Un motif en regard pixellisé
Jérôme
Game
Tous les 24 ou 25 du mois (dépendant des jours
fériés), invariablement, je reçois une carte postale
fabriquée et envoyée par un même correspondant.
Sur le recto figure une photographie, sur le verso un texte imprimé,
et mon adresse. Celui qui me l'envoie en même temps qu'à
un nombre fixe d'autres personnes est plasticien et poète : Eric
Suchère. Ces envois ont débuté en octobre 1997,
mois du trentième anniversaire de l'expéditeur : "ce
projet commencé le jour de mes trente ans devrait s'achever en
2028 après mes soixante ans ; il sera, alors, constitué
de 365 textes pour : une correspondance, une éphéméride,
un autoportrait en continu, un journal, un résumé, un
condensé, un précipité, une commémoration."
La liste des correspondants évolue selon le vécu de l'expéditeur,
l'intensité de ses relations. Au début, les photos, numériques
ou scannées puis retravaillées à l'ordinateur,
étaient le plus souvent des autoportraits. Puis il y eut des
paysages urbains, des ciels, des bouts d'objets laissés en déréliction
dans la ville, plusieurs autres sujets encore. Toutes jouent sur le
décadrage, l'angle de prise de vue, le gros plan, notamment.
Elles insistent pour faire ressortir la matière, le grain, l'artificialité
du réel comme la réalité de l'artifice en capturant
ce qui, de la ville ou de la nature, est en déshérence
perspective. Du corps de l'auteur - ombré, peinturluré,
mis en abîme autour de l'il - au grain de peau des tuyères,
tuiles, toits, ponts en bétons, arbustes ou buissons, c'est le
nivellement, la mise à plat de la matière du monde (choses
et êtres confondus) via la pixellisation qui est à l'uvre.
La nature tridimensionnelle, anguleuse, obtuse, du monde, les infractuosités,
les sinuosités du grain en gros plan, sont liquéfiées
telles une peinture fortement métallique qu'on aurait étalée
à même l'écran ou sur la carte postale. Les grumeaux
du réel s'évaporent, rentrent en eux-mêmes, se recouvrent
dans la surface complète de la carte postale. L'il (du
preneur de vue comme celui du modèle) est incorporé à
même les choses, ingéré, digéré, l'il
est dans les corps et la matière.
Parallèlement à ces envois, Eric Suchère reproduit
photos et textes (numérotés) sur un site web qui leur
est dédié, défilant verticalement : d'abord la
photo (plus grande que la carte postale), puis le texte, avec un système
d'archivage .
Par ailleurs, il lit souvent ses textes en publique, dont celui des
cartes postales, et a exposé certaines de ses photographies.
Enfin, il a récemment fait paraître un livre, Lent,
qui reprend exclusivement les textes des cartes postales numérotées
des cinq premières années (1997-2002).
Au sein de ce travail pluridisciplinaire (Eric Suchère est par
ailleurs l'auteur de nombreux ouvrages de poésie et de critique
d'art, de livres d'artiste, de films vidéo et de pièces
sonores comme d'expositions plastiques), cet agencement singulier constitue
un système hybride susceptible d'intensifier l'écriture
par l'image, le textuel par le visuel, le lisible par le visible, l'objet
par l'écran, le texte par la voix, l'action par l'ubiquité
du virtuel internet - et réciproquement, et de façons
croisées pourrait-on dire. Résumons-nous : 1. la carte
que je reçois, en recto verso, mais quel côté est
le recto/verso de l'autre ? ; 2. le site que je vois et sur la surface/écran
duquel le lisible et le visible se mêlent en défilant ;
3. les lectures que j'entends, vois et perçois physiquement ;
4. le livre que je lis, mais qui, ayant paru après les cartes,
site et lectures, me renvoie immanquablement aux images par leur absence
même, et/ou aux images mentales que j'ai de ces images : toutes
ces dimensions interviennent simultanément, formant un ensemble
complexe dont l'intrication est enrichissante et neuve du point de vue
de la perception comme de celui de l'expression.
Littérairement, Lent est composé de soixante textes
courts, en prose, d'une demi-page à une page et demi. Dans un
art prononcé de la syntaxe, et faisant usage d'un lexique à
la fois courant et recherché (je veux dire : précis plutôt
que technique), cette écriture s'attache à manifester
ce que le sens de la perception visuelle doit à une objectivation
du langage et de son usage. Résolument matérialiste et
pongienne (Eric Suchère a notamment publié un Souvenir
de Ponge ), elle tente d'abstraire toute instance subjective des
énoncés, notamment par un usage très novateur de
la ponctuation et du substantif, hachurant la phrase non pas pour signifier
une perception parcellaire ou saccadée mais mosaïque, on
pourrait même dire pixellisée, des objets du monde. C'est-à-dire
que cette écriture trouve son unité dans un diffracté
assumé par une syntaxe disjonctive plutôt que synthétique
: " Guette mobile, sans dire, perçois tout, prends l'apparition
ou viens et. Je, nomade, débute comme brute et je suis, suis
: observation de la transformation de toutes les sensations physiques
en émotions totales, vite saisies, impossible que jaillit ",
et : " Une marche : vu d'un sommet, retiens : direct dans l'étendue
saisie : même si centre en face d'il : en contrebas juste
: du promontoire avant l'étendue, cerne : une colline en mamelon
". Plutôt qu'une description d'objet ou même d'une
perception subjective, c'est de la perception en tant que telle qu'il
est question ici, dans ses moyens, dans ses processus, comme dans ses
apories. Comment cette perception suppose-t-elle un morcellement que
seule l'invention stylistique peut unifier sous forme de textes, sans
pour autant ne rien céder au mythe d'une synthèse naturelle,
objective et réelle, qui serait charriée par le langage
courrant ou la langue maternelle et leur syntaxe soi-disant 'logique',
'cohérente' ou 'spontanée' ? Telle me semble être
la belle réussite de ce travail : reprendre à nouveaux
frais, et avec des outils contemporains considérés objectivement
plutôt que téléologiquement (c'est-à-dire
sans sacrifier au mythe moderniste du 'technologisme'), la délicate
question de l'incommensurable lien entre perception visuelle et énoncé
langagier.
Car à considérer textes et photos ensembles, ce qui est
en jeu dans ce travail protéiforme c'est comment la proximité
du texte et de l'image n'implique ni pure représentation ni pure
fusion de l'un dans l'autre. En effet, le plus souvent, la littérature
pratiquée comme mimésis est une exclusion de l'image,
du regard (de l'acte de regarder), comme du visible. Métaphore,
métonymies et autres tropes existent précisément
pour figurer en mots une réalité physique visible ou une
image mentale. En fait, pratiquement, cet usage revient le plus souvent
à poser ou à entériner une incompatibilité
de principe entre écrire et montrer, écrire et donner
à voir. Une séparation hermétique se construit
entre les deux dimensions par assignation de territoires, de buts et
d'usages spécifiques et exclusifs qui ne peuvent, dans le meilleur
des cas, que se représenter eux-mêmes l'un dans l'autre.
Le classique 'livre d'artiste' disposant poème et images en chiens
de faïence en est un exemple classique. Le lettrisme en est un
autre, à l'autre bout du même paradigme.
Lent, pour sa part, fait le choix de ne pas reproduire les photographies,
mais de travailler sur la mémoire (pour ceux qui les ont vues
sur le site web) ou sur l'intellection (pour ceux qui ne les ont pas
vues mais qui peuvent lire la quatrième de couverture où
le dispositif est exposé, et qui peuvent se reporter au site
web dont l'adresse est mentionnée ). Ledit site quant à
lui, propose textes et images. Mais dans un cas comme dans l'autre,
c'est bien, me semble-t-il, à un mouvement de glissement qu'on
assiste, d'un modèle de représentation ou d'illustration
d'une uvre (photographique) dans une autre (littéraire,
ou réciproquement) à un modèle d'interpénétration
ou d'hybridation, ou encore de contamination, dont le principe, loin
de consister en l'affaissement pur et simple des frontières génériques
en un 'tout' informe et abscons, est paradoxalement fondé sur
l'altérité générique et les résistances
formelles entre uvre visuelle et texte littéraire. Car
en effet, que ce soit in absentia dans Lent ou in presentia
dans le site web, les pouvoirs spécifiques de l'image et du texte
se révèlent en proportion des modifications provoquées
en chacun d'eux individuellement par le jeu de leur affection croisée.
Le texte n'explique ou ne légende pas l'image, pas plus que l'image
n'illustre ou ne représente le texte - même s'ils partagent
un thème ou un motif. La tension créée par l'absence
de représentation et l'insistance de leurs caractères
idiosyncrasiques juxtaposés est ce qui, paradoxalement, altère
textes et images vis-à-vis d'eux-mêmes, comme en retour.
Les dispositifs successifs et, maintenant que Lent a paru, simultanés
créés par Eric Suchère agencent en définitive
une machine abstraite de contamination entre image et texte où
l'affection réciproque du texte et de l'image a rétrospectivement
modifié la nature des éléments de l'interaction.
Symétriquement, la contamination est le moment ou cette affection
réciproque a révélé quelque chose de l''essence'
des textes et des images que leur nature propre, unique, n'aurait jamais
été capable de révéler toute seule.
Pour le dire autrement, ce que ce livre nous montre c'est que 1 + 1
(photo + texte ou site + livre) n'égalent pas 2 (ensemble où
la part du texte comme celle de l'image serait clairement identifiable,
repérable) ni 3 (tel ensemble chapeauté par un méta-discours
sur le thème du 'mélange' ou du 'mixte') mais n : n comme
nouveau terme, nouvelle entité, hybride inconnu et ne se rapportant
pas à la somme ou au produit ou au quotient de ses éléments.
C'est le travail photographique (de production comme de contemplation
: faire la photo comme la voir une fois faite) qui tisse l'écriture,
l'embraye, la fait débrayer. Et c'est cette pratique textuelle
qui en retour (c'est-à-dire, dans cette temporalité paradoxale
du faire artistique et littéraire, en amont), active le regard
et la pratique machinique, technique, vers des pistes particulières
(qui peuvent prendre elles aussi la forme paradoxale d'une passivité,
d'un détour, d'un angle mort). Il n'y a pas détermination
réciproque mais bien infection croisée entre deux pratiques
qui conservent toujours, jusqu'à sur l'écran et la page,
leurs places respectives, propres et autonomes.
En définitive, ce qui est ainsi créé, mis en uvre,
c'est une tension jamais résolue. Cette irrésolution vive
est le cur de l'uvre en ce qu'elle porte interrogation du
statut de la matière sémiotique dans ses devenirs changeants
, mais surtout, en ce qu'elle trace le lieu d'un sensible inédit,
fait d'intellection comme de sensation, et à même de créer
des affects et des perceptions neufs. Ce lieu, c'est la surface : celle
de l'écriture (la page) comme celle, sensible, de l'impression
photographique ou de l'écran, et, bien sûr, celle de l'il.
Au mitan du livre, dans un texte intitulé " Art Poétique
", Eric Suchère écrit : " Le complexe du devant
soi, ni linéaire, ni transparent, impose de dire une épaisseur.
Je pense l'épaisseur en une surface grammaticale. J'embarrasse
et encombre la surface grammaticale. J'escompte la surface grammaticale
en une surface autonome de son sujet et émotive " ; et :
" tout texte devient le fixe image. Alors, la syntaxe entrechoquée
revivifie l'expérience du vu et vécu à l'opacité
première où l'opaque est la pudeur que le faux intime
révèle ". Le motif reliant tous ces enjeux textuels
et visuels via la surface du poème comme de l'image photographique,
c'est ainsi le regard - un regard pixellisé sur l'écran
et syntaxique sur la page, qui, dans son aptitude à reconfigurer
la perception en " escomptant " la sensibilité polymorphe
de toute surface, en l'" encombrant " et en l'" embarrassant
", montre aussi tout le talent de l'écriture d'Eric Suchère.
Un
motif en regard pixellisé,
par Jérôme Game