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Lettre ouverte à mes amis sur les Bouvard
et Pécuchet d'aujourd'hui, et sur quelques sujets plus importants.
Eric
Maclos
Grâce à l'amicale prévenance de quelques-uns uns d'entre
vous, voici que je prends connaissance, dans le magazine Epok du mois
d'octobre 2004, d'un entretien entre Messieurs Nora et Olivennes. Ils
échangent, glosent et diagnostiquent, quant aux évolutions
de ces cinquante dernières années dans le domaine culturel.
Diable. On ne leur en demandait pas tant. Enfin, pas moi.
Les " thèses " en présence - rassurez-vous, elles
ne s'affrontent pas - tiendraient dans le creux - oui - d'un dé
à coudre qui n'aurait rien d'autre à faire. Je disais Bouvard
et Pécuchet ? C'est Dupond et Dupont : les choses ont bien changé,
elles ne sont plus ce qu'elles étaient, et la faute à l'éducation
nationale et à la génération de 68, et la perte des
valeurs, etc.
Rassurez-vous mes amis : il s'agit là de deux (2) intellectuels,
dont un (1) académicien, qui savent donc de quoi ils parlent, et
qui peuvent soutenir le constat ( et lequel, résultat de la mise
en uvre de quelles connaissances, de quelles expériences
? ) en lieu et place de la démonstration.
Bien sûr, aucune perspective historique - un demi-siècle
l'aurait pourtant mérité. ( 1954, on en commémore
ces temps-ci le début de la guerre d'Algérie) On évoque
Jean Vilar, et son fameux " élitisme pour tous ". Mais
on se garde bien de rappeler le rôle primordial de la classe ouvrière,
de son organisation syndicale et de son organisation politique dans la
vie culturelle d'après-guerre. ( Par exemple, Jean Vilar s'est
appuyé sur les Comités d'Entreprise créés
à la Libération ). On aurait pu ainsi souligner que le recul
de la conscience de classe, que l'effacement de la perspective révolutionnaire
avaient ainsi contribué, par défaut, à l'instauration
d'une " culture de masse " consacrant le triomphe de la marchandise
et de sa circulation, avec l'aide bienveillante des anti-dépresseurs.
Mais il faut dire que dans ce triomphe, nos Dupond se trouvent bien :
ce monde est celui où ils plongent dans les délices du pouvoir
symbolique. Avec le pouvoir de décréter : " les théâtres
sont pleins, mais ils ne sont plus le lieu de débats de société
" , quand le conflit des intermittents pose la question, justement,
de la place de l'artiste dans cette société-là.
Tout ceci n'a rien que de très banal et navrant, et n'aurait mérité
de ma part qu'un haussement d'épaules. A un détail près.
Nos duettistes parlent de poésie. Ils commencent même par
ça. Sur le même ton. Avec cette formule de Nora, " aujourd'hui,
c'est un esprit de secte ". On a bien lu qu'un " spécialiste
" des sciences humaines voyait de la secte
en poésie.
Là encore, le refoulé de l'Histoire tape sur les doigts.
Car la poésie aujourd'hui, sa diffusion n'est pas plus réduite
- on le sait - qu'au temps où Rimbaud publiait à compte
d'auteur. Simplement, le bruit du monde s'est amplifié, et la part
du silence dans ce bruit s'en est trouvée réduite, car la
poésie, oui, tient davantage du silence que du bruit. En fait,
dans la société moderne - on entend par-là celle
qui succède à l'Ancien Régime - le rayonnement de
la poésie semble constant, à une exception près,
la poésie de la Résistance, et à son écho
perdurant dans les années qui suivirent la Libération, que
Nora évoque sans liens aucuns avec ce qui précède
cet écho-là
Trop facile, de se référer aux seules apparences publicitaires,
et je passe sur le ridicule " Francis Ponge, le poète chic
et un peu hermétique ", ridicule qui confine à la stupidité.
Monsieur Nora, académicien, ne lit plus de poésie - s'il
en a jamais lu - au moins depuis qu'il déshonore la rue Sébastien-Bottin.
Et c'est parce que Monsieur Nora ne lit plus de poésie, aujourd'hui
c'est à dire depuis longtemps, qu'il ose cette insulte, "
un esprit de secte ". En France, pays de la Révolution et
de la République, la représentation nationale a créé
une commission parlementaire sur les sectes et leurs dangers. L' "
esprit " et l'acte de la secte constituent un délit, et le
mot lui-même est infamant pour les citoyens que nous sommes. Monsieur
Nora insulte donc, diffame, les poètes. Aussi leurs éditeurs.
Aussi leurs lecteurs, et ils sont plus nombreux que Monsieur Nora l'imagine,
si tant est que le verbe imaginer puisse adopter Monsieur Nora comme sujet.
Il se trouve que je suis poète, oui, car c'est ma pratique. Mais
pas seulement : tous les jours, comme salarié, j'achète
et je vends des livres de poésie. Comme employé en librairie,
pour le compte de l'enseigne dont Monsieur Olivennes, l'interlocuteur
de Monsieur Nora, est le pédégé. Il se trouve, donc,
que Monsieur Nora a pu insulter, dans un magazine édité
par la Fnac, " mes " auteurs, " mes " éditeurs,
" mes " lecteurs - et donc " mes " clients - sans
que " mon " (demi) patron ait rien pu trouver à redire.
Il n'est pires esclaves que les petits maîtres.
Monsieur Nora se plaint d'être aujourd'hui " assis sur du vide
".
Nous ne pouvons, mes amis, qu'éclater de rire.
Nous qui, décidément, n'aspirons, et simplement somme toute,
qu'à vivre debout.
Affectueusement,
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