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Le versant animal
Jean-Christophe Bailly
éditions Bayard, coll. Le rayon des curiosités, 2007, 160 pages, 17 €

Lectures

 

 

 

 

Il y a des livres dans lesquels on se love, des espaces où, à peine les a-t-on pénétrés, on n'a d'autre souci que de trouver en eux un coin, une place où se blottir. Cela n'implique pas l'immobilité, bien au contraire, c'est à un voyage que la douceur dont je parle convie, mieux que la douceur : l'intimité. Elle est au cœur de ce livre, à la fois délicat et sensible, informé, exigeant, en un mot littéraire et philosophique. Son projet ? Montrer, plus que prouver, que l'animal pense, que l'homme dans le regard de l'animal, et ce depuis toujours - l'art l'attesterait -, s'abîme, au point de quitter son propre rivage pour gagner celui de l'autre, le premier autre selon Jean-Christophe Bailly, le « premier comparse ». Cette vérité élémentaire, les enfants nous la rappellent en s'entourant d'animaux, de peluches et autres présences familières et généreuses, ouvertes et non obsédées par le souci, la règle, l'obligation. Figures libres - comme on le dit en gymnastique -, tels apparaissent les animaux, à la fois dangereux et tendres, affectueux et hostiles, méfiants, sauvages. Il est évidemment plus urgent que jamais de réviser nos points de vue et nos pratiques à l'égard des bêtes qu'on parque, traque, extermine, domestique, parfois jusqu'à l'excès. Ce livre y invite très indirectement en brouillant notre image, celle que le miroir de la civilisation humaniste nous renvoie, image flatteuse d'un homme cultivé, généreux, mais tellement convaincu d'être plus qu'un animal qu'il n'a pas pris garde à la distance méprisante avec laquelle, souvent, il l'aborde et le traite. Pour user d'une métaphore, je dirai que Bailly a lancé une poignée de cailloux dans le lac où chacun se mire et que, pour un temps qu'il faut souhaiter long, un trouble affecte désormais une image de soi qui peut-être ne se recomposera jamais comme avant. Qu'il y ait à l'origine de cette entreprise une passion, c'est-à-dire un attachement immodéré à l'autre où la curiosité, l'amour peut-être, mais aussi la souffrance, l'indignation et la peur jouent leur rôle, l'épisode sur lequel s'ouvre  Le versant animal   et qui relate la traque involontaire de l'auteur poursuivant de nuit, au volant de sa voiture, un chevreuil égaré sur une route de campagne, en témoigne.

Dans la solitude absolue des êtres et des bêtes se tisse un lien insécable et fragile dont l'écriture se fait le relais, dessinant par là une nouvelle figure de l'humanisme où l'animal a sa place et fait entendre son chant ou ses cris. On pourra penser à Kafka que Bailly convoque pour souligner son originalité et sa puissance, lesquelles consistent à donner la parole aux animaux sans rejoindre la fable. Il écrit : « Alors que dans la fable l'animal n'est présent qu'en deçà des mots et joue le rôle d'une sorte de tutelle allégorique, dans les textes de Kafka l'animal semble en quelque sorte remonter d'un fond obscur et se saisir lui-même du langage humain pour éclairer ce fond. » A travers Kafka on pourra aussi rejoindre Deleuze, lui aussi très attentif à ce qui définit le monde animal, à ce qui constitue le territoire de tel ou tel mammifère ou insecte. Les mondes animaux sont prodigieux, tellement divers et géniaux. Qu'il me soit permis de citer une anecdote, le sujet y invite. Alors que j'étais assis sur un banc situé dans un jardin, je vis se déplacer un petit morceau de bois. Je pensais qu'une ou plusieurs fourmis s'évertuaient à le déplacer. Je me lève, je m'approche. Rien. Puis une petite tête de chenille sort du minuscule tronc creux et poursuit sa progression. J'appris plus tard qu'il devait s'agir d'un « traîne-bûche ». J'étais éberlué. On est si ignorant de la nature, tellement coupé des émotions primordiales qu'elle éveille en nous. Il ne s'agit pas d'être nostalgique ou enfantin (ou alors au bon sens du mot), juste d'être capable d'admiration, de saluer la beauté. L'art commence par l'animal, Deleuze choyait cette hypothèse. Le tableau ou le livre sont des territoires constitués par le jaillissement irrépressible de traits, de couleurs et de sons hissés au niveau de l'expression. Mais je reviens à Bailly et à ce contact primordial, naïf peut-être, que la présence animale réveille ou sollicite. Stupeur, admiration, attachement, étreinte, caresse. Mais avant tout regard.

En un sens l'animal est le premier homme, le premier auquel on est lié parce qu'avant d'être homme, animal on fut, notre organisme en garde la trace et le souvenir. Mémoire de l'espèce, des espèces. En nous il y a de tout, de la poussière d'étoiles aux défenses de mammouth. L'animal nous regarde, il lève les yeux sur nous et dans cette reconnaissance, dans cette hésitation, il y a le désir d'échapper à la peur, à l'indifférence et à l'avidité. Selon Bailly, en levant les yeux sur nous les animaux ont le pouvoir de nous faire entrer dans un régime de sens, de signifiance et d'échange. C'est peut-être avec la même crainte et la même attente qu'on regarde un chien, un âne, un cheval ou un être humain, on tend la main vers lui, on voudrait le caresser, communier par le toucher, loin des mots, des idées, des pensées, comme à côté du temps, soustrait à sa loi. Il y a toutefois une pensivité de l'animal, une profondeur dans le regard, une énigme à déchiffrer. Une incroyable disponibilité, un étalement ou une exposition de l'être, sans arrière-pensée. C'est la thématique de l'Ouvert, chère à Rilke, reprise ici par Bailly qui y voit « une sorte de nappe phréatique du sensible, une sorte de réserve lointaine et indivise, incertaine » que le regard de l'animal découvrirait quand nous, bien souvent, demeurons incapable de la voir. Aussi scrutons-nous dans l'œil de la bête ce fond qui se dérobe et qui remue.

Que la peinture vienne ici à la rescousse en dit long sur sa nature qui serait cousine du regard animal, étalement conscient et réfléchi certes, mais aussi gratuit ou pur, sans arrière-pensée encore une fois, entendu qu'un artiste, a fortiori un grand, ne sait jamais entièrement ce qu'il fait (sans quoi il ne le ferait pas). La peinture comme œil ouvert, attention portée au sensible, au visible bien sûr, mais par-delà ce qu'on voit à l'obscur, au dissimulé et à l'audible. Que la peinture soit aussi impénétrable que le regard de l'âne peint par Le Caravage dans le Repos pendant la fuite en Egypte (peinture commentée et reproduite, en noir et blanc c'est vrai), voilà qui laisse songeur justement. Un œil « qui voit ce qu'il ne peut saisir et qui, saisissant qu'il ne saisit pas, regarde, regarde sans fin » : tel est le regard de l'âne selon Bailly, tel pourrait être le regard de l'artiste et, au-delà, de l'homme qui se dispose à contempler et à vivre autre chose qu'une quête effrénée de nourriture ou d'argent.

 

Dans mon rêve un tigre bondit sourdement. Le tigre n'est pas l'animal auquel je pense, il est la forme de ma pensée. La nature pense en agissant, la formation du vivant est l'expression de son pouvoir de concevoir, de théoriser. Bailly relit Plotin, ce philosophe néoplatonicien, III° siècle. Qu'une pensée réputée caduque inspire durablement un penseur contemporain, que demander de plus ? La poésie éclot au coeur de la philosophie, le rêve enjambe la nuit pour marcher dans la lumière du jour. Ainsi naît l'étrangeté, la différence, avec ce qu'elle appelle de respect, de considération. L'inconnu ne demande pas à être réduit, le sauvage apprivoisé. Une différence radicale entre les espèces et en particulier entre l'animal et l'homme demeure. C'est à elle, à ce point de non relation, que l'animal doit sa liberté. L'homme, après les avoir vénérés, a pu nier cette primauté, ce privilège en quelque sorte, il a pu, à travers l'élevage ou le dressage, chercher à les maîtriser. Néanmoins ils demeurent : souveraineté de l'animal qui a conquis son territoire en inventant une manière spécifique de l'habiter, une manière tout à lui (on a les nôtres aussi, toute la question est d'assurer la coexistence des unes et des autres). Chaque monde animal offre à l'homme la possibilité d'entrevoir une autre manière d'être au monde. C'est un cadeau considérable, peut-être la dernière marque de transcendance existant sur terre. Un accent pathétique retentit dans les dernières pages de ce beau et grand livre. Bailly parle de cet écart qui sépare les créatures, les espèces. A son propos il parle d'une amitié sacrée se ressourçant dans le lointain, si proche soit-il, à portée de regard ou de main. A l'envers de ce rêve qui accompagne l'homme depuis qu'il est homme, c'est-à-dire depuis qu'il s'est distingué de l'animal comme d'un fond qu'il emporte avec lui, se profile un cauchemar : ce n'est plus celui d'un monde sans hommes mais d'un monde sans animaux, d'un monde où l'homme n'aurait plus comme comparse que son semblable. Je n'ai rien contre mes semblables, mais je crois que si je suis capable de les aimer c'est d'abord parce que je perçois en eux ce fond d'animalité qui m'émeut, parfois m'exaspère, mais aussi me transporte, me bouleverse. Peut-être est-ce le fond véridique de ce livre que de nous rappeler que l'animal est une pensée et que sans lui l'homme ne saurait vivre sans perdre son humanité. L'homme croyait dépendre de l'homme, il dépend plus fondamentalement encore de l'animal qu'il abrite dans les cavernes de ses artères ou le buisson de ses poils. Jusque dans l'eau de ses larmes se reflète ce rêve de vie commune sans lequel l'être humain ne saurait confier ni sa solitude ni sa nudité. Sur le versant animal loge l'infini, le quitter serait nous quitter nous-mêmes, quitter ce qui nous reste d'éternité.


 

 



Pascal Gibourg / L'homme chargé d'animaux
© Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2007
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