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Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme
de Cormac McCarthy

éditions de l'Olivier
2006, 292 pages, 21 €

Lectures

 

 


 

La fascination qu'exerce la littérature américaine sur l'Europe n'a pas encore cessé. Le cinéma aidant, avec ce qu'il a de pire, de plus galvaudé, ce qui n'exclut pas quelques réussites, à chacun de trouver celles dont il a besoin. Le rêve américain a été un rêve de fraternité et de camaraderie. Pour savoir ce qu'il en reste, un moyen peut consister à interroger sa littérature.
Deleuze qui aimait bien cette littérature d'outre-atlantique disait que les Américains avaient le fragment inné là où l'Européen a dû le conquérir à force de blessures infligées à un « moi » plus ou moins solidement constitué par les siècles. Pour les Européens la littérature fragmentaire est l'effet d'une dislocation, pour les Américains elle serait une donnée géographique et politique, un état du pays. Parallèlement à une tâche politique d'unification qui incombait au peuple dans son ensemble, les écrivains américains auraient donc eu pour tâche la conquête d'une forme, non pas qu'ils aient à découvrir le récit linéaire ou le monologue, il leur appartenait plutôt de donner une consistance à une composition polyphonique (de Faulkner à Mc Carthy, en passant par Dos Passos et Don DeLillo).
Loin semble le rêve de Whitman ou Thoreau. Un siècle aura suffit pour le mettre en morceaux. À cet égard le dernier livre de Cormac Mc Carthy est pessimiste. Le pays a volé en éclats, la sauvagerie des hommes a surpassé celle des bêtes. On regretterait presque les chevaux de La trilogie des confins, la louve du Grand passage. Où est passée la nature ? on ne la voit presque plus, recouverte qu'elle est par le sang et l'ombre de la peur, dévorée par les villes. Certes, c'était déjà le cas avant. L'auteur du Méridien de sang sait depuis longtemps de quoi se nourrit l'histoire de son pays. On dirait cependant qu'un pas supplémentaire est franchi, un pas en arrière qui déséquilibre et déserte un peu plus le regard. Même si « mon cœur est là-bas », là où tu es, où tu m'attends, et « l'a toujours été ».

Un grand écrivain, romancier, si l'on prend l'exemple de Mc Carthy, c'est quelqu'un qui a un univers, pas toujours un pays mais pour lui si, un art d'agencer les morceaux qui feront une histoire, et une phrase, un phrasé. Mc Carthy n'aime pas tellement les virgules (il leur préfère les conjonctions, notamment le « et »). Mais il ne les a pas supprimées sur un coup de tête ou une décision univoque, à l'instar d'un poète comme Apollinaire au moment de publier Alcools. Les enjeux ne sont pas les mêmes. Son geste n'est pas historique, les virgules ont disparu d'elles-mêmes pour laisser vivre la phrase, pour que son mouvement se fasse à fois plus ample, compliqué et naturel. Je prends une phrase au hasard qui n'est pas particulièrement longue mais qui porte la marque de l'auteur, une phrase construite, solide, d'une architecture sobre, sans fioritures : «  Quand il sort de la baignoire l'eau est rose pâle et les trous dans sa jambe continuent d'exsuder un sang pâle dilué dans du sérum. » On peut saluer le traducteur au passage, François Hirsch. Cette phrase est belle, notamment parce que sa grâce stylistique épouse ce liquide organique qui sort d'un corps blessé. Elle n'a rien de pâle ou de diluée, au contraire, n'empêche que sa perfection a pris des tons rose pâle et que son armature s'est liquéfiée sans rien perdre de son assise et que c'est de ce contraste que procède la poésie qui lui est propre. Il est vrai que lorsque l'auteur fait parler le « shérif », le style se relâche (le shérif n'est pas le meilleur des écrivains). En effet, ce roman est composé de deux voix, celle du narrateur qui aborde successivement différents personnages qui finiront, certains d'entre eux du moins, par se trouver et celle du shérif qui monologue. Les réalités se mêlent et s'organisent, ainsi que le veut le caractère fragmentaire de l'écriture américaine, ce concert plus ou moins dissonant, où l'on se perd, peu ou prou. Les dialogues ne sont pas signalés par des tirets, des retours à la ligne suffisent, en principe. L'espagnol n'est pas traduit, ce qui est un plaisir (il y en a peu dans ce livre-ci et il est très sommaire). Quant à l'intrigue, un homme ordinaire, chasseur d'antilopes, mets la main sur une sacoche contenant bien trop d'argent, à partir de quoi se met en place une traque impitoyable qui convoque policiers, tueurs à gage, cartels de la drogue… Mais il ne faut pas s'arrêter à cela, c'est le décor d'un polar, l'occasion pour Mc Carthy de faire le récit d'une poursuite où l'intelligence des personnages rivalise, de nouer les fils de son récit comme ceux d'un piège où l'on ne comprend pas tout, où il manque plusieurs bouts, mais où on est retenu, et sans doute au-delà du temps de lecture. L'art du romancier est un art de l'inachèvement, ce qui participe de l'attraction. Le livre se tient très bien, ce n'est pas le problème. Mais comprendre n'est pas le fin mot de l'histoire, ce serait plutôt le début d'une interrogation. À ce titre, les accès nostalgiques du shérif n'ont rien d'exemplaires. Il se fait la chambre d'écho du vieil homme, je veux parler de l'auteur, enfin me semble-t-il. On en pensera ce qu'on voudra, que ce soit sur l'avortement qu'il voit d'un mauvais œil ou sur la politesse dont l'abandon est pour lui à l'origine du pire. Je cite, tout en précisant que le shérif s'adresse à une journaliste : « Chaque fois qu'on oublie de dire monsieur ou madame la fin n'est pas loin. (…) Finalement on arrive à une faillite de l'éthique marchande qui vous laisse avec des morts assis dans leurs véhicules en plein désert et alors il est trop tard.» Parce que le constat est noir, les regards désenchantés et l'amour d'un couple la seule issue possible, il y aurait un danger à vouloir extraire un contenu de ce livre, à le séparer de sa forme, le vider de son lit. L'intérêt de cette littérature est partout, aussi bien dans la manière dont un tueur blessé fait sauter une voiture garée devant une pharmacie pour pouvoir se procurer de la pénicilline que dans celle dont un chasseur observe le paysage avec des jumelles, assis sur les talons et les coudes dans les genoux. Il est très difficile de poser la question du pourquoi de la violence, tellement présente de nos jours dans l'art, que ce soit dans les musées ou au cinéma, a fortiori si on refuse de voir ce déchaînement à travers un prisme sociologique ou psychologique qui n'apporterait rien de plus que la lecture du journal, si ce n'est de l'empathie, et encore, pour les « salauds ». C'est vrai que Moss, le personnage qui devient un héros malgré lui, a voulu faire preuve d'humanité en retournant sur le lieu du carnage où il avait trouvé l'argent. Ça ne lui a pas réussi, son jerrican d'eau n'a sauvé personne. On sait : un critique ne pose plus la question du sens, il regarde comment ça marche. N'empêche, un livre comme celui-là ne laisse pas tranquille. Un artiste a de toute évidence raison de ne pas abandonner le monopole de la représentation de la violence aux medias qui entretiennent la plus grande confusion entre ce qui est et ce qu'on nous montre, notamment en raison du traumatisme que provoquent certaines images. Je n'ai pas plus de réponse qu'un autre, je me sens démuni devant la violence en général et en particulier devant la violence que donne à voir ce livre. Remarquez, il y a pire, ce n'est pas la question. Je vois bien que cet homme, Cormac Mc Carthy, n'écrit pas ce qu'il écrit pour s'amuser ou pour vendre, qu'il condamne le monde qu'il travaille à faire exister autrement, littérairement. Mais je demeure perplexe : qu'y a-t-il à boire dans l'abreuvoir, en admettant que les bêtes aient encore soif ?
Au sujet d'un abreuvoir taillé dans la pierre il y a un siècle ou deux et qui pourrait demeurer là mille ans, le shérif qui s'appelle Bell et qui en a fait un véritable objet de méditation s'exprime ainsi : « Je suis prêt à dire que l'abreuvoir est toujours là. Il aurait fallu quelque chose pour le déplacer, je peux vous le dire. Alors je pense à cet homme qui venait s'asseoir là avec son marteau et son ciseau, peut-être juste une heure ou deux après le souper, je ne sais pas. Et je dois dire que la seule chose que je peux imaginer c'est qu'il y avait comme une promesse dans son cœur. Et je n'ai pas du tout l'intention de tailler un abreuvoir dans la pierre. Mais j'aimerais pouvoir faire ce genre de promesse. Je crois que c'est ce que j'aimerais plus que tout au monde. » Nous en sommes là. Ce n'est pas que l'artisanat donne autant que l'art, même s'il est en puissance de le faire. C'est que l'art ne vaut pas grand-chose s'il ne rejoint pas le geste de l'artisan, son attention, son ambition, son sérieux et aussi son insouciance, car il en faut pour demeurer vivant et oser entreprendre quelque chose d'important ou qui le deviendra à mesure. C'est pourquoi nous devons respecter la volonté de l'enfant qui veut finir son dessin avant de passer à table, son caprice, qui est un chemin. Cormac Mc Carthy avec son livre affreux sur bien des plans est cet enfant capricieux qui ne lâche pas l'affaire, et s'il n'a pas besoin de notre sollicitude, en revanche il se pourrait bien que nous ayons besoin de lui.

 


 



Pascal Gibourg /
Si les bêtes ont soif
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