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Patraque
de Frédéric Boyer

éditions P.O.L
2006, 160 pages, 14.90€

Lectures

 

 


 

 

Dans son dernier livre, Patraque, dont le titre indique la tonalité affective, Frédéric Boyer s'est offert quelque chose de rare : le droit de parler légèrement, avec une relative désinvolture, d'un sujet sérieux, philosophique voire scientifique, entendu qu'aujourd'hui rien de sérieux ne saurait éviter de passer par ou de séjourner plus ou moins longtemps auprès de la science. Il s'agit ni plus ni moins que d'enquêter sur les origines de l'humanité, sur ce qui la constitue, la singularise, la distingue, à la fois de la nature où elle a éclos et des bêtes qui la menacent, fussent-elles intérieures. Une visée éthique accompagne ce livre antidogmatique, une lucidité, une mélancolie qui l'empêchent de faire la leçon et de prescrire le bon remède. N'oublions pas : nous sommes malades, ça ne va pas trop, de là notre intelligence, notre aptitude au questionnement, notre capacité d'écoute et, pour user d'un verbe cher à l'auteur, notre disposition à compatir.

Une évidence fait corps avec la pensée et l'écriture de Frédéric Boyer, et pas seulement dans cet ouvrage, c'est celle qui veut qu'on ne soit pas seul mais traversé par les autres, leur histoire et leur voix. Que notre solitude soit peuplée d'étrangers aux mains plus ou moins familières, au regard plus ou moins tendres. Quelque chose comme des débris de notre culture jalonnent le parcours que dessine ce livre, des citations réelles ou imaginaires, de faux dialogues avec des figures illustres d'écrivains ou de philosophes, des personnages fictionnels. Il ne s'agit pas à proprement parler d'érudition, plutôt d'une collection anarchique de petits cailloux tombés d'une poche trouée. Frédéric Boyer aurait-il une thèse à défendre ? Penserait-il que le roman ou l'essai, genre pourtant hybride, sont inaptes à le faire ? La question du genre littéraire ne semble pas l'avoir préoccupé, et c'est tant mieux, le livre gagne en liberté, en incertitude et en fragilité. Qui disait que si Dieu existait, il ne pourrait être que faible ? Il y a des œuvres qui gagnent à ne pas être trop charpentées. Si j'osais un rapprochement, je convoquerais Pascal Quignard et ses petits traités pour leur richesse et leur insubordination, une hostilité certaine pour le développement, un côté sentencieux parfois, un goût pour la formule, l'aphorisme, un sens du disparate. Bien sûr le style de Boyer est moins précieux, plus relâché, parfois même trivial, ce qui ne l'empêche nullement d'abriter un souffle poétique que l'on retrouve dans ses poèmes et ses romans, notamment dans son Comme des anges. Un pathétique néanmoins rapprocherait les deux auteurs, une gravité qui procède d'une vision de l'existence où la pensée de la mort occupe une place de choix, faisant circuler le sens et faisant jouer le temps, convoquant le passé et sa majesté pour mieux dire ou éclairer le présent. Un même sentiment de ne pas être en phase avec l'époque, de ne pas y trouver de vraie place, ce qui implique de mettre en congé les formes qu'elle a élu, ses icônes, à commencer par le roman social ou réaliste. J'arrête là ma comparaison, elle a ses limites. Elle n'avait pour but que de mettre l'accent sur un sentiment d'exil et une douleur originaire, fût-elle seconde par rapport à la joie, la musique et les chants qui président aux naissances. Mais un sentiment d'abandon ou d'injustice fait que la douleur revendique la première place, et il est des moments où l'on est prêt à croire que tout a commencé par elle.

Il y a un philosophe qui n'est pas aussi connu que Wittgenstein, Kant ou Spinoza (quelques-unes des références de Frédéric Boyer, auxquelles s'ajoutent Bouvard et Pécuchet, un criminel fameux, les parents du narrateur, des voix anonymes…), Gilbert Simondon pour ne pas le nommer, pour qui l'individu était une phase de l'être, nullement son but ou son apogée. Que nous ayons été autre chose qu'un individu, on veut bien le croire, mais qu'on puisse devenir autre chose, qu'on ait même pour tâche de travailler dans le sens de ce devenir-autre, c'est une autre affaire. Et pour devenir quoi et dans quel but ? Y a-t-il seulement un problème que nous devions résoudre ? La souffrance, la solitude, le non-sens ? Et en quoi l'art, l'artifice, la parole ou l'écriture pourraient représenter des solutions, des moyens ? « Je scie en deux la jolie fille en maillot lamé or et recroquevillée dans une boîte noire. »

A en croire philosophes, anthropologues, linguistes mais aussi théologiens ou hommes politiques, la grande affaire de l'être humain, c'est le langage. Langage-outil, dialogue et poésie. Poésie des objets, poésie des présences concrètes que l'accès au langage a comme volatilisées pour mieux les rappeler. « Lames de quartz et de silex. Dents de poisson. Aiguilles à coudre. (…) Couteau à beurre, moteur à explosion, avion furtif. » Les énumérations que l'on trouve dans le livre de Boyer dressent l'inventaire d'un monde dissous, ressuscité, dont il faudrait retrouver l'usage. Non pas que notre époque soit la dernière, depuis la première liste de commissions le monde des choses a disparu, depuis le commencement du langage le monde a été avalé et recraché, depuis son commencement. Quant aux origines du langage ou à l'utopie chaotique censée le précéder, voilà ce qu'en dit Boyer : « Avant la parole, nous sommes paysages. Privée du langage, l'humanité n'est qu'une lande sans contours précis ». Le caractère privatif et restrictif de la formule laisse entendre que l'humanité doit mieux faire. Depuis nous avons conquis une langue et avec elle une certaine domination de la nature. Mais on dirait qu'une force nous invite à reculer et à oublier les soi-disant progrès que nous avons effectués. Nous voulons régresser et réveiller en nous le silence et la violence qui sont à l'origine de cette passion qu'est le langage, le fait de parler, que ce soit à travers l'expression de soi, le commandement ou le chant, les cris.
La parole, l'écriture, en faisant circuler des mots d'ordre, ont ordonné le chaos, le divers. Progressivement, une morale s'est fait jour : us et coutumes. Il n'est pas sûr qu'on en soit plus heureux. On se sait séparé, distinct les uns des autres. On voudrait s'unir, retrouver cette indistinction primordiale où nous étions biens en étant tout et rien. D'avoir une morale, on est juste plus humain, on a des sentiments, on peut œuvrer pour l'autre, travailler pour l'inconnu, l'invisible. Ce qui ne manque pas d'être curieux à cet égard, c'est que le bonheur que l'on recherche, on ne l'aperçoit qu'aux confins du langage, qu'au terme de cette terre qu'on arpente silencieusement ou en jasant, murmure ou vitupération. C'est au bout de notre condition d'homme qu'on entrevoit la solution, l'hypothétique achèvement, la rédemption. Même dans la jouissance sexuelle, il semblerait que ce soit l'imminence de l'effondrement du langage, l'impossibilité de nommer ce qui nous arrive, qui nous comble de bonheur ou d'effroi, un tel renoncement ne se faisant pas sans appréhension. Une terreur nous élèverait au dessus de notre condition, inséparable d'une joie. Apocalypse, révélation : par le langage adviendrait ou serait advenu le salut. On s'en souviendrait, on tâcherait de s'en souvenir. Frédéric Boyer est croyant. Sa croyance affecte très certainement sa relation au langage (il n'est même peut-être pas interdit de penser que la croyance est principalement une relation aux mots, à la grammaire, au(x) nom(s) de(s) Dieu(x) et aux usages qu'on peut ou non en faire : louange, blasphème). Néanmoins - je dis cela comme s'il s'agissait d'une tare et non d'un don -, cela ne l'empêche nullement de diagnostiquer avec pertinence une des maladies qui ravagent notre époque, et cela pour encore longtemps : « Qu'est-ce qui fait que le langage meurt aujourd'hui ? qu'une immense fatigue magique habite l'espèce parlante ? Une confiance perdue. Une foi perdue. La fin du langage était programmée dès les premiers temps de l'humanité sur terre. Le langage a été inventé pour tromper l'ennui de la communication entre individus. Et le cadavre de toute langue s'appelle communication. Le langage ne sert aussi à rien ». Se raconter, accaparer l'attention d'autrui en lui communiquant des informations dont l'importance décroît avec le nombre, asservir d'une manière ou d'une autre, cela ne suffit plus. Nous devons confier l'usage de notre langue à un rien qui ne s'oppose pas à la présence d'autrui mais s'ouvre à elle dans l'ignorance et l'incertitude. Il se peut alors qu'un trouble nous saisisse, qu'une émotion nous submerge. Le ravissement ou la peur d'être en présence, en contact avec soi comme avec l'autre. Non, les affections ne parasitent pas nécessairement la langue, elles ne sont pas toujours ce dépôt qui empêche de bien voir, de bien entendre ou de bien dire, au contraire, il arrive qu'elles soient la preuve que notre langue est devenue sensible à force de transparence, et tant pis si nous ne comprenons plus ce que nous disons ou ce qu'on nous dit, ou plutôt tant mieux. Parvenu à un certain point, crucial et fondamental, il ne s'agit plus de comprendre mais d'éprouver, ici, maintenant, pas au bout du monde, pas sempiternellement ailleurs que là où nous sommes. Ne subsistent plus que rythmes et sons, couleurs et vibrations. L'agression que représente le bavardage s'est muée en enchantement. Ne me demandez pas comment. Tout ce que je peux dire, c'est qu'alors nous voyons : un feu éclate dans nos poitrines, une lumière brille plus fort dans nos yeux.

 



Pascal Gibourg / De la lumière dans nos yeux
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