêtre de droite, à l'étage inférieur. Les fenêtres de l'étage inférieur aussi, remarquai-je, avaient les volets grands ouverts, et par l'une d'elles, à gauche de la porte d'entrée, s'étaient faufilées les branches d'un arbre, provenant de l'intérieur, pensais-je horrifié, en avançant encore de quelques pas. » Description méticuleuse et objective qui voudrait contenir l'effroi mais qui ne fait que le servir. C'est de cet effroi là, et de la culpabilité qu'il recèle, qu'il s'agit pour le narrateur de s'affranchir. Couper court, trancher dans le vif : il ne voit dans un premier temps aucune autre solution. Supprimer, dégager, il le faut pour trouver une issue. Puis, parce que la maison abrite une trace du frère, son œuvre architecturale (sa tour de verre), il renonce à la vendre car ce serait détruire le chef-d'œuvre. Il lègue. Pour finir il donne, à la communauté honnie par excellence, la communauté catholique qui possède déjà la moitié de la ville. Il transfert sa responsabilité sur autrui, sur le groupe, le groupe sain par excellence, le groupe pardonné à défaut d'être innocent, comme si lui seul pouvait accomplir l'abominable, sans en pâtir outre mesure, sans en mourir. Eternité du groupe, éternité de la société, quel que soit le mépris qu'on lui voue, n'est-ce pas monsieur Boschiero ?
Pour Marx comme pour d'autres, si l'individu est une fabrication du collectif, une production, il en va évidemment de même pour la famille. Dans ce roman, curieusement, les parents sont quasiment absents. C'est le frère (l'aîné sûrement, vu son ascendant) qui fait l'objet d'un investissement délirant de la part de l'autre frère, le cadet, en l'occurrence le narrateur. Etrange solidarité qui les lie l'un à l'autre, également à la sœur. En effet, si l'un est devenu fou (l'aîné), c'est au bénéfice de l'autre (le cadet), qui, à bien y regarder n'a pas toute sa raison non plus. Il en a toutefois suffisamment pour ne pas oublier son frère et ce qui les lie. Le pot aux roses n'est pas découvert. On ne saura rien. La révélation de ce livre ne consiste pas dans la levée d'un secret familial ou personnel, mais plutôt en ceci que l'origine est vaste, ouverte, multiple et non individuelle et, qui plus est, non pas passée mais présente, visible, sous nos yeux. Tout est là, l'enquête ne mène à rien. Ou, plus exactement, le passé que découvre l'enquête est une construction collective de notre présent. L'individu apporte sa teinte mais ce n'est pas lui qui a dessiné le patron. Responsabilité collective alors ? Peut-être, sans doute, bien qu'elle reste toujours difficile à établir. La réponse de Thomas, qui n'est ni un héros ni un sage : lâcher prise.

 


 



Pascal Gibourg / L'ombre paternelle
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