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Lectures

Certainement pas
de Chloé Delaume

éd. Verticales
2004 20€

 

'Stanislas je te parle tu manges pas ton yaourt', ou l'écriture de la suffocation
                                                                                      Jérôme Game


 

 

Six personnages internés dans un asile psychiatrique s'agitent, causent entre eux, se jaugent. Jeu de rôles macabre : leur praticien, le Dr. Lenoir, est mort assassiné. Qui l'a tué ? Tout le monde ? Personne ? La " narratrice omnisciente " qui fait progresser le récit ? Etait-il déjà mort ? Mort de tout temps, par nature et par fonction ? L'écriture du livre, celle de cette 'enquête', de ce 'mystère' dont la solution tient dans le déroulement plus que dans le dénouement, se fait partie de Cluedo métaphysique et esthétique : qu'en est-il de l'identité, du sens de soi lorsque celui-ci dérape dans le récit pur, infini ; puis se dilue dans la matérialité, la plasticité sans fin de ce dernier ? Comment, alors, faire 'prendre' la pâte, la sauce du soi, la faire consister ou sécher pour être, être quelqu'un de précis et ainsi pouvoir sortir de Saint-Anne, du coffre à jouets, du Cluedo, de la page d'encre imprimée ? C'est la circularité de ces questions, à la fois flippante et classique, sommes toutes moderne, que pose, entre autres, Certainement pas, le dernier roman de Chloé Delaume.
Tandis que l'enquête/jeu fait du surplace en " reload " et " jet de dés " pour avancer sur les cases du Cluedo sans aller nulle part en particulier, les chapitres ripent les uns sur les autres, coulent, dégoulinent, partent en boucle, se grippent, tournent en bourrique. Comme les phrases d'ailleurs, qui s'arrêtent souvent net au milieu de. Les personnages et leurs soucis se déploient : une assistante aspirant à mieux socialement, un jeune romancier ambitieux, une amoureuse subtile, une dépressive, un éditeur riche et cynique, d'autres encore. Leurs actes et affects, leurs névroses et échecs, leurs figures et celle de leur monde sont énergiquement et talentueusement brossés par Delaume (mention spéciale au mitan du livre à " la polka du roi " ou menuet métonymique des petits marquis de la culture, des paons qui s'y pavanent en entrechats : faisant " trois petits pas " de ci de là sur le côté : flippant de justesse !).
Entre ces vignettes bien senties, déjantées à souhait, l'autotélie du propos apparaît dans les interventions à brûle-pourpoint de la " narratrice omnisciente ". Une narration carburant à l'autophagie plus qu'à l'autofiction se déploie, organique, à base d'oreillettes et de ventricules cardiaques, de racines, de bulbes, de tiges, de tout ce qui est rachidien et corporel. A base aussi de personnages avides et anthropophages, désireux de supplanter l'auteur pour s'autonomiser, comme les Sims, ces personnages de jeux vidéo que Delaume pratique assidûment et qui font aussi penser à Existenz, le film de Cronenberg, dont les protagonistes se branchent des périphériques tout à la fois ludiques, digitaux et organico-lubriques dans le corps pour mieux jouer/jouir. Résultalt : un Pirandello trash, une Agahta Christie destroy (cf. le magistral Meurtre de Roger Ackroyd de l'Anglaise), un Tristram Shandy ou un Nouveau Roman un brin défoncés. Certainement pas s'inspire sans doute dans sa structure comme dans son propos de ces écritures du livre dans le livre, du livre qui s'écrit dans le dit du livre, etc. Moult gages post-modernes sont donnés, plusieurs petits cailloux laissés. On peut, à la lecture, reconnaître Pierre, Paul ou Jacques, identifier les lieux et les coteries que le récit croque dans ces cartouches. Un dispositif savamment ultra-méta-archi-textuel, fictionnel et référentiel s'organise, avec des couper-coller de définitions psychiatriques ou de classifications d'ouvrages littéraires, etc. Et en même temps, cette représentation sociologique, ou mythologique, d'un certain monde contemporain et de son écriture n'est pas l'essentiel, me semble-t-il, dans ce livre. Ce qui m'y apparaît de plus réussi et original se situe au niveau de l'écriture plus que du propos ou de la relation à l'époque. En dépit de quelques déclarations d'intention modernistes un chouilla crispées ou bon élève en faveur de ce qu'il nomme " le Verbe ", et qu'il faudrait impérativement respecter sous peines d'être victimes d'attentats à la bombe ou de sarcasmes, le texte développe en plusieurs occasions une écriture très inventive et servant un caractère, une sensibilité, qui ont du cran. Les effets de langue y sont forts : on voit dans ces blocs de prose des affects et des perceptions inconnus, qui apparaissent par la seule force du style et de la composition, et qui tiennent, qui prennent dans la tête comme dans l'imagination sensible. On sent qu'un devenir se joue et prend forme dans cette inventivité langagière. Ces effets sont produits souvent par des lignes de métonymies qui filent en pleine effusion, en un galop, une effervescence qui se contracte et se délie alternativement.
Ce n'est pas tant la précision du vocabulaire et de la phrase, consommateurs d'énergie, de verve, d'adjectifs et de subordonnées - tout ce qui fait un certain contrôle, une virtuosité même, de l'écriture de Delaume - qui me touche que ce qui y résiste, défait cette maîtrise : une écriture de la suffocation gagnant sur celle de la lucidité, de l'affect l'emportant sur celle du diagnostic. " Ecrire en contre " dit le texte, à la fin : la prodigalité d'un refus, sa puissance, celle du " certainement pas ", c'est ce désir de fuite têtu qui œuvre le plus créativement et intensément dans ce livre. Quelques agencements stylistiques m'ont particulièrement marqué. D'abord le rythme rapide d'une syntaxe qui s'agite et qui file en supprimant des conjonctions de coordination, des articles, des verbes, voire des segments entiers de phrase, ce qui a pour effet de créer une phrase comme une ligne de ricochets sur l'eau, mettant en série les affects, rapportant les effets les uns aux autres sans plus passer par les causes et la cohérence : " parfois j'ai l'impression que je ne suis plus qu'un boule tricotée crispations ". Ensuite, un vrai talent de condensation métonymique produisant de saisissants effets de visions, le contraire d'une vignette représentative : une voyance qui part dans un treap, une invention, et ce treap, par son symbolisme, dit, parle plus que tout autre énoncé ou dispositif narratif : " C'est un orchestre étrange qui compte pour instruments ni cordes ni cuivres, beaucoup de vent. La musique qui s'échappe et fait danser Mathias, Mathias qui claque des doigts et se trémousse en rythme, n'a pas de partition à proprement parler. Ce que l'orchestre joue tient en quatre notes samplées (…) Mathias chaque nuit dessus s'y dandine reniement ". Ça casse très dur ici, tout en inventant une voyance, plutôt qu'un simple jugement ou une appréciation. Et puis de l'humour, - et de l'amour : " je voudrais tant encore être un peu juste un peu un tout petit froissement j'aurais une existence menu zéphyr au grand mistral j'ai eu mon importance j'ai été un mouvement il n'y a pas si longtemps oui été un mouvement au sein composition été énième mouvement dans l'immense symphonie du vent ".
Enfin vers la fin du livre, deux pages, un court chapitre intitulé " Salle à Manger ", font montre d'un irrésistible et très fort talent de montage : on voudrait que tout le livre soit comme ça ; une écriture pure, dans la syntaxe et les énoncés, les effets de rythmes comme de sonorités produisant des effets de sens, mais aussi du théâtre, de l'image, du montage, du plan-séquensage, une conversation en stéréo-mono à l'asile, au réfectoire : " Stanislas je te parle tu manges pas ton yaourt qu'elle avoue elle fièrement alors il veulent les arracher nos herbes qui nous coupent la cervelle qu'ils disent je peux le prendre ton yaourt Sidonie a plus d'un amant madame Babeth je veux mon Tercian tout de suite ils veulent nous désherber tous les moyens sont bons parce que pour elle être nue est son plus charmant vêtement ils sont super malins et en plus des médicaments y a pas moyen de faire taire la chauve ils veulent nous faire bouffer l'eau de cuisson des pommes de terre (…) "
Il y a une énergie, une sincérité, et une série d'inventions dans l'écriture de ce livre qui le posent comme l'affirmation importante d'un style, d'une voix, d'une œuvre en cours. Ce sont les purs effets d'écriture qui m'intéressent, hors considérations d'époque, d'esthétique ou de généalogie romanesques. Chloé Delaume, d'une certaine façon, se coltine le roman, la narration au long cours. C'est son choix, là où la mène ce qui anime son geste d'écriture. Ce sont là les codes qu'elles se donne - tout en les dégommant les uns après les autres. Et dans ce territoire-là, qu'elle trace elle-même, elle parvient à produire des effets de pure écriture qui valent pour toute écriture ou toute lecture. Et c'est là une vraie réussite.


Jérôme Game
(janvier 2005)

 



Jérôme Game / l'écriture de la suffocation
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