


J'ai peur
On entend tout et son contraire au sujet d'Angot, notamment ce qu'elle dit de ce qu'elle écrit qui est loin d'être inintéressant - j'inclus ce qu'elle dit de l'écriture, la relation qu'elle a à ça -, mais sur ce point, il n'y a jamais qu'elle qui parle, l'intéressée, et même si elle s'expose, se met en danger, elle ne peut pas dire ce que ressent le lecteur, pas du même point de vue en tout cas, je veux parler d'un sentiment de peur qui étreint, saisit, qui rive à la lecture, met dans la dépendance, sous l'emprise, qui rend fébrile et ferait presque détester le fait de lire, cette infirmité du texte face au corps, cette indéniable solitude du lecteur devant la caresse d'amour, l'osmose ou la dévoration. Bien sûr, comme les choses ne sont jamais sans tourner mal, on se récupère, mais ce n'est pas là le plaisir ou la jouissance. La jouissance au contraire est dans le fait de se perdre, elle n'est jamais loin de faire mal, comme si elle avait à voir avec la séparation. Que les lettres, la littérature, puissent produire cela, d'autres écrivains nous l'avaient fait ressentir, à leur manière, qui est toujours absolument singulière. On peut penser à Duras, à Ernaux - je n'établis pas de jugement de valeur, juste des rapprochements -, des femmes donc, je ne sais pas si les hommes sont allés aussi loin dans l'exploration du vécu affectif et amoureux, leur corps et une pudeur apprise, une fermeture, une surdité, semblent les en empêcher, les plus sensibles n'étant apparemment pas les plus charnels. Ils viennent un peu vite, s'enfuient trop tôt. Là aussi est la pudeur, la peur dont je parle. Angot est intrépide, mais elle connaît la peur ; elle ne la surmonte pas, elle la rend agissante et dans son va-tout la jeune fille côtoie la putain, elle partage le même corps et le même destin. Il faut ajouter la femme et la maman. Que tout se mêle chez un être n'a rien d'étonnant, qu'une écriture extirpe d'un seul corps, d'un seul personnage, ce concert de voix ou de bruits, de silence aussi, de cris, est déjà beaucoup plus rare. Que l'on s'en avise voire s'en inquiète est dans l' ordre des choses , participe même de l'édification de cet ordre, ce qu'on peut appeler, au sujet de cet écrivain, un phénomène, avec ses lois. C'est toujours le même paradoxe, c'est autour de la voix qui murmure, hurle ou se tait que la vie s'organise, alors qu'elle crie l'impossibilité d'aller plus loin, de parler, de manger, de dormir ou souffler
(je n'ai évidemment rien contre le souci de faire monde, je rappelle simplement qu'il s'appuie sur son contraire, une violence meurtrière, fondatrice).
Ouverture, déchirure. Un monde cherche à sortir, se délivrer, disparaître ou s'anéantir. Ou plutôt non, le monde d'Angot ne veut pas disparaître, il veut rester dans l'ouverture, l'ouvert, comme si en dépit de tout, l'écrivain, l'auteure, ne faisait que dire oui, qu'apprendre à tenir longtemps ce « oui » à la vie et à son exigence de dépassement, d'épanouissement, d'éclosion, d'explosion, confer l'exergue de ce Rendez-vous, le salut à Rimbaud. Mais prudence, avec Rimbaud, malgré lui, on touche au mythe, au don, au sacrifice. Ce n'est pas là, me semble-t-il, le fond de commerce de l'écriture de Christine Angot - la mention de son prénom ici veut aider à le faire comprendre même si au sujet d'une lecture qu'elle fait avec ce comédien dont elle est amoureuse, elle dit « on donnait tout », sans savoir si ce geste allait conforter ou détruire leur histoire naissante, peut-être déjà anéantie, vampirisée, par l'écriture, par son démon.
Répète voir
Il y a une chose, un
diktat, auquel il est difficile de déroger. Il veut que la vérité tienne dans le discours, qu'on puisse la dire, même si c'est dur. Des écrivains peut-être faut-il être tendre pour penser ça ont pensé ou écrit Proust compte parmi eux que la vérité pouvait échapper au discours, à la grossièreté des mots, j'aurais envie d'ajouter à la vulgarité des corps car mépriser les mots ou la langue c'est toujours viser le corps ou ne pas lui faire assez confiance. La vérité s'échapperait malgré la volonté, émanation ou fragrance poétiques. Angot n'est évidemment pas de cette famille. Ce n'est pas qu'elle ne soit pas tendre mais une dureté semble au fondement de sa sensibilité, une dureté dont elle peut se repentir, sur laquelle elle revient, sur laquelle toute son écriture comme sur sa propre origine insiste. Angot répète, Angot se répète, sa langue se mord la queue, les mots se dédoublent, l'image se floute, c'est un vertige, un tremblement, un bégaiement. Elle excelle dans cet exercice, elle sait comme personne faire vaciller le corps et la langue, notamment quand elle-même donne corps à son texte, quand elle lit, quand elle joue, quand elle répète au sens théâtral cette fois, ou même simplement quand elle parle, les mots peinent à venir au jour, à se frayer un chemin dans le fouillis du corps dont les organes, elle le dit, semblent parfois ne plus se distinguer les uns des autres.
Rendez-vous rend essentiellement compte d'une histoire d'amour entre l'écrivain, la narratrice si vous voulez, et un comédien (je laisse les autres de côté, en fait plusieurs histoires se mêlent, s'interpénètrent). Un terrain privilégié, pas seulement parce que la romancière est aussi dramaturge mais parce que le corps de l'écrivain que dessine, travaille l'écriture parle en priorité à celui qui fera profession de lui donner corps. Duras disait combien le corps de l'écrivain pouvait faire fantasmer, elle parlait d'elle. Que devrait dire Angot ? Ai-je bien vu, ai-je bien entendu, reviens dessus, répète, reprends, redis, je veux en croire mes oreilles. Obsession oui, mais esthétique aussi, écriture, comique ou dramatique, dramatique parce que rupture, cassure, comique parce que redite, déjà vu, déjà joué :
« Ce qui était drôle, c'était quand il avait dit : moi j'aime l'avant, j'aime tout ce qui est avant, et là c'est fait, c'est derrière, et trop vite, sans que j'aie eu le temps de me rendre compte. De voir ce qui arrive. Il avait l'impression qu'on avait tout gâché, parce que même s'il devait se passer quelque chose c'était derrière, et lui ce qu'il aimait c'était l'avant, tout ce qu'il y avait avant, maintenant il n'y a plus d'avant. J'avais dit : peut-être pas, il y a peut-être encore un avant. Avant la deuxième fois. Ah oui, oui, la première fois c'est fait, ça c'est fait, mais il y aurait un avant qui serait avant la deuxième fois, oui, la première fois, c'est fait, ça c'est fait, on n'y revient plus. Mais il peut y avoir un avant après. Il souriait enfin un peu, et moi aussi. »
Le passé, c'était l'avenir. Le présent c'est maintenant du passé. L'avenir ce sera comme avant. Tout ça pris dans un mélange des temps et une répétition des mêmes mots à différents endroits, différents lieux et temps. Régressif ? sans doute, mais lucide aussi sur ce dont on est fait, un feuilletage temporel dont le livre donne une image, complexe et chahutée, pour autant qu'un ressenti physique et mémoriel l'accompagne. On ne le dit pas souvent, mais au-delà de ce qu'il nous apprend sur l'autre, un livre sert aussi à réveiller sa propre mémoire et à revisiter sa propre histoire, laquelle interfère avec celle qu'on lit, s'y mêle, et peut-être s'y démêle. Vocation sociale et quasi pédagogique de l'écriture d'Angot : aussi différente que je sois de vous, rien de ce que j'écris ne vous est étranger. On peut en sourire, ça peut aussi irriter. Il faut consentir à y revenir. Là serait la violence, plus que dans l'exhibition, le voyeurisme ou le narcissisme auxquels, il faut bien le dire, nous sommes quasiment rompus. La question avec Angot, c'est celle de l'altérité, de celle qui dérange et déplace les limites, entre soi et soi, soi et son conjoint, son autre, ses parents, ses enfants
parce qu'on ne s'accomplit pas sans l'autre, quelle que soit sa forme, qu'il nous excite ou nous endorme, nous manque, nous gave ou nous féconde.
Mets-toi là
Pour parler trivialement, j'ai envie de dire qu'Angot ne sait pas où elle en est. Son écriture s'affole, elle fusionne avec l'autre, le dépouille sans vergogne, elle analyse tout, démonte toute la machine, expose les pièces, les morceaux. Ça produit un effet dévastateur. Si on y est sensible en tant que lecteur, on ne sait plus non plus où on est et on attend d'elle qu'elle recompose le tout sans quoi on ne marche plus, on ne peut plus. Elle dit des choses comme il a mis son doigt dans mon vagin ou on a fait l'amour dans tous les hôtels de la côte, comme ça en passant. Elle ne dit pas que c'est insignifiant mais la distance analytique et obsessionnelle avec laquelle elle dépeint tout, et en particulier le sexe, est ravageuse. Tout est permis, il n'y a plus de limite, tout ne fait qu'effleurer, le pire aussi, passer comme sur une surface, la vie d'une autre. Evidemment c'est une défense, elle le sait. Elle analyse le phénomène, ce phénomène de dépossession contre lequel elle lutte mais auquel elle recourt comme à un passage obligé, fond obscur, ruineux, sur lequel édifier la nouvelle Christine. C'est à cette place qu'elle met le lecteur, à cette place de spectateur impuissant qui n'a pas d'autre issue que de se laisser défaire par l'écriture, de profiter des forces qu'elle convoque pour se décomposer à son tour, pas nécessairement dans un rapport d'empathie, Angot n'appelle pas nécessairement ça, une froideur voire même une sorte de trahison, une aptitude à trahir inhérente au personnage empêchent l'identification ou la limitent (rien n'est plus personnel que la manière de trahir). Ainsi échappe-t-elle au sentiment, son affaire c'est les affects, leur puissance impersonnelle qui est le moteur de son écriture. Ce sont eux qui organisent l'écriture. Même si cet écrivain rationalise à l'excès, la raison d'Angot n'est jamais que le déguisement de ses passions, l'habit sobre qu'elle leur met. Même la jupe à fleurs, image de la défloration, ne peut pas être portée sans que la raison en décide. Et c'est à la raison encore qu'il est demandé de mettre un frein à la raison, on n'en sort pas. Il faudrait se taire mais c'est ne plus exister. Angot ne dit pas seulement à la vie ou à ses amants mets-toi là, dans mon livre, dans mes phrases, l'écriture lui dit mets-toi là, à ta table, et écris-moi, écris la littérature, écris la vie, le sexe, le corps, les corps, écris l'inceste, écris tout, dévore tout, j'ai faim. Elle est partout, elle veut aller et va effectivement partout, là où on l'appelle et là où elle ne sait pas encore vouloir ou ne pas vouloir aller. Comment ne finirait-elle pas par penser qu'elle est manipulée, ou, en d'autres termes, comment n'arriverait-elle pas à se dire qu'un autre l'a faite, mais cette pensée là, on dirait qu'elle ne peut pas l'admettre. De là son obstination. Elle ne veut pas céder. Elle n'est pas fatiguée, jamais, la fatigue n'est pas sienne, c'est l'extérieur qui est fatigant. Elle subit la fatigue donc, contrairement à ses pleurs qui sont comme un don impersonnel qu'elle sait recevoir, don du dedans, production intérieure.
Angot dit tout, rien n'est plus impudique que l'écriture. Ce qu'elle fait du lecteur ? elle le tire du côté de l'écriture, elle exigerait presque qu'il renonce à tout pour ça, sans le dire, par la force seule de l'exemple. Evidemment personne ne voudrait être Christine Angot. Mais il ne s'agit pas de ça, juste de porter sa vie au point le plus haut ou le plus bas, ils communiquent, et parfois même ils communiquent leur vitalité au langage qui devient alors quelque chose d'aussi précieux que la vie, quelque chose d'avec quoi la vie ne peut pas être séparée sans sombrer dans l'artifice et le mensonge. Car si le livre ne dit pas vrai la vie ne vaut plus rien, elle devient le mensonge initial que la littérature ne peut pas reconnaître, duquel elle ne peut pas provenir. En revanche, si la littérature dit vrai, contre l'évidence, le bon sens ou les faits, alors on peut encore tenir, quelque chose vaut encore le coup. Avoir dit que ça ne marche pas est devenu la forme de la promesse et la vie à venir le démenti qu'il faut lui apporter. On verra ça demain, promis.