DAEWOO, de François Bon
éditions Fayard
300 pages, 18 euros






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" La flamme qu'au-dedans on porte "

                                                                                              Mona Chollet

 

 

C'est un fléau qui s'abat sur une région, et qui remodèle la physionomie des lieux selon son bon plaisir, disloquant les petites agglomérations dont il violente la torpeur, répandant la laideur, réquisitionnant le paysage tout entier pour le mettre au service de son " efficacité machinique " : usines, ronds-points, zones industrielles. Il imprime partout sa marque, s'appropriant les lieux, mais aussi les corps. Les anciennes ouvrières de Daewoo qu'a rencontrées François Bon pour Daewoo (un roman, mais aussi une pièce de théâtre, jouée cet été au Festival d'Avignon) parlent de leurs mains : " Au bout de trois ans, des mains d'éléphant, et la maladie des sorcières : ces boules qui te poussent dans la paume et replient les doigts en crochets ", dit Marie Durud, qui travaillait au conditionnement des téléviseurs. Et Aurélie Loing raconte : " Gamine, j'aimais mes mains. Et maintenant regarde. (…) Je me souviens, et ma mère ça l'amusait de m'en reparler, dès que j'étais au lit, pour une grippe ou la rougeole, ça devenait des figurines, mes petites bonnes femmes je disais, elles se racontaient des histoires, mes mains, s'habillaient d'un mouchoir, faisaient des mines du bout des phalanges. Maintenant, regarde. " Invitée à une émission de télévision qui prétend mettre face à face des riches et des pauvres (" et devinez, nous on était les pauvres "), Maryse P. se rend compte que ce qui la distingue des riches, elle le porte inscrit sur son corps, sur son visage, qu'elle a été façonnée par son activité à l'usine : " Moi c'est pas les fringues ni la discothèque ni rien, c'est nos tronches que ça m'énervait, la différence : qu'on en porte autant sur soi-même de ce qu'on est et de ce qu'on fait. "

Sous le règne du fléau, la vie s'entête comme une mauvaise herbe, indésirable mais tenace. Sur la chaîne, les blagues et les conversations démentent le statut de simple rouage que l'usine voudrait assigner à chacune et à chacun. On tient l'hydre en respect, au moins un peu. Au début, se souvient Barbara G., sur le mur du couloir à l'entrée des vestiaires, était peinte la devise officielle de Daewoo : " Défi, sacrifice, créativité ". " Ces mots-là, les filles se débrouillaient à gribouiller dessus au feutre, eux ils repeignaient, jusqu'à ce qu'ils en aient marre et enlèvent tout. " Parce que des humains y vivent, les peuplent et les traversent jour après jour, les contemplent, pensent et rêvent devant eux, la beauté s'invite dans ces lieux qui s'acharnaient à la chasser. Les salaires, si bas soient-ils, autorisent la vie, l'entretien de la famille, l'installation dans la durée, les projets, les petits plaisirs, un vêtement, un cinéma, une sortie.

Et puis, un jour, le fléau se retire, et on se rappelle brusquement que tout, absolument tout, lui était subordonné. Parce que l'usine avait réorganisé la vie sociale autour d'elle, quand elle disparaît, la communauté vole en éclats : " C'est ça, qui est terrible. L'isolement. Chacune dans son coin, et quand vous appelez, tendez même les deux bras, personne pour vous voir et répondre. Là-bas au travail on pleurait, on s'engueulait, même si on se tirait la gueule il n'y avait pas l'isolement. " (Anne D.) La vie tout entière, la vie elle-même, est désormais interdite. La vie était prêtée, concédée temporairement. Daewoo l'avait donnée, on s'était laissé abuser, on avait cru qu'elle nous appartenait en propre, et puis Daewoo l'a reprise : " Des années de toi dans une usine et qu'est-ce qui est à toi ? Rien. " La fin de l'usine est aussi la fin de tout ce qui n'était pas l'usine : " J'ai longtemps fait de la gym et du yoga, et parfois à trente minutes de votre sortie d'usine, croyez-le, ce n'est pas facile. C'est depuis qu'on est dehors, et plein de temps libre, trop de temps, que j'ai arrêté ", constate Maryse P. Le travail n'est pas la vie privée, mais la perte du travail rejaillit sur la vie privée, enrayant l'harmonie, provoquant ruptures, divorces : " Ce n'est pas le boulot qu'on défend, c'est les empêcher d'entrer là, où on aime, où on rêve quand plus rien du rêve ne sera pareil. " Les fondements mêmes de l'existence sont sapés, et ce peu de confiance dans l'avenir nécessaire pour que le présent offre un minimum d'hospitalité : " C'est comme une rue en travaux : plus de goudron, au-delà de la boue et des flaques, et on ne sait même pas sur quoi ça donne. C'est ça, moi je dis, le chômage… " (Marie Durud) Nadia Nasseri précise les sentiments qui l'habitent : " Non pas nostalgie de l'usine : nostalgie de ce qui te protégeait de l'angoisse. " Fermetures et délocalisations (les téléviseurs sont maintenant assemblés en Turquie, les micro-ondes en Chine) équivalent au pouce baissé scellant le sort des gladiateurs dans les arènes antiques. Ce verdict, peut-être Sylvia F., suicidée après avoir pris la tête du mouvement de révolte contre les licenciements, l'avait-elle entendu avec plus de clarté que les autres ; avec une clarté assourdissante, insupportable. A propos des cabinets de reclassement et de leurs charlatans sinistres, Audrey K. lance : " C'est comme les croque-morts, on ne connaît pas avant d'avoir eu à s'en servir. "

Les camarades de Sylvia, elles, luttent pied à pied pour s'arracher à l'emprise de ce qui prétend décider de leur mort après avoir décidé de leur vie : " On est dans un monde bâti sur du sable, dit Maryse P. Vous avez le bac, vous savez vous servir d'un ordinateur, vous êtes pourtant ouvrière chez Daewoo, ou l'avez été, et c'est le sol qui enfonce, le sable qui vous prend. " Elles se débattent pour sauver leur vie dans un environnement qui en a supprimé toutes les conditions concrètes. Autour d'elles, il ne reste que la dévastation, mais une dévastation désormais inutile : " On vous a agglutinées ici pour vivre à côté de votre usine, dans le bord de villes qui n'en sont pas, et maintenant qu'il n'y a plus d'usine à quoi ça sert d'être empilées là, avec le désert autour ? " Elles s'interrogent sur le destin qui les a fait naître sous ces latitudes où, comme l'écrit François Bon, " on souffre plus que sa part " : " Et rien qui dise ce qui vous a mise sur tel chemin, en tel endroit parce que née ici, amenée à vivre là. " (Maryse P.) Mais elles y sont malgré tout chez elles, elles appartiennent à ce territoire : " Ça se reconnaît, le ciel de son pays, ça se respire. Comme on sent sous ses pieds que c'est son sol, pas un sol où on passe. " (Anne D.) La dévastation du chômage sur la dévastation de l'industrie, ça produit quelque chose comme une apocalypse, une remise à zéro des compteurs de la civilisation. Quand François Bon demande à Nadia Nasseri la signification du feu, des feux de palettes et de pneus allumés devant l'usine lors des mouvements de protestation contre les fermetures, elle répond : " Des hommes préhistoriques, voilà comment on nous traite. Partir à la chasse pour survivre, c'est ce qu'ils voudraient de nous ? Plus de travail, qu'on se débrouille. " Elle ajoute : " Le feu, ça veut dire être ensemble, et la flamme qu'au-dedans on porte. " Tout recommencer à partir de la communauté serrée à l'entrée d'une caverne, à partir de la conscience de son humanité ; un monde à rebâtir sur les ruines du précédent.

Le flux et reflux du fléau, la Lorraine l'avait déjà connu une fois, avec la fermeture des aciéries. Fin 2002, Daewoo, à son tour, s'est donc retiré après avoir fait son beurre, parce que l'opportunité se présentait d'en faire davantage à moindres frais ailleurs (" chaque micro-ondes qu'on faisait leur perdait huit euros tandis que le même modèle fabriqué en Chine leur rapportait un euro "). Entre deux séances de chimiothérapie, Géraldine Roux, licenciée de l'usine de Fameck, reconstitue pour François Bon la saga du fondateur du groupe coréen, inscrit en 2001 par Interpol sur la liste des personnes les plus recherchées pour les malversations qui ont provoqué la faillite de son groupe en Corée (" et la faillite en Corée, ce n'est pas les mille licenciements de Daewoo Lorraine, c'est trente fois ça "), mais protégé par la France, qui l'a décoré de la Légion d'honneur en 1996 après lui avoir accordé sa nationalité en 1987 " pour services exceptionnels rendus à la nation française " (sic). Les trois usines de Lorraine avaient été bâties en 1989 à grands renforts de subventions : environ 35 obscènes millions d'euros. Les efforts déployés par les autorités pour faire revenir le fléau quand il s'est éloigné suscitent un dégoût violent. Dire que les élus se font les proxénètes des contribuables serait encore une image trop aimable : des proxénètes qui paient grassement le client et le supplient à genoux pour qu'il monte avec ses filles avant de les jeter comme des malpropres, peut-être… ?

Désormais, en Lorraine, ce sont les centres d'appel qu'on drague à coups de zones franches et d'exonérations fiscales (1) - des centres d'appel où les salariés réclament en vain qu'on leur accorde quarante secondes pour souffler entre deux appels, au lieu des trente déjà consenties à contrecœur par la direction (si vous réussissez à descendre à vingt, vous touchez une prime). Mais jusqu'à quand ? Le mouvement de flux et de reflux se fait de plus en plus rapide. Auteur d'un rapport interministériel sur les restructurations, un certain Jean-Pierre Aubert écrit : " Les nouvelles usines sont plus sensibles aux cycles économiques, elles ne sont plus installées pour un siècle. Le temps est à l'usine jetable. Cette idée heurte les salariés, on garde toujours un haut fourneau dans sa tête. Or, comme pour Mitsubishi près de Rennes, il peut se passer quatre ans entre l'ouverture et la fermeture du site. " Géraldine Roux, qui cite rageusement cette prose, remarque : " Je ne sais pas si c'est un haut fourneau que j'ai dans la tête ou plutôt le visage des copines… ", avant de s'indigner : " Quatre ans, c'est juste le temps de l'école primaire. Il voudrait quoi, qu'on vive en caravane, dans le terrain vague entre le Leclerc et l'usine ? "

S'il y a une chose que Daewoo n'a pas pu retirer à ses ouvrières, c'est la parole. Dans leur univers arasé, cette parole intime, personnelle, est leur dernier moyen - mais un moyen extraordinairement puissant - de communiquer avec l'extérieur. Dès lors, on est reconnaissant à François Bon de la susciter, cette parole, de la transformer autant que l'exige son souci de fidélité aux rencontres (" je ne prétends pas rapporter les mots tels qu'ils m'ont été dits "), puis de la restituer, magnifiquement. Elle aimante le lecteur, suscite une identification immédiate, tient en haleine, prend aux tripes.


Mona Chollet

(1) Au moment où Daewoo sort en librairies, on apprend que le ministre des finances Nicolas Sarkozy vient de consentir un cadeau fiscal de 3,8 milliards d'euros (3,8 milliards d'euros…) à Vivendi. En échange, le groupe s'engage, entre autres broutilles dérisoires, à créer 600 emplois de télé-opérateur à Belfort et à Douai, alors même que, comme le souligne le Nouvel Observateur (9 septembre 2004), " les sous-traitants en centres d'appels peuvent un jour ou l'autre déménager. Timing, qui travaille notamment pour SFR, n'est-il pas justement en train d'examiner le transfert d'une partie des emplois de Montrouge vers le Maroc ? "


 

 




Mona Chollet, "La flamme qu'au-dedans on porte"
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