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Lent
d' Éric Suchère

éditions Le Bleu du ciel
2003, 94 pp., 13 €


Un motif en regard pixellisé
                                                                                Jérôme Game

 

Tous les 24 ou 25 du mois (dépendant des jours fériés), invariablement, je reçois une carte postale fabriquée et envoyée par un même correspondant. Sur le recto figure une photographie, sur le verso un texte imprimé, et mon adresse. Celui qui me l'envoie en même temps qu'à un nombre fixe d'autres personnes est plasticien et poète : Eric Suchère. Ces envois ont débuté en octobre 1997, mois du trentième anniversaire de l'expéditeur : "ce projet commencé le jour de mes trente ans devrait s'achever en 2028 après mes soixante ans ; il sera, alors, constitué de 365 textes pour : une correspondance, une éphéméride, un autoportrait en continu, un journal, un résumé, un condensé, un précipité, une commémoration." La liste des correspondants évolue selon le vécu de l'expéditeur, l'intensité de ses relations. Au début, les photos, numériques ou scannées puis retravaillées à l'ordinateur, étaient le plus souvent des autoportraits. Puis il y eut des paysages urbains, des ciels, des bouts d'objets laissés en déréliction dans la ville, plusieurs autres sujets encore. Toutes jouent sur le décadrage, l'angle de prise de vue, le gros plan, notamment. Elles insistent pour faire ressortir la matière, le grain, l'artificialité du réel comme la réalité de l'artifice en capturant ce qui, de la ville ou de la nature, est en déshérence perspective. Du corps de l'auteur - ombré, peinturluré, mis en abîme autour de l'œil - au grain de peau des tuyères, tuiles, toits, ponts en bétons, arbustes ou buissons, c'est le nivellement, la mise à plat de la matière du monde (choses et êtres confondus) via la pixellisation qui est à l'œuvre. La nature tridimensionnelle, anguleuse, obtuse, du monde, les infractuosités, les sinuosités du grain en gros plan, sont liquéfiées telles une peinture fortement métallique qu'on aurait étalée à même l'écran ou sur la carte postale. Les grumeaux du réel s'évaporent, rentrent en eux-mêmes, se recouvrent dans la surface complète de la carte postale. L'œil (du preneur de vue comme celui du modèle) est incorporé à même les choses, ingéré, digéré, l'œil est dans les corps et la matière.
Parallèlement à ces envois, Eric Suchère reproduit photos et textes (numérotés) sur un site web qui leur est dédié, défilant verticalement : d'abord la photo (plus grande que la carte postale), puis le texte, avec un système d'archivage .
Par ailleurs, il lit souvent ses textes en publique, dont celui des cartes postales, et a exposé certaines de ses photographies.
Enfin, il a récemment fait paraître un livre, Lent, qui reprend exclusivement les textes des cartes postales numérotées des cinq premières années (1997-2002).
Au sein de ce travail pluridisciplinaire (Eric Suchère est par ailleurs l'auteur de nombreux ouvrages de poésie et de critique d'art, de livres d'artiste, de films vidéo et de pièces sonores comme d'expositions plastiques), cet agencement singulier constitue un système hybride susceptible d'intensifier l'écriture par l'image, le textuel par le visuel, le lisible par le visible, l'objet par l'écran, le texte par la voix, l'action par l'ubiquité du virtuel internet - et réciproquement, et de façons croisées pourrait-on dire. Résumons-nous : 1. la carte que je reçois, en recto verso, mais quel côté est le recto/verso de l'autre ? ; 2. le site que je vois et sur la surface/écran duquel le lisible et le visible se mêlent en défilant ; 3. les lectures que j'entends, vois et perçois physiquement ; 4. le livre que je lis, mais qui, ayant paru après les cartes, site et lectures, me renvoie immanquablement aux images par leur absence même, et/ou aux images mentales que j'ai de ces images : toutes ces dimensions interviennent simultanément, formant un ensemble complexe dont l'intrication est enrichissante et neuve du point de vue de la perception comme de celui de l'expression.
Littérairement, Lent est composé de soixante textes courts, en prose, d'une demi-page à une page et demi. Dans un art prononcé de la syntaxe, et faisant usage d'un lexique à la fois courant et recherché (je veux dire : précis plutôt que technique), cette écriture s'attache à manifester ce que le sens de la perception visuelle doit à une objectivation du langage et de son usage. Résolument matérialiste et pongienne (Eric Suchère a notamment publié un Souvenir de Ponge ), elle tente d'abstraire toute instance subjective des énoncés, notamment par un usage très novateur de la ponctuation et du substantif, hachurant la phrase non pas pour signifier une perception parcellaire ou saccadée mais mosaïque, on pourrait même dire pixellisée, des objets du monde. C'est-à-dire que cette écriture trouve son unité dans un diffracté assumé par une syntaxe disjonctive plutôt que synthétique : " Guette mobile, sans dire, perçois tout, prends l'apparition ou viens et. Je, nomade, débute comme brute et je suis, suis : observation de la transformation de toutes les sensations physiques en émotions totales, vite saisies, impossible que jaillit ", et : " Une marche : vu d'un sommet, retiens : direct dans l'étendue saisie : même si centre en face d'œil : en contrebas juste : du promontoire avant l'étendue, cerne : une colline en mamelon ". Plutôt qu'une description d'objet ou même d'une perception subjective, c'est de la perception en tant que telle qu'il est question ici, dans ses moyens, dans ses processus, comme dans ses apories. Comment cette perception suppose-t-elle un morcellement que seule l'invention stylistique peut unifier sous forme de textes, sans pour autant ne rien céder au mythe d'une synthèse naturelle, objective et réelle, qui serait charriée par le langage courrant ou la langue maternelle et leur syntaxe soi-disant 'logique', 'cohérente' ou 'spontanée' ? Telle me semble être la belle réussite de ce travail : reprendre à nouveaux frais, et avec des outils contemporains considérés objectivement plutôt que téléologiquement (c'est-à-dire sans sacrifier au mythe moderniste du 'technologisme'), la délicate question de l'incommensurable lien entre perception visuelle et énoncé langagier.
Car à considérer textes et photos ensembles, ce qui est en jeu dans ce travail protéiforme c'est comment la proximité du texte et de l'image n'implique ni pure représentation ni pure fusion de l'un dans l'autre. En effet, le plus souvent, la littérature pratiquée comme mimésis est une exclusion de l'image, du regard (de l'acte de regarder), comme du visible. Métaphore, métonymies et autres tropes existent précisément pour figurer en mots une réalité physique visible ou une image mentale. En fait, pratiquement, cet usage revient le plus souvent à poser ou à entériner une incompatibilité de principe entre écrire et montrer, écrire et donner à voir. Une séparation hermétique se construit entre les deux dimensions par assignation de territoires, de buts et d'usages spécifiques et exclusifs qui ne peuvent, dans le meilleur des cas, que se représenter eux-mêmes l'un dans l'autre. Le classique 'livre d'artiste' disposant poème et images en chiens de faïence en est un exemple classique. Le lettrisme en est un autre, à l'autre bout du même paradigme.
Lent, pour sa part, fait le choix de ne pas reproduire les photographies, mais de travailler sur la mémoire (pour ceux qui les ont vues sur le site web) ou sur l'intellection (pour ceux qui ne les ont pas vues mais qui peuvent lire la quatrième de couverture où le dispositif est exposé, et qui peuvent se reporter au site web dont l'adresse est mentionnée ). Ledit site quant à lui, propose textes et images. Mais dans un cas comme dans l'autre, c'est bien, me semble-t-il, à un mouvement de glissement qu'on assiste, d'un modèle de représentation ou d'illustration d'une œuvre (photographique) dans une autre (littéraire, ou réciproquement) à un modèle d'interpénétration ou d'hybridation, ou encore de contamination, dont le principe, loin de consister en l'affaissement pur et simple des frontières génériques en un 'tout' informe et abscons, est paradoxalement fondé sur l'altérité générique et les résistances formelles entre œuvre visuelle et texte littéraire. Car en effet, que ce soit in absentia dans Lent ou in presentia dans le site web, les pouvoirs spécifiques de l'image et du texte se révèlent en proportion des modifications provoquées en chacun d'eux individuellement par le jeu de leur affection croisée. Le texte n'explique ou ne légende pas l'image, pas plus que l'image n'illustre ou ne représente le texte - même s'ils partagent un thème ou un motif. La tension créée par l'absence de représentation et l'insistance de leurs caractères idiosyncrasiques juxtaposés est ce qui, paradoxalement, altère textes et images vis-à-vis d'eux-mêmes, comme en retour. Les dispositifs successifs et, maintenant que Lent a paru, simultanés créés par Eric Suchère agencent en définitive une machine abstraite de contamination entre image et texte où l'affection réciproque du texte et de l'image a rétrospectivement modifié la nature des éléments de l'interaction. Symétriquement, la contamination est le moment ou cette affection réciproque a révélé quelque chose de l''essence' des textes et des images que leur nature propre, unique, n'aurait jamais été capable de révéler toute seule.
Pour le dire autrement, ce que ce livre nous montre c'est que 1 + 1 (photo + texte ou site + livre) n'égalent pas 2 (ensemble où la part du texte comme celle de l'image serait clairement identifiable, repérable) ni 3 (tel ensemble chapeauté par un méta-discours sur le thème du 'mélange' ou du 'mixte') mais n : n comme nouveau terme, nouvelle entité, hybride inconnu et ne se rapportant pas à la somme ou au produit ou au quotient de ses éléments. C'est le travail photographique (de production comme de contemplation : faire la photo comme la voir une fois faite) qui tisse l'écriture, l'embraye, la fait débrayer. Et c'est cette pratique textuelle qui en retour (c'est-à-dire, dans cette temporalité paradoxale du faire artistique et littéraire, en amont), active le regard et la pratique machinique, technique, vers des pistes particulières (qui peuvent prendre elles aussi la forme paradoxale d'une passivité, d'un détour, d'un angle mort). Il n'y a pas détermination réciproque mais bien infection croisée entre deux pratiques qui conservent toujours, jusqu'à sur l'écran et la page, leurs places respectives, propres et autonomes.
En définitive, ce qui est ainsi créé, mis en œuvre, c'est une tension jamais résolue. Cette irrésolution vive est le cœur de l'œuvre en ce qu'elle porte interrogation du statut de la matière sémiotique dans ses devenirs changeants , mais surtout, en ce qu'elle trace le lieu d'un sensible inédit, fait d'intellection comme de sensation, et à même de créer des affects et des perceptions neufs. Ce lieu, c'est la surface : celle de l'écriture (la page) comme celle, sensible, de l'impression photographique ou de l'écran, et, bien sûr, celle de l'œil. Au mitan du livre, dans un texte intitulé " Art Poétique ", Eric Suchère écrit : " Le complexe du devant soi, ni linéaire, ni transparent, impose de dire une épaisseur. Je pense l'épaisseur en une surface grammaticale. J'embarrasse et encombre la surface grammaticale. J'escompte la surface grammaticale en une surface autonome de son sujet et émotive " ; et : " tout texte devient le fixe image. Alors, la syntaxe entrechoquée revivifie l'expérience du vu et vécu à l'opacité première où l'opaque est la pudeur que le faux intime révèle ". Le motif reliant tous ces enjeux textuels et visuels via la surface du poème comme de l'image photographique, c'est ainsi le regard - un regard pixellisé sur l'écran et syntaxique sur la page, qui, dans son aptitude à reconfigurer la perception en " escomptant " la sensibilité polymorphe de toute surface, en l'" encombrant " et en l'" embarrassant ", montre aussi tout le talent de l'écriture d'Eric Suchère.

Un motif en regard pixellisé, par Jérôme Game




Eric Suchère, Lent
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