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Sker, le roman-poème de Liliane Giraudon
est sous-titré Homobiographie. Homo-bio-graphie : ou comment
l'auto-érotisme distancié d'une écriture hybride
(ce n'est pas un poème, ce n'est pas un roman, ce n'est pas un
essai) parvient paradoxalement à faire consister une figure
celle de la locutrice, Liliane à force d'en plier les énoncés,
d'en diluer les pensées, d'en disjoindre les dates, d'en démembrer
les organes. Ce qui reste (ou ressort) de ce tamis admirable, au mouvement
tantôt lent, tantôt saccadé, tantôt narratif,
tantôt contemplatif, tantôt référentiel, tantôt
porté vers lui-même, c'est un éther existentiel, l'incarnation
instable d'une conscience virtuelle une impersonnalité.
L'épars y devient organique. Il n'est pas un état transitoire
du corps et de l'esprit, une stase du moi comme du je, il est leur substance
même c'est-à-dire, également, la temporalité
non-chronologique de l'écriture, cette dernière comme présent
pur.
Tout commence par le nom du frère, Hervey/Harvey, dédicataire
du livre et jumeau de Lilian/Lilianne. Ils sont nés ensembles sous
le binôme prénom/nom patronymique d'une actrice du cinéma
muet, Lilian Harvey. Mais tout commence aussi en un corps dont la stabilité
morphologique est originairement instable : «Longtemps on a parlé
de nous globalement. Sans distinction. Les bessons. Les jumeaux. Parce
qu'il y avait trop de membres, on avait craint un monstre. Puis, à
travers la peau du ventre on distingua deux corps. Un seul nom fit l'affaire
et qu'on sectionna». De cette double détermination physiologique
et langagière Sker se fait la ligne de fuite, le dépliage/pliage
du corps par les mots révélant/opacifiant un devenir-écrivain
: «Désignée à partir d'un corps détruit
par l'industrie du parlant, j'écris ce que j'écris et pas
autre chose», ou : «Comment le rebut devient rébus».
Le corps parlant, sexué, historisé, la subjectivité
à laquelle il donne lieu à travers une vie d'écrivain
son adhérence, son éclatement, sa mise à distance
, structurent ainsi le livre, depuis la naissance de la locutrice
jusqu'au moment t de l'écriture, celle de Sker, mais
via force ellipses, géographiques le Mexique, le Tibet,
les Antilles et thématiques le désir sexuel
et la temporalité notamment.
Le thème sexuel est ici une asymptote, une limite : ce qui se dérobe,
ne s'agrège pas stylistiquement, et ainsi déporte négativement
le texte vers un ailleurs : «Dire la vérité dans le
sexe, pourquoi c'est impossible. La vérité en sexe comme
la vérité en peinture. Ce qu'on fait dans un corps parce
qu'on ne pouvait pas ne pas le faire. Le faire autrement». Cet ailleurs,
c'est l'iconoclasme : le caractère erratique du désir, comme
des configurations corporelles qu'il suscite ou révèle,
excède la représentation comme la conscience de soi anthropomorphe
et précipite un morcellement généralisé
«Le corps reçoit des morceaux, écrit des morceaux,
déplace des morceaux. Rues et jardins. Lits et tables. Des villes,
de la terre ou du sable, l'herbe» et une dissolution : «Brusque
fatigue. On pourrait imaginer un bain. À usage dissolvant./Rejet
du corps. Son corps. Du texte. Son texte». Sker est ce bain
paradoxal qui fait texte à mesure qu'il (se) le défait.
Ce chiasme productif repose notamment sur une syntaxe de la non-syntaxe
«Je pense à des phrases sans syntaxe»
faite d'affirmations courtes, d'incises, de subordonnées indépendantes,
de notations télégraphiques, de prescriptions désubjectivées,
et qui lient les énoncés à force de les délier,
à force de les porter à une légère ébullition
: «Adéquation à une autre forme. Secouer l'ancien
corps. Il ne faut pas tenter de réajuster des pratiques mais avancer.
Ne pas donner à lire ce qui n'est pas éteint». Un
tenseur fécond de cette syntaxe semble être un hétéronyme
abstrait de l'auteur, qui agit à la façon d'une métonymie
généralisée et impersonnelle: «La Marquise».
«La Marquise répète son aversion pour tout engagement.
Elle lui dit je veux me dégager, je veux dégager...».
À qui le dit-elle ? À l'auteur, à la locutrice, au
lecteur, à la langue, à la phrase, au paragraphe, à
la page. Et «Des voix acousmates dont on ne peut percevoir l'origine»
s'agencent, comme en écho, à travers tout le livre.
Ce brouillage est volontaire sans être programmatique
ou démonstratif. Il anime le livre, lui donne vie : «Stratégie
fractionnelle, fragmentaire. Le livre. Fabriquer du livre comme de l'air./Qu'est-ce
qu'un livre. Un poumon. Palper avec l'il. En revenir rincé,
détruit». Ce qui est ainsi révélé c'est
la temporalité non-chronologique du corps et de la conscience,
qui sont soit poreux «Aucune continuité dans l'existence
puisque je pars de l'actualité d'un présent éphémère»
et : «L'antérieur comme l'ultérieur entrent en collision
avec chaque détail noté. Rêvant, oui, de cet état
intransitif, faisant de mon corps une caisse chambre d'écho, réceptacle
au ruissellement incessant» soit pliage : «Pliure incessante
: façon de rechercher cette figure du poil dans la bouche. Sachant
que son auto-éducation (avant l'autodécollation) passera
par une véritable défiguration». Les effets, plutôt
que les causes, sont mis en lumière, l'existence comme système
d'effets rapportés les uns aux autres «Ce qui se passe
quand la chose est passée» affectant, de proche en
proche, jusqu'à l'identité : «Travailler l'oubli.
Le décalage. Y penser pour l'acte d'écrire mais aussi pour
celui de vivre. Perdre son nom. Glissade (je tombe, j'ai peur, mais non,
c'est de l'eau qui coule, pas ton sang)».
Au fil du livre se met en place un admirable art poétique
dont le temps de conjugaison est l'«absent de l'indicatif»,
et qui n'est pas sans rappeler le «futur ancien fugitif» d'Olivier
Cadiot. Il semble désigner le temps de l'interstice, celui du décalage
naturel, de l'extériorité à soi, de la pulvérisation
du moi : «Poèmes détournés ou poèmes
retouchés./Poèmes corps étrangers. Le temps mobile.
Je pars des faits, j'écris des simulacres. (Dispositif d'énonciation.)/Ce
qui n'est pas visible mais présent entre les fragments. Dans l'entre-fragments».
S'isole alors une finalité poétique simultanément
objectiviste et existentielle : «ce que je veux c'est écrire
un poème documentariste (
)
Fabrique de Poème et Documentaires. Singulier
pluriel./DOCUMENTEUSE./Traversée de documents. AUTODECOLLATION/Recherche
de faits. (En vue d'un autoportrait virtuel)/Puisque tous les faits immédiatement
sont refaits». Un auto-portrait mais de l'extérieur, à
distance, et en mouvement, un «Autoptyque Transitif» décliné
dans des «Exercices répétés d'autodécollation»
volatiles et instables, comme un gaz plus léger que l'air et pourtant
faisant corps dans la langue et en langue, y pliant son inertie originale.
«Un entassement de débris. Biographie topographique se doublant
d'une topographie autographique» tenant tout entier en un affaissement
latéral de l'être, lui-même contenu, comme secrété,
dans celui de la phrase, raccourcie, démontée, en boutures
: «Elle dit : Déphrasée. Je suis déphrasée».
Un affaissement ouvert sur l'avenir «le futur la fermente»
et comme ré-ouvrant le passé : «Rétro-naissance».
Ce qui ressort au final de ce grand livre est une
impressionnante capacité à affirmer une inconsistance, à
poser ou à dessiner dans un espace non-euclidien celui d'un
corps sans organes, d'une autobiographie non-chronologique, de voyages
sans trajet, d'un langage sans récit, d'une narration sans ordre
cardinal une présence purement virtuelle, non pas autiste
ou stérilement erratique, mais affranchie de toute prédétermination
historique, langagière, ou anatomique, et donc à même
de révéler et de forger un sens frais sur le monde tel que
compacté puis décompacté par une conscience et un
corps écrivant. «Production d'oubli» : un tel oxymore,
la lecture de Sker le prouve, est gage de liberté et de
force. Aucunes mélancolie, affres ou angoisse face à cette
instabilité fondamentale cette pure absence de fond comme
de fondement , mais plutôt une souveraineté qui ouvre
la tête, décoince la perception (intellectuelle, sensorielle,
émotionnelle), et permet d'envisager une vie comme devenir. La
littérature a-t-elle une ambition plus haute que celle-ci ? Le
livre de Liliane Giraudon en est admirablement digne.
Sker, ou «pour que puisse apparaître, flottant, un corps dans un paysage», une lecture de Sker, de Liliane Giraudon. Par Jérôme Game Liliane Giraudon, Sker, éd. P.O.L. Jérôme Game, Sker, ou «pour que puisse apparaître, flottant, un corps dans un paysage», une lecture de Sker, de Liliane Giraudon © Les amis d'Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2003 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m
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