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La mutilation sacrificielle et l'oreille coupée
de Vincent Van Gogh

de Georges Bataille

éditions Allia
2006, 64 pages, 6,10 €

Lectures

 

 


 

I. Du sacrifice

L'automutilation est quelque chose de bien plus répandu qu'on ne se l'imagine, j'inclurais volontiers dans cette catégorie le fait de se blesser, le fait de s'exposer inconsciemment à la blessure, plus ou moins gravement, plus ou moins régulièrement, mais toujours dans le but de faire comparaître le vivant au vu de tous ou de soi seul, de quelqu'un qu'on aime ou de n'importe qui. Georges Bataille, en dépit d'un penchant morbide qui peut rebuter, reste un penseur incontournable du phénomène sacrificiel. Dans un article de 1930 réédité par les éditions Allia, La mutilation sacrificielle et l'oreille coupée de Vincent Van Gogh, il rapproche les deux phénomènes au point de voir dans l'automutilation pratiquée par certains déments l'expression adéquate d'une exigence de sacrifice. Il est vrai que nombre d'entre eux ont pu dire avoir agi sous le commandement d'une injonction sacrée, d'un ordre divin, comme si seule une référence à un ordre transcendant, une logique impénétrable, pouvait justifier de l'injustifiable. Bataille, qui parle de décadence à propos de la disparition progressive et aujourd'hui quasi complète des pratiques sacrificielles, reconnaît tout de même une distinction entre ce qu'il appelle les formes classiques du sacrifice et les formes les plus folles de l'automutilation. Une même frénésie cependant semble s'être emparée des collectivités ayant eu recours à ces pratiques, et ce sur tous les points du globe, au sein de toutes les religions ou presque. Je ne voudrais pas généraliser hâtivement, mais si l'on juge de ce qu'il en est actuellement d'une part de l'automutilation d'autre part de la torture ou du lynchage, il n'y a pas à ma connaissance beaucoup de peuples qui peuvent se vanter d'être épargnés par cette folie exterminatrice qui frappe tantôt un individu tantôt un groupe, que l'on ait affaire à un drame personnel (ils ne le sont jamais exclusivement) ou à un drame social, historique : une émeute, un attentat, une guerre, une guérilla, les exemples ne manquent pas.
La question serait de savoir quel sens accorder aux manifestations de la violence mutilante, qu'elle s'exerce de soi contre soi ou envers autrui, par le bras d'un tiers, le sacrificateur ou le bourreau, selon le regard qu'on portera sur la victime, pas toujours consentante. À cela Bataille apporte une réponse double  : l'automutilation ou le sacrifice, il passe de l'une à l'autre, est soit propitiatoire soit expiatoire. En d'autres termes, la violence punit ou appelle sur ceux qui la déclenchent ou la commanditent bonté, mansuétude, providence. Ce second sens, celui du sacrifice institué, nous ne le comprenons plus. Nous ne comprenons plus que la violence expiatrice, l'autopunition. Et encore l'acceptons-nous assez mal à grande échelle.
De ce point de vue, l'actualité de la réflexion de Bataille consiste à nous rappeler qu'à travers l'expérience du dément qui s'automutile - ici l'exemple de Van Gogh requiert non seulement notre intérêt mais notre compassion dans la mesure où sa grandeur en tant qu'artiste s'accommoderait mal d'une totale indifférence à l'égard de son destin d'homme -, quelque chose de notre « psychologie pathologique » nous regarde. Nous ne comprenons pas qu'on sacrifie un animal voire un humain pour s'attirer la clémence d'un dieu ; nous jugeons scandaleux qu'on torture un individu pour le punir ou lui extirper une vérité ; nous restons stupéfaits devant le récit d'un homme qui en pleine rue s'arrache un doigt avec les dents.

 

II. Du vomissement

Aussi surprenant que cela puisse paraître, après avoir dégagé les deux finalités propitiatoire ou expiatoire de l'acte de mutilation, Georges Bataille coupe court avec ce qui les distingue pour mettre l'accent sur ce qui les rapproche : une altération de soi, une rupture dans l'ordre homogène et continu du temps. On passerait là d'un plan réel, celui de la mutilation du corps, généralement d'un membre, à un plan symbolique, altération de la personne, de sa façon de voir et de sentir. Pour rendre ce passage plus sensible, l'écrivain utilise une image. Selon lui, le fait de l'altération « s'opposerait à son contraire, à l'ingestion commune des aliments de la même façon qu'un vomissement ». L'analogie est forte. Bataille sait pertinemment qu'en invoquant le rejet de l'aliment nutritif il en appelle à une forme de désobéissance ou de révolte fondamentales d'autant plus violente qu'on ne décide pas de vomir, c'est le corps qui interprète la situation et qui la rejette, l'expulse ainsi que toutes les valeurs qui lui sont liées, qui la sous-tendent. Valeurs de la famille ou du groupe, de la société des pères, des mères ou des frères, rejet de soi aussi, de tout ce qu'on a été jusque là, de ce qui nous a fait, de ce qui nous a nourri ou empoisonné.
Nous sommes dans les parages de Noël. Je suis en famille, chez mes parents. Comme tout le monde ou presque. Et puis, comme tout le monde ou presque, après avoir pris un repas en leur compagnie, je vomis. Rien d'exceptionnel à cela, si ce n'est que dans mon cas cet acte fut bénéfique au-delà de ce qu'on peut ordinairement attendre d'un vomissement. J'ai une extinction de voix, je ne peux pas parler, un filet de voix me tient lieu de sifflet. Après l'expulsion, à ma grande surprise, je parle comme avant, mieux même, autrement, prenant confusément conscience que les circonstances particulières dans lesquelles je viens de retrouver l'usage de mon organe me confèrent un pouvoir nouveau dont il me reste à identifier la nature. Sur le moment ou peu après, je ne me souviens plus très bien, j'établis un parallèle entre ma petite expérience et la vie exemplaire d'Esope, d'après ce que j'en connais, c'est-à-dire d'après ce que La Fontaine en a dit dans une de ses fables. Je résume la chose en deux mots : Esope travaille pour le compte d'un maître. Son physique est ingrat, qui plus est il est bègue, il ne peut pas parler. À l'occasion d'une visite qu'on lui rend, ledit maître se voit offrir de magnifiques figues. Mais voilà qu'elles disparaissent comme par enchantement tandis qu'il prend son bain. Accusé à tort de les avoir mangées par d'autres domestiques, Esope fait alors preuve d'une ruse dont on ne le pensait pas capable. Il avale de l'eau et se fait vomir tout en désignant les vrais coupables. Ceux-ci, comprenant qu'ils doivent l'imiter, s'exécutent et rendent, en plus de l'eau, les figues qui font litige. Esope est innocenté. Il peut s'endormir du sommeil du juste à la souche d'un arbre tutélaire. À son réveil, à son incommensurable surprise, il prononce bien tout ce qu'il veut : un rateau, une charrue, que sais-je encore… Le fabuliste est né, il ne lui reste plus qu'à écrire les fables qui le rendront immortel.
J'ai établi ce rapprochement pour signifier essentiellement deux choses. La première, c'est que si toute pratique sacrificielle a disparu, il n'y a pas forcément lieu de le déplorer. À un niveau plus élémentaire que celui où se situent les religions instituées et les pratiques collectives, à un niveau plus modeste donc, plus restreint, chacun pratique, au plan du corps, en se blessant ou autrement – je n'occulte pas les faits plus graves, jusqu'à la mort qui est quelquefois la conclusion tragique d'une mutilation – ce que l'on pourrait appeler un petit sacrifice, une petite altération de sa personne, mais ayant dans certains cas une valeur symbolique qui fait jalon dans le destin d'un individu et peut le conduire vers un épanouissement, au moins une remise en question, une exigence de surmontement. C'est mon second point. Non seulement il n'y a plus sacrifice, mais les ersatz que les hommes trouvent pour pallier la fonction qu'ils pouvaient remplir continuent d'avoir une efficacité. Nous ne croyons plus en Dieu (pour une part d'entre nous seulement), mais nous pouvons encore nous sauver, nous extraire de la coquille qui à force de nous protéger a fini par nous étouffer. Comment ? En écrivant notre corps, d'une manière ou d'une autre, en l'informant, volontairement ou non, d'un changement qui vaudra dès lors prescription, dans certains cas vocation, c'est-à-dire appel et promesse de se tenir à la hauteur de l'événement, de la blessure - au moins de s'y essayer.
Nous pouvons nous couper un doigt en faisant la cuisine ou en découpant une feuille de papier au cutter, nous pouvons passer la main à travers une vitre, nous trancher les veines, nous arracher l'oreille, nous pouvons refuser de nous nourrir, jeûner, vomir, en un mot nous pouvons, à différents degrés certes, risquer notre vie pour en changer la nature, le tréfonds - dans certains cas nous y sommes mêmes astreints -, et par là pratiquer une ouverture, dessiner une issue, concevoir une solution. N'est-ce pas même ce que nous avons à faire chaque jour, à compter du moment où nous rompons notre sommeil et l'enveloppe dans laquelle nous nous sommes subrepticement glissés ? Nous ouvrons la bouche, nous ouvrons les yeux, nous pratiquons la mutilation salutaire de laquelle doit naître la vue et la parole qui dit qu'on est là, qu'on existe, que le présent est notre temps et ici notre lieu, là où j'habite. Je tends les mains. Il ne fait pas encore jour. Dans la semi pénombre je cherche un appui. Je fais un pas. Imperceptiblement je me rapproche de vous. Georges Bataille n'est peut-être pas si loin que ça.

 



Pascal Gibourg / Du sacrifice au vomissement
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