

S'il fut un temps ou l'on confondait l'idiot avec le fou au point de lui réserver le même sort - moquerie, indifférence, persécution -, il en est un autre - précisément le nôtre - où l'on reconsidère l'idiot ou l'idiotie, la bêtise, comme appartenant à l'être raisonnable, rationnel, au même titre qu'un geste ou une parole non pas stériles ou irritants - ce qu'ils peuvent paraître au premier abord mais dans certains cas féconds, instaurateurs d'un ordre nouveau, d'une nouvelle manière d'être et de sentir. Que l'idiotie ait de l'avenir, on pouvait s'en douter depuis qu'un certain Christ s'était favorablement tourné vers les simples d'esprit, mais c'est maintenant, depuis qu'il appartient à chacun de se mettre à nu et de s'exposer sans calcul, une quasi certitude. Et que ceux qui se cachent par impuissance ou orgueil se le disent, le courage de notre époque ne loge pas dans l'arrogance, il réside dans le dénuement dont une des figures capitales demeure la poésie, la langue nouvelle, renouvelée, fraîche et offerte comme le sont ces figues joliment disposées au bord de mon assiette. Que cette « nouvelle donne » nous arrive d'une femme n'est pas anodin, qu'elle soit américaine non plus. Elle n'est pas poétesse bien qu'elle ait un véritable talent de plume, elle est philosophe, ce qui aujourd'hui, à l'heure où l'université travaille tout autant à former les esprits qu'à leur fourguer une langue devenue illisible à force d'être technicienne, implique qu'elle travaille à renouveler la philosophie. Avital Ronell paraît on ne peut plus consciente des responsabilités nouvelles qui incombent aux penseurs. Qu'on la découvre en France notamment au travers d'un livre au titre - Stupidity - un tantinet provocateur en fournirait la preuve s'il était besoin.
Il y a bête et bête
J'ai avoué un faible pour les idiots. J'aurais tout aussi bien pu dire ma colère, ma rage devant tel ou tel comportement stupide, nuisible. La bêtise est protéiforme, ramenée à une forme d'ignorance, de maladresse ou de méchanceté, elle est condamnable ou pour le moins problématique. Conçue comme une forme de refus, une surdité volontaire ou presque, une résistance à un mot d'ordre trop simple, elle suscite la curiosité : comment peut-on être aussi bête, quel intérêt y a-t-il à être ou à jouer, à faire l'idiot ? Pourquoi faire semblant de ne pas comprendre ? Cette question ne concerne pas que les enfants, il est bien des situations où vous et moi avons intérêt à ne pas comprendre l'autre, pour le meilleur parfois - manière de ne pas entrer dans un jeu auquel on n'a rien à gagner -, pour le pire aussi - je ne savais pas, piètre excuse conformiste parfois lourde de conséquences.
Le terrain sur lequel se situe Avital Ronell est politique. L'idiot est responsable - il n'est pas fou -, c'est un mouton ou une brebis galeuse. En effet, il existe une forme politique fort répandue de la bêtise : c'est l'éducation. Il ne faut pas trop lire, pas chercher à tout comprendre, il faut obéir et respecter. Ce serait une première définition de la bêtise : la délimitation volontaire de l'intelligence. Pascal disait « abêtissez-vous » à ceux qui avait soif d'obéir. A cet égard nous avons tous notre lot de bêtise, nous sommes tous peu ou prou satisfaits d'avoir quelqu'un à qui rendre des comptes, quelqu'un qui puisse nous dire qu'on a bien travaillé. Ronell appelle cela être bêtement intelligent. On le devine, le problème de la bêtise est un problème de dose et d'addiction. Bête mais pas trop, bête jusqu'à un certain point, fonction de mon intérêt. Là où les choses se compliquent, c'est quand la masse a intérêt à faire l'idiote pour se croire forte. Généralement elle se ligue et l'idiot devient l'isolé, l'étranger, le différent, celui que j'appelais à l'instant la brebis galeuse, j'aurais pu dire le mouton noir. Pour rebutante ou effrayante que soit cette figure, c'est néanmoins elle qui est touchante, la figure du séparé, c'est elle qui a quelque chose à nous apprendre de la vie, quelque chose à donner, à transmettre, une filiation à faire ou à refaire, à recréer, du sens à injecter dans les tissus craqués, défaits ou durcis d'une société dont la faiblesse, la stupidité, n'apparaissent jamais mieux que lorsqu'elle applaudit aux éructations d'un esprit malade de contrôler, sanctionner ou casser - piteuse police de l'esprit à laquelle je préfère encore la paralysie ou l'immobilité de l'idiot de service, sa stérilité salvatrice. Qu'on me comprenne bien, je ne suis pas en train de dire que l'inculture est préférable à toute forme d'éducation, fût-elle sévère, je dis simplement qu'il y a plus à attendre de ceux qui passent pour des idiots à force de ne pas savoir où se mettre que de ceux qui savent trop bien où poser leur fesses et où dresser leurs murs, planter leurs drapeaux, arborer leurs couleurs. Comme dit Ronell, évoquant Blanchot, « le côté lumineux de la nullité, c'est que l'uvre, sa possibilité essentielle, y trouve son origine ». uvre d'art très certainement, mais uvre de vie aussi, elles communiquent, pas toujours au grand jour c'est vrai, mais dans les souterrains, dans le secret des nerfs et des boyaux, dans la nuit des cellules qui se divisent et prolifèrent, s'anéantissent.
Je suis bête, c'est un fait
La bêtise pose un nombre conséquent de problèmes, à commencer par celui de sa traduction, au sens propre comme au sens figuré : stupidity, Dummheit
En français le terme renvoie à une forme primitive d'existence, celle de la bête, qu'on ne retrouve pas dans le vocabulaire anglais ou allemand. C'est la preuve que la bêtise a une histoire et qu'on peut la localiser, à titre individuel bien sûr (j'ai été bête de dire telle chose à telle personne) mais aussi historique et collective (la bêtise d'un peuple, sa soumission à des mots d'ordre abjects ou plus simplement des manières d'être). Les références littéraires et philosophiques d'Avital Ronell sont essentiellement germaniques. Cela tient à sa formation et au fait qu'elle dirigea une chaire de littérature germanique. Egalement au rôle hégémonique joué par la culture et la philosophie allemandes à partir du XVIII° siècle, et ce d'autant plus que la bêtise qui intéresse Ronell découle de l'idéal de rationalité défini par les Lumières. Que ce soit un des peuples les plus cultivés d'Europe qui fut à partir des années 1930 le plus barbare et en un sens le plus bête n'a pas manqué d'interpeller de nombreux esprits, et en particulier allemands : Benjamin, Adorno, je pourrais ajouter Nietzsche qui avec une acuité visionnaire souligna la part de violence inhérente au fait culturel (je pense en particulier à sa Généalogie de la morale). C'est un paradoxe dont on n'a pas fini de déjouer la perfidie.
La question de la bêtise dans ses implications les plus désastreuses rappelle que le royaume des idées ne se sépare pas de la contingence. Il y a une facticité de la bêtise, une matérialité du fait d'être bête, qui va du fait de marcher au pas, de suivre le mouvement sans réfléchir, de tirer dans le tas au besoin, comme de bégayer devant une jolie fille, de remuer sa langue dans du coton pour ne sortir finalement que des inepties ou des horreurs alors qu'on voulait être poli, galant. La sexualité, l'amour, sont des terrains où la bêtise ne manque pas de s'exercer, où elle excelle même : pulsion, violence, gêne, mutisme, bourde mais aussi jeux, de mots, de mains, puérils souvent, gâteux parfois, jouissifs ou merveilleux pour ces raisons mêmes, qui semblent ignorer le temps et son sens progressiste, sa flèche savante, morale. Que pour une part la bêtise soit sexuée, voilà une chose qui n'a pas échappé à Avital Ronell, un fait qu'elle rappelle avec l'esprit polémique qui est le sien. Pour un homme - pour Musil du moins, mais ce n'est pas le seul et sans doute pas le pire - les femmes sont plus enclines à être bêtes, c'est presque biologique. A elles d'assumer la bêtise voire la honte d'exister. Quant à l'homme, il n'aura été victime que d'une défaillance passagère ou d'une mauvaise influence. Heureusement qu'il s'est ressaisi, dans ses mains calleuses tressautent à nouveau les rennes du pouvoir, l'instrument de la maîtrise, sa source principale de fierté. Sur un autre plan, encore plus évidemment politique, ce que la philosophe rapporte de la manière dont les autorités états-uniennes ont traité leurs immigrants au début du XX° siècle, le tout au nom de la science évidemment (les fameux tests d'intelligence), fait froid dans le dos. Ils étaient bêtes, congénitalement inférieurs. Les plus grands savants en faisaient l'implacable démonstration. La bêtise est partout, c'est ce qui rassure et inquiète.
Qu'on parle d'idiotie, de bêtise, d'imbécillité, ces notions charrient avec elles un lot de préjugés dont on aurait bien tort de se croire délivré. A une époque où le conditionnement médiatique et l'aliénation au travail, fût-il épanouissant quelques heures dans la journée, n'ont jamais été aussi forts, ce serait une preuve supplémentaire de bêtise que de prétendre échapper à son pouvoir. En thérapeute du genre humain, Avital Ronell s'inquiète de ce que le travail rende les gens si stupides et qu'ils soient devenus à ce point incapables de loisir (contrairement à ce qu'on pourrait croire), de délassement, de farniente, sans parler de jouer, d'inventer, de créer ou de méditer. La nullité que j'évoquais plus haut, si elle ressemble à un face à un face dangereux et humiliant avec la bêtise, est aussi une occasion de prendre conscience de ce qui nous lie à elle et éventuellement d'agir sur son pouvoir de manière à ne plus la subir ou à ne plus la subir en toute inconscience. Je ne suis pas si bête, je ne suis pas si nul, et je vais vous le prouver en faisait quelque chose dont je sois fier et qui témoigne de mon être libre. Une partie de tennis ? Oui. Un poème ? Pourquoi pas. On peut aussi aller manifester ou apprendre à se parler en se regardant dans les yeux.
Avital sacrifiée ?
Depuis l'aube des temps - une aube que l'on pourrait faire remonter à Platon -, le philosophe se méfie du poète et de ses effets de manche. Quelque chose du sérieux philosophique, de la rigueur du raisonnement, s'oppose à la rhétorique du séducteur. Pour Ronell, c'est avec Kant que cette méfiance à l'égard du beau style atteint son point culminant. C'est peut-être aussi à partir de lui que le langage philosophique entre en crise.
En se référant à l'histoire d'Abraham et d'Isaac, la philosophe problématise la question du style en termes d'exposition et de sacrifice : faire preuve de style c'est s'exposer (mais pas complètement). Ça peut paraître facile, séducteur ; suit un raisonnement troublant, presque inquiétant. Dès le début de son ouvrage, convoquant Musil, Ronell a abordé le thème de la lutte fratricide entre les tenants du « je » et ceux du « nous », voire du « on », problématique stylistique s'il en est, même si tout ne se réduit évidemment pas à l'usage d'un pronom personnel. On pourrait penser que la bêtise est du côté du « je », de la singularité isolée et presque déjà perdue. Et sans doute l'est-elle. Mais pas tant que du côté du « nous » et de la masse subordonnée, du « on » impersonnel et désincarné. En effet, la question du corps et de ses humeurs est cruciale eu égard au problème du style, et ce n'est que par déférence à un idéal d'objectivité et de scientificité qu'on l'on proscrit le corps et ses désordres, ses manifestations irrationnelles, du champ philosophique, nullement parce qu'on serait soi-disant au-dessus de ça, en surplomb et épargné par le risque de devenir sensible, sans parler d'être émotif ou sentimental (la honte). Kant n'avait pas de style, il le confessait volontiers. Néanmoins il dit s'être sacrifié au nom de la philosophie, sacrifice soigné, propret si l'on peut dire, n'ayant laissé aucune trace, aucune souillure. Tout l'inverse de l'écriture de Ronell, pour qui lire ne va pas sans somatiser, sans déchiffrement symptomal ; pour qui écrire ne va pas sans épanchement, sans confession. Ronell s'expose, et comme rarement on l'aura fait dans ce domaine viril par excellence qu'on appelle philosophie, lieu du savoir, de la maîtrise, de la tradition, de l'obéissance, lieu aussi de la critique, c'est vrai, mais toujours selon des lois, des règles, lesquelles ne sauraient être transgressées sans que la valeur du propos s'en trouve ruinée sur le champ - ô surmoi philosophe, de toi découle ma valeur et ma légitimité, de toi ma honte, mon ridicule !
Pour bien comprendre de quoi il retourne dans cette opposition tranchée entre philosophe austère et philosophe artiste dont Nietzsche reste le modèle, la référence, il importe d'expliciter ce qu'entend Ronell quand, notamment au sujet du bélier sacrifié en lieu et place d'Isaac, elle parle d'une économie de la tromperie . Pour le partisan du style, il y a eu tromperie sur la marchandise, et cela comptera d'autant plus que c'est de la reconnaissance ou de la méconnaissance de cette imposture que dépendra non seulement son rapport à la vérité, sa foi dans le savoir, mais encore son écriture, ce que dira son corps de ce qu'il ressent, altérations, troubles, hallucinations, peurs, cris, pleurs, ivresse, joie
Avital Ronell postule que la tromperie fondamentale dont il est ici question s'origine dans le corps et le nom, dans l'appel qui me somme de comparaître, de me montrer, de répondre d'une manière ou d'une autre, d'exister. Nous sommes appelés à être, seulement cet appel sonne faux, on n'est pas sûr de bien avoir entendu, de bien avoir reconnu, et que faudrait-il reconnaître, ou qui ? Tout, et à commencer par notre rapport à la vérité, viendrait de l'incertitude qui frappe l'appel. Ne s'agit-il pas d'une hallucination, d'un pieux mirage ? Au sujet d'Abraham que Dieu appelle pour éprouver sa foi en exigeant le sacrifice de son fils Isaac, Ronell écrit : « Dans la mesure où il entend appeler son nom, il a déjà opéré un changement, et c'est en imposteur qu'il se lève à l'appel. A partir du moment où l'on peut répondre à l'appel, on ne peut le faire qu'en imposteur, ou au mieux comme son propre substitut, comme l'autre de soi-même - de celui qui est appelé. » L'appel nous change, la sommation à comparaître, pour autant qu'on y réponde en s'exposant, nous bouleverse de fond en comble. Quel rapport avec la tromperie ? C'est qu'on fait l'autre, on devient l'autre, on le mime, on joue avec son apparence, on cherche à la faire coïncider avec un leurre, la croyance en une voix évanouie qui devait véhiculer une image à laquelle on voudrait se conformer. Là serait le secret de l'art, dans cette incertitude, cette peur converties en jeu, en farandole de masques que l'on revêt, tantôt dans la jubilation, tantôt dans la panique. Et le philosophe dans tout ça me direz-vous ? Celui qui croit dur comme fer au sérieux s'est sacrifié, il a sacrifié son corps et son nom, c'est-à-dire sa possibilité de devenir autre, au dieu de la vérité une et indivisible. Il s'est immolé sur l'autel de la Philosophie quand le philosophe artiste immolait la philosophie sur l'autel de la littérature qui croit dans les puissances du faux, aux vérités processuelles et changeantes, contradictoires, de l'apparence.
En cette matière, croire qu'on est libre de choisir son camp serait bien illusoire. « Trop bête pour savoir si votre nom a été ou non appelé, vous êtes ridicule. Vous êtes prêt à vous lever pour le sacrifice, mais, au dernier moment, vous êtes mis sur la touche. Ils n'ont pas besoin de vous. Un animal fera l'affaire, votre affaire. » Cet animal même qui énerve votre écriture et ne vous laisse en paix. Il n'est pas sûr que vous ayez gagné au change, un sacrifice complet eût été plus arrangeant, un sacrifice à la Kant , une identification réussie au sérieux, à la raison et à la vérité. Mais voilà, les mots sont votre monnaie d'échange, vous n'en avez pas d'autre. Vous n'avez par d'autre vocation que de jouer avec eux en vue de faire surgir une vérité au sein de ce royaume perfide, trompeur, qui est le vôtre, le nôtre, qui est le monde. L'écriture demeure cette scène où vous devez jouer et rejouer ce rôle de pitre toujours changeant, mutant, qui prend parfois l'allure d'un philosophe sérieux et déjà presque ennuyeux, masque kantien qu'heureusement vous savez déposer pour mieux faire paraître votre maquillage.