
On dit de quelqu'un qu'il a l'âme chevillée au corps pour signifier sa combativité, sa détermination à résister ou à ne pas se laisser écrabouiller. À cet égard, on pourrait le dire de notre auteur dont, à l'en croire, l'entêtement et l'obstination frisent la légende ou plutôt caractérisent la mythologie personnelle, et ce depuis qu'il est enfant. Cependant, aussi intéressant que soit le cas Federman, c'est à son écriture que je voudrais m'intéresser. Il est vrai qu'en raison de sa part éminemment biographique, elle ramène à lui, à sa personne, mais pas seulement : sa créativité emmène ailleurs, plus loin, quelquefois aussi nulle part, là où tout se défait et se cherche, se putréfie, se déchétise, en un mot se décompose avant de se recomposer, car n'oublions pas, si l'écriture de Federman est indéniablement chevillée à un (ou plusieurs) corps, ce dernier ne se fait jamais glorieux ou littéraire sans se faire simultanément sexuel et fantasmatique, pulsionnel, régressif. L'origine non noble avec laquelle trafique son écriture a un nom : le caca, d'où un humour certain, un sens de la dérision qui en dit long, une inventivité formelle où se fait régulièrement jour, ici ou là, dans les romans, les poèmes, le souvenir traumatique d'un enfant qui dût faire sa « commission » dans l'opacité d'un cabinet pour échapper à la déportation. Salut merdique, mais salut quand même, dont l'écriture porte la trace, charrie l'odeur, jusqu'à se faire jeu, déplacement, inversion, renversement, des lettres et des langues (l'anglais et le français), parce que du pire il faut répondre afin d'ouvrir de nouvelles voies pour le plaisir et la jouissance, la lucidité et la connaissance. Coups de pompes est de toute évidence un coup de pied dans le derrière du langage et de l'académisme, mais c'est aussi un coup de pied dans le cul du bonhomme qui cède à la fatigue et qui doit lutter pour rester d'attaque. Allez bourrique, avance, la course n'est pas finie, le bout n'est pas atteint !
Aussi poète qu'il soit, Federman se départ rarement du plaisir de raconter des histoires. Une trivialité leste ou déshabille la langue pour la montrer sans fard, simplement déchue, directement séduisante ou platement là. Federman ne s'embarrasse pas de préjugés, il n'a pas peur de la vulgarité ou de l'obscénité, sorte de dénominateur commun et non prétexte à la provocation ou à la transgression. Et si certains a priori ou tabous persistent au-delà du nécessaire, il les ridiculise. Exemple ? La grammaire, ni plus ni moins, le préjugé des préjugés, le sacro-saint principe dont tout ou presque dépend. L'orthographe aussi. Sans parler des néologismes qui prolifèrent, de l'alphabet qui s'émancipe. Le vieil homme donne la main à l'enfant mal élevé pour qu'ensemble ils aillent leur chemin de désapprentissage où les obsessions sont autant de jalons, de leçons non apprises mais toujours sues. Le motif du cul ou des culs traverse Coups de pompes , c'est logique me direz-vous. « De tous temps, le cul a fasciné les artistes », et Federman de composer derechef une liste des culs peints sur la toile, de Cranach à De Kooning, et de les qualifier des plus somptueux ou suggestifs aux plus ratatinés et inexplicites.
À le lire, on se dit que le grand âge ne va pas nécessairement de paire avec l'apaisement ou la sagesse. Plutôt avec la vérité, la fin des faux-semblants. Ce qui ne veut pas dire fin de partie ou finis les jeux, au contraire. La vérité, et notamment la vérité sur soi, ne se dit jamais mieux que sur un mode mi-ludique mi-confidentiel, quelque part entre les deux écueils que représenteraient une permissivité absolue et une pudeur exagérée. Avec le temps, on apprend à ne plus trop croire à la chasse aux trésors, aux pépites enfouies sous la névrose ou le refoulement. La vérité n'est pas logée dans les profondeurs de l'introspection, elle appartient davantage au mouvement de la vie, au présent de la respiration tantôt livrée à la suffocation de l'angoisse, tantôt aux hoquets du fou rire. Ce livre fourmille en trouvailles mais ce qu'il expose n'est jamais que ce qu'il rencontre ici et là, dehors, dans l'espace d'une ville ou d'une cuisine, d'un livre écrit ou en train de s'écrire. Très instructive à cet égard La petite histoire de mes lectures, où l'on apprend ce que le style de tout écrivain doit à l'oubli plus qu'au souvenir. Oublier qui l'on est ou qui l'on croit être, redécouvrir, réinventer, revivre autrement, n'est-ce pas là la clé d'une écriture autobiographique distrayante, instructive, au lieu d'être ennuyeuse ?
Ce que l'écrivain a de commun avec l'artiste, c'est qu'en avançant il apprend à voir ce qu'il a devant lui, ce qu'il a sous les yeux. Pas la peine de crier à tous les coins de rue au génie qui nous habite et nous transporte, mais pas la peine non plus de se dénigrer, de se rabaisser en invoquant ses propres difficultés ou des modèles écrasants, dominateurs. Il y a un exergue à ce livre, une sorte d'avertissement écrit au dessus de la porte. On peut ne pas le voir ou l'oublier très vite, il n'en imprègne pas moins tout le livre. « Le sérieux est une qualité pour ceux qui n'en ont pas d'autres ». Et oui, Federman, en plus d'être un poète et un romancier, est aussi un penseur, un philosophe qui aurait oublié d'être orgueilleux.
Raconteur d'histoire donc, Namredef (à lire dans un miroir), raconteur empêché qui ne peut s'empêcher d'appeler son lecteur à la rescousse, oreille confidente, secourante, nécessaire, d'autant plus présente et agissante qu'elle n'est pas là. (À ce propos - là je m'adresse en priorité aux femmes -, sachez que Federman a les oreilles sexy - Cf Mon corps en neuf parties -, surtout la gauche, la plus sensible
si vous deviez le croiser
). En effet, Federman ne fait pas mystère de son dédoublement, de sa schizolangue, de cette projection-diffraction de lui-même sur la page qui l'amène à se prendre pour le sujet multiple et divisé de son écriture : Namredef, Moinous, Frenchy, Boris
ils sont quelques-uns à le représenter, à travailler à sa reproduction. Mais au-delà de cette multiplication de soi qui s'origine dans une absence, c'est tout un rapport à l'autre et au lecteur qui se joue. Lecteur convoqué, interpellé, appelé à témoigner depuis son silence et son nulle part de l'interminable colloque que tiennent Federman et consorts : « Federman, nous emmerdez pas avec votre dédoublement narcissique et racontez votre histoire ». Comme si l'artifice de la fiction, son cadre, étaient suffisamment fissurés pour laisser fuir l'eau du bain et Federman de digresser, de perdre le fil ou de faire des noeuds avec, davantage dans ses romans que dans sa poésie c'est vrai, la brièveté des textes qui composent Coups de pompes pour ne prendre que cet exemple limitant l'ampleur de la dérive, entravant le démon de la tentation qui dicte d'aller ailleurs, de laisser tomber ou qui livre au doute, au sempiternel questionnement sur la valeur de ce qu'on fait, son sens, son utilité, etc
Petites proses, poèmes, listes, dialogues
, on trouve de tout dans ce livre, même des suites de lettres inintelligibles, comme si le clavier de la machine était devenu fou et travaillait pour son propre compte à l'invention d'une langue encore inouïe, la Langue-de-Jule : « Parfois tu m'éblouis Jule avec tes inventions ». Et oui, Federman sait parfois saluer ses propres trouvailles, avec un humour complice, rieur. « Pas mal Didi. T'es vachement en forme aujourd'hui. » C'est un fait, Federman a la santé. Plus il vieillit, plus il est en forme. C'est le privilège des artistes, enfin des grands, de ceux qui ne cessent pas de rajeunir pour pouvoir continuer à grandir. C'est la jeunesse régressive - la formule est de Baudelaire -, une sorte de drogue dont il ne saurait être question de se passer une fois qu'on l'a goûtée. En d'autres termes, Federman est inépuisable. Et pour terminer, j'ai envie de dire à son sujet ce que Beckett (son ami et « héros ») disait des femmes. À savoir : « Que ferions-nous sans Federman ? Nous explorerions d'autres plis. » Oui, sans doute, mais ceux-là nous feraient défaut, ce serait un peu comme s'il nous manquait une côte au flanc ou quelque chose d'approchant.