'Stanislas
je te parle tu manges pas ton yaourt', ou l'écriture de la
suffocation
Jérôme
Game
Six personnages internés dans un asile psychiatrique
s'agitent, causent entre eux, se jaugent. Jeu de rôles macabre
: leur praticien, le Dr. Lenoir, est mort assassiné. Qui
l'a tué ? Tout le monde ? Personne ? La " narratrice
omnisciente " qui fait progresser le récit ? Etait-il
déjà mort ? Mort de tout temps, par nature et par
fonction ? L'écriture du livre, celle de cette 'enquête',
de ce 'mystère' dont la solution tient dans le déroulement
plus que dans le dénouement, se fait partie de Cluedo métaphysique
et esthétique : qu'en est-il de l'identité, du sens
de soi lorsque celui-ci dérape dans le récit pur,
infini ; puis se dilue dans la matérialité, la plasticité
sans fin de ce dernier ? Comment, alors, faire 'prendre' la pâte,
la sauce du soi, la faire consister ou sécher pour être,
être quelqu'un de précis et ainsi pouvoir sortir de
Saint-Anne, du coffre à jouets, du Cluedo, de la page d'encre
imprimée ? C'est la circularité de ces questions,
à la fois flippante et classique, sommes toutes moderne,
que pose, entre autres, Certainement pas, le dernier roman
de Chloé Delaume.
Tandis que l'enquête/jeu fait du surplace en " reload
" et " jet de dés " pour avancer sur les cases
du Cluedo sans aller nulle part en particulier, les chapitres ripent
les uns sur les autres, coulent, dégoulinent, partent en
boucle, se grippent, tournent en bourrique. Comme les phrases d'ailleurs,
qui s'arrêtent souvent net au milieu de. Les personnages et
leurs soucis se déploient : une assistante aspirant à
mieux socialement, un jeune romancier ambitieux, une amoureuse subtile,
une dépressive, un éditeur riche et cynique, d'autres
encore. Leurs actes et affects, leurs névroses et échecs,
leurs figures et celle de leur monde sont énergiquement et
talentueusement brossés par Delaume (mention spéciale
au mitan du livre à " la polka du roi " ou menuet
métonymique des petits marquis de la culture, des paons qui
s'y pavanent en entrechats : faisant " trois petits pas "
de ci de là sur le côté : flippant de justesse
!).
Entre ces vignettes bien senties, déjantées à
souhait, l'autotélie du propos apparaît dans les interventions
à brûle-pourpoint de la " narratrice omnisciente
". Une narration carburant à l'autophagie plus qu'à
l'autofiction se déploie, organique, à base d'oreillettes
et de ventricules cardiaques, de racines, de bulbes, de tiges, de
tout ce qui est rachidien et corporel. A base aussi de personnages
avides et anthropophages, désireux de supplanter l'auteur
pour s'autonomiser, comme les Sims, ces personnages de jeux vidéo
que Delaume pratique assidûment et qui font aussi penser à
Existenz, le film de Cronenberg, dont les protagonistes se
branchent des périphériques tout à la fois
ludiques, digitaux et organico-lubriques dans le corps pour mieux
jouer/jouir. Résultalt : un Pirandello trash, une
Agahta Christie destroy (cf. le magistral Meurtre de Roger
Ackroyd de l'Anglaise), un Tristram Shandy ou un Nouveau
Roman un brin défoncés. Certainement pas s'inspire
sans doute dans sa structure comme dans son propos de ces écritures
du livre dans le livre, du livre qui s'écrit dans le dit
du livre, etc. Moult gages post-modernes sont donnés, plusieurs
petits cailloux laissés. On peut, à la lecture, reconnaître
Pierre, Paul ou Jacques, identifier les lieux et les coteries que
le récit croque dans ces cartouches. Un dispositif savamment
ultra-méta-archi-textuel, fictionnel et référentiel
s'organise, avec des couper-coller de définitions psychiatriques
ou de classifications d'ouvrages littéraires, etc. Et en
même temps, cette représentation sociologique, ou mythologique,
d'un certain monde contemporain et de son écriture n'est
pas l'essentiel, me semble-t-il, dans ce livre. Ce qui m'y apparaît
de plus réussi et original se situe au niveau de l'écriture
plus que du propos ou de la relation à l'époque. En
dépit de quelques déclarations d'intention modernistes
un chouilla crispées ou bon élève en faveur
de ce qu'il nomme " le Verbe ", et qu'il faudrait impérativement
respecter sous peines d'être victimes d'attentats à
la bombe ou de sarcasmes, le texte développe en plusieurs
occasions une écriture très inventive et servant un
caractère, une sensibilité, qui ont du cran. Les effets
de langue y sont forts : on voit dans ces blocs de prose des affects
et des perceptions inconnus, qui apparaissent par la seule force
du style et de la composition, et qui tiennent, qui prennent dans
la tête comme dans l'imagination sensible. On sent qu'un devenir
se joue et prend forme dans cette inventivité langagière.
Ces effets sont produits souvent par des lignes de métonymies
qui filent en pleine effusion, en un galop, une effervescence qui
se contracte et se délie alternativement.
Ce n'est pas tant la précision du vocabulaire et de la phrase,
consommateurs d'énergie, de verve, d'adjectifs et de subordonnées
- tout ce qui fait un certain contrôle, une virtuosité
même, de l'écriture de Delaume - qui me touche que
ce qui y résiste, défait cette maîtrise : une
écriture de la suffocation gagnant sur celle de la lucidité,
de l'affect l'emportant sur celle du diagnostic. " Ecrire en
contre " dit le texte, à la fin : la prodigalité
d'un refus, sa puissance, celle du " certainement pas
", c'est ce désir de fuite têtu qui uvre
le plus créativement et intensément dans ce livre.
Quelques agencements stylistiques m'ont particulièrement
marqué. D'abord le rythme rapide d'une syntaxe qui s'agite
et qui file en supprimant des conjonctions de coordination, des
articles, des verbes, voire des segments entiers de phrase, ce qui
a pour effet de créer une phrase comme une ligne de ricochets
sur l'eau, mettant en série les affects, rapportant les effets
les uns aux autres sans plus passer par les causes et la cohérence
: " parfois j'ai l'impression que je ne suis plus qu'un boule
tricotée crispations ". Ensuite, un vrai talent de condensation
métonymique produisant de saisissants effets de visions,
le contraire d'une vignette représentative : une voyance
qui part dans un treap, une invention, et ce treap,
par son symbolisme, dit, parle plus que tout autre énoncé
ou dispositif narratif : " C'est un orchestre étrange
qui compte pour instruments ni cordes ni cuivres, beaucoup de vent.
La musique qui s'échappe et fait danser Mathias, Mathias
qui claque des doigts et se trémousse en rythme, n'a pas
de partition à proprement parler. Ce que l'orchestre joue
tient en quatre notes samplées (
) Mathias chaque nuit
dessus s'y dandine reniement ". Ça casse très
dur ici, tout en inventant une voyance, plutôt qu'un simple
jugement ou une appréciation. Et puis de l'humour, - et de
l'amour : " je voudrais tant encore être un peu juste
un peu un tout petit froissement j'aurais une existence menu zéphyr
au grand mistral j'ai eu mon importance j'ai été un
mouvement il n'y a pas si longtemps oui été un mouvement
au sein composition été énième mouvement
dans l'immense symphonie du vent ".
Enfin vers la fin du livre, deux pages, un court chapitre intitulé
" Salle à Manger ", font montre d'un irrésistible
et très fort talent de montage : on voudrait que tout le
livre soit comme ça ; une écriture pure, dans la syntaxe
et les énoncés, les effets de rythmes comme de sonorités
produisant des effets de sens, mais aussi du théâtre,
de l'image, du montage, du plan-séquensage, une conversation
en stéréo-mono à l'asile, au réfectoire
: " Stanislas je te parle tu manges pas ton yaourt qu'elle
avoue elle fièrement alors il veulent les arracher nos herbes
qui nous coupent la cervelle qu'ils disent je peux le prendre ton
yaourt Sidonie a plus d'un amant madame Babeth je veux mon Tercian
tout de suite ils veulent nous désherber tous les moyens
sont bons parce que pour elle être nue est son plus charmant
vêtement ils sont super malins et en plus des médicaments
y a pas moyen de faire taire la chauve ils veulent nous faire bouffer
l'eau de cuisson des pommes de terre (
) "
Il y a une énergie, une sincérité, et une série
d'inventions dans l'écriture de ce livre qui le posent comme
l'affirmation importante d'un style, d'une voix, d'une uvre
en cours. Ce sont les purs effets d'écriture qui m'intéressent,
hors considérations d'époque, d'esthétique
ou de généalogie romanesques. Chloé Delaume,
d'une certaine façon, se coltine le roman, la narration au
long cours. C'est son choix, là où la mène
ce qui anime son geste d'écriture. Ce sont là les
codes qu'elles se donne - tout en les dégommant les uns après
les autres. Et dans ce territoire-là, qu'elle trace elle-même,
elle parvient à produire des effets de pure écriture
qui valent pour toute écriture ou toute lecture. Et c'est
là une vraie réussite.
Jérôme Game (janvier 2005)