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Ce livre se lit en dix minutes, même pas : on est persuadé
de l'avoir achevé ou entamé avant de l'avoir commencé
ou fini ou réciproquement... En un inquiétant
et jubilatoire courrant (d'air, ou d'eau, ou les deux à la
fois), simultanément humain et animal, végétal
et poissonneux, il brûle les yeux du lecteur sur lesquels défilent
le reflet de petits blocs de prose d'une demi-page tout au plus, entrecoupés
de syntagmes ou de verbes génériques, brèves
stases de respiration ou au contraire de suffocation : «Il neige»,
«C'est ce qui est écrit», «Je rentre»,
«Je glisse», «J'étouffe», «Je
suis dans l'air». À une vitesse folle, le texte fait
glisser entre les doigts de celui ou celle qui tourne ses pages, comme
imprégnés du gel gluant recouvrant les poissons d'eau
douce, carpes ou truites de rivière qui s'y déploient,
des sons, des rythmes, et des signifiés complètement
déstratifiés, décompactés de l'ordre sémantique
et syntaxique duquel ils relèvent d'ordinaire. Ce sens qui
se dérobe en se jouant des dichotomies et des chronologies
traditionnelles (intérieur/extérieur, sujet/objet, passé/présent/futur),
c'est celui qui anime l'uvre d'Olivier Cadiot depuis l'art
poétic' : c'est le sens comme virtuel, comme effet paradoxal,
comme devenir, plutôt que comme cause logique, attribut noématique,
preuve sociologique de l'existence du je/moi. Mais que l'on ne s'y
trompe pas : ce sens toujours en brouillage de lui-même, en
décodage permanent, et rendant obsolète la narration
classique comme ce qui la sous-tend (et qu'en contrepartie elle renforce,
à savoir : la certitude identitaire, le bon sens, le sens commun,
l'ordre ontologique et sémiotique structurant le réel
au profit d'un (du) pouvoir), ce sens in-sensé, il est
le produit d'une forme littéraire extrêmement construite
et inventive, thématiquement comme stylistiquement, et qui
s'épure dans ce cinquième livre d'Olivier Cadiot (qui
est aussi le troisième opus des aventures de Robinson, après
Futur, ancien, fugitif en 1993, et Le Colonel des Zouaves
en 1997).
Ici, il n'y a plus de rescapé solitaire sur son île déserte,
ni de majordome dans son manoir english, il y a une voix, toujours
la même, toujours agitée, speedée, schizophrène
pour tout dire, qui, en un long énoncé polyphonique
et baroque (avec des lignes partant dans tous les sens) mélange
les cartes de la subjectivité, de l'amour, du désir,
du langage, comme si elle n'allait jamais s'arrêter, comme si
c'était à cela même que tenait en définitive
le jeu : une série d'amorces de récits, une série
de faits divers (l'affaire du petit Grégory, des bouts de l'économie
culturelle (les Daft Punks), une série de décors posés
pour eux-mêmes (des paysages champêtres ou urbains en
plans fixes se télescopent : la campagne, New York), une série
d'images de plans, plutôt, voire de séquences
remontées littérairement du cinéma US
(le Bad Lieutenant de Ferrara) ou du Nouveau Réalisme
italien (la fin de La Dolce vita de Fellini), une série
de personnages (un homme, une femme, un psychotique, d'autres encore),
et, surtout, une série d'animaux.
Thématiquement, les narrats s'enchaînent,
se désossent et se reconstituent sans loi apparente : un lapin
fluorescent bondit en forêt, quelques mondains dans un loft à
Manhattan étalent leur cuistrerie, une femme aimée et
manquée, etc. Formellement, même si quelques décompensations
sémantiques et lexicographiques apparaissent ça et là
(«Vitriiier» «Em'-iiii-faïve», «Ouin'more'taï-m'»),
c'est une fois de plus la syntaxe, le grand art de Cadiot, qui est responsable
de l'inventivité et de la force de ce livre : phrases courtes,
suggestions, ellipses, citations cryptées, ponctuation amnésique,
style indirect libre, coq à l'âne, dialogues hachés-menus,
plages de souffle constituent la morphologie polymorphe d'une voix et
de son énoncé iconoclaste. Le livre parlant de sa propre
élaboration, cette dernière se réalisant à
mesure qu'elle se reporte, qu'elle s'essaye elle-même en hypothèses,
produit à intervalles réguliers des interrupteurs syntaxiques
remettant les compteurs narratifs à zéro, enlisant, étouffant
dans l'uf toute concaténation narrative, posés après
un paragraphe et y emboîtant paradoxalement un autre : «Si
on s'imagine être en partie électrique», «Si
on est dans une comédie musicale», «Le ballon file
au ralenti vers une autre histoire». Et ça repart
de nulle part ; vers pas mieux.
Les effets d'une telle poétique sont puissants : aucune compréhension
de haut, synthétique, n'est possible, mais une analytique du
glissé, impossible à sommer, à diviser, à
réduire, est proposée. L'effet prend son sens dans le
lâcher-prise qu'il commande, dans le se-laisser-prendre-par,
se-laisser-porter-dans. Le sens s'y métamorphose en un décalage
constant, porté à ébullition, de la narration,
donc du temps donc du Je, de la subjectivité, des 'personnage'
comme de 'l'auteur' et ainsi, par réverbération,
du 'lecteur'.
Très frappant à cet égard est le motif du devenir-animal
mentionné plus haut. Après le devenir-oiseau qui animait
Futur, ancien, fugitif c'est ainsi la figure du devenir-poisson
ou -têtard -ou simplement -rivière qui marque cette intensification
et ce malgré la forte intervention liminaire d'un lapin
fluorescent qui bondit, «gibier 4D» qui «pourrait
être un nom de rose». Le devenir-animal a toujours été
une voix primordiale de l'écriture de Cadiot, et il le rappelle
ici : «dans certains livre on voit un animal devenir un homme
et inversement, on glisse d'un règne à l'autre, je n'ai
pas peur, je glisse/Vers x». Au début et à travers
Retour définitif et durable de l'être aimé,
ce glissement semble être engagé dans un état
géostationnaire paradoxal : ce n'est que ce qui est quitté
qui est dit avec clarté le corps/identité strictement
humain , pas la destination de cette métamorphose : «Je
glisse, je bouge sans cesse, ils croient que je danse, j'esquive,
jeu de jambes infime, ffft-fft, déplacement, droite, hop, glisser,
hop, c'est mon sport, en avant, je m'appuie sur les bases profondes
au fond de la musique»; et : «Je suis enfermé dans
un sale petit film concret, héros principal : le corps bouillant
d'organes en décomposition». Mais plus le texte approche
de sa fin, plus la surface et ses pérégrinations (c'est-à-dire
la rivière, l'étang, la flaque) précipitent une
invagination, un devenir-grenouille, un devenir-têtard : «Je
me réduis, je rentre lentement la tête dans les épaules,
je diminue les jambes, recroquevillage des pieds, plissement visage,
je me replie, chaque pli contient un autre pli, je deviens plus petit
comme je l'ai déjà fait, je m'évade de la mêlée,
comme on sort dans un rapide plongeon». On pense à l'involution
dont parlait Deleuze, par opposition à l'évolution,
au devenir-embryon, c'est-à-dire à quelque chose qui
fuit : fuit la signification langagière, syntaxique, sémantique,
fuit le récit fixe, fuit la narration et son étouffante
chronologie, fuit le moi, fuit le je, fuit le sens, fuit l'espèce,
se barre en courrant, part en couille sur le côté, assume
franchement, pour prix de sa résistance à l'ordre ontologique,
le risque d'une dissolution : «Je me plie je me déplie,
je m'arc-boutte, je me réduis pour concentrer mes forces, le
sol est un tremplin, mon corps se déplie, tout se déplie,
il faut continuer à pousser dans l'air, c'est ce qui est le
plus dur, on glisse au-dessus des cimes, on est au-dessus des bruits
loin que l'on ne voit plus, bruits sans corps, fugue d'enfants pygmées
sans tête», et, en fin de volume, dans la bouche d'une
figure féminine et aimée : «Je nage, ma tête
fend le miroir de l'eau, reste du corps englouti, je fends la pellicule,
poudre de larves, miroir noir, je suis plus grande qu'avant./Je nage./Je
suis l'eau, je suis d'un bloc, je n'ai pas peur, c'est fini, je reviens,
j'arrive, poussière de nymphes».
C'est alors à la mise en série de toutes ces séries
que procède le texte : sans les poser jamais (elles apparaissent
de nulle part, comme des rhizomes continuant leur progression de depuis
un autre texte, de Cadiot lui-même (via Robinson, donc) mais
aussi de depuis une chanson, film, etc.), Retour définitif
et durable de l'être aimé les intensifie. Ici se
tient ce qui est propre à ce livre dans l'uvre : l'épure
du projet, sa radicalisation tranquille, supprimant tout alibi narratif.
On est emporté à vive allure par un courrant d'eau douce
large, souple, et précis à la fois. Une luge pour les
yeux.
Cadiot, dans ce livre, a complètement déréglé
la boîte de vitesses, coupé les freins (même si
quelques plages de respiration subsistent encore), supprimé
la route même, au profit d'un devenir-amniotique du sujet :
un ftal, un utérin éternellement productiviste
: «Quand le sujet, toi, moi, nous tous, avant l'histoire se
serre, se visse, c'est ça, plus ça avance plus ça
visse, tourne dans mon cur comme une vrille profonde qui déroule
de fins copeaux, dentelles abandonnées». Ce qui subsiste,
dans de telles conditions, ne peut être que puissamment morphique
: c'est la poésie même, l'amour qu'elle est d'une vie
libérée : lapin fluo qui clignote, qui progresse en
forêt, le poisson qui glisse, soluble dans l'eau, de constantes
bifurcations. Rien moins, aussi, qu'un art poétique recommencé.
Olivier Cadiot Jérôme Game, De l'involution poétique, ou le devenir-têtard d'Olivier Cadiot. une lecture de Retour définitif et durable de l'être aimé d'Olivier Cadiot © Les amis d'Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2003 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m
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