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La Place

L'effet papillon
de Louise L. Lambrichs
Inventaire/Invention édition,
parution mars-avril 2007
91 pages, 7,50 €

 

 

 

Le plus simple, pour tenter de lancer un débat public qui tarde à s’ouvrir, est d’essayer d’abord de dire comment et pourquoi j’ai écrit Nous ne verrons jamais Vukovar, pour qui je l’ai écrit, et les perspectives nouvelles que ce travail me paraît frayer. Les questions que soulève ce livre étant nombreuses et touchant à plusieurs disciplines généralement clivées — je veux parler de la littérature, de l’histoire et de la psychanalyse —, je n’y répondrai pas ici ; d’autant qu’il me semble plus utile et urgent de poursuivre le fil d’une élaboration dont la fécondité pourrait, si elle tombait dans quelques oreilles éclairées, dépasser nos espérances.
Pourquoi ai-je écrit ce livre ? Ceux qui l’ont lu savent que la réponse, finalement, court tout au long de ce travail. Pourquoi écrit-on ? Qu’est-ce que la nécessité d’écrire, pour un écrivain ? Et quand je vous dis cela, j’ai en tête une phrase de mon père qui m’a longtemps paru énigmatique : « Un texte doit être nécessaire », disait-il toujours. Et l’on pouvait lui faire confiance, à Georges Lambrichs, pour savoir ce qu’est la littérature… Mais quelle était-elle, cette nécessité ? Et qu’est-ce que l’inspiration ? Où puise-t-elle ? À quel moment surgit-elle ? Les lectures que j’ai faites de Peter Handke, de David Albahari, de Gérard Wajcman, articulées à ma propre expérience et au contexte historique dans lequel ont émergé ces œuvres, ouvrent une nouvelle perspective, me semble-t-il, sur la création littéraire et pourraient aider ceux qui écrivent à s’interroger sur ce qu’ils font et les éclairer sur les responsabilités qu’ils prennent lorsqu’ils publient.
Si je n’avais craint de donner à ce livre des proportions démesurées, j’aurais ajouté le cas de Curzio Malaparte car il aurait renvoyé, dans ce contexte, un écho instructif. Vous savez que son vrai nom était Kurt Suckert — il était de père allemand et de mère italienne — et que lorsqu’on lui demandait pourquoi il avait choisi ce pseudonyme, Malaparte, il répondait :« Perche la buona parte era presa. » Il aurait été intéressant de l’inscrire dans ce contexte car il est à l’origine d’un mythe qui fut repris, tel quel, de façon stupéfiante, par quelques historiens, je veux parler du fameux panier d’yeux humains qu’Ante Pavelić aurait eu sur son bureau. Sur ce mythe métaphorique mis en scène dans Kaputt, Mirko Grmek et moi-même avions recueilli une abondante documentation qui devait nourrir un livre commun. Je n’ai pas abandonné l’idée de l’écrire un jour. Dans cette documentation se trouve notamment une interview de Malaparte expliquant que bien sûr, ça n’était pas des yeux mais des groseilles, mais que les groseilles n’auraient jamais frappé l’imagination des lecteurs comme il le désirait. Bien que ce fait soit accessible à ceux qui souhaitent vérifier les informations qu’ils divulguent, Le Nouvel Observateur a publié il n’y a pas si longtemps un article affirmant qu’Ante Pavelić fabriquait des pâtés d’yeux humains. Découvrir que des journaux réputés sérieux sont capables, sous couvert d’information, de répandre de telles inepties laisse pantois.
Donc, comme tous les livres que j’ai écrits et signés de mon nom, à l’exception du premier qui est un cas un peu particulier, j’ai écrit Nous ne verrons jamais Vukovar parce que je ne pouvais pas faire autrement. Et si j’en juge par l’intense travail d’élaboration dans lequel il m’a entraînée, je me dis qu’il pourrait bien déclencher le même mouvement chez le lecteur puisque mon expérience, qui ne s’est jamais démentie jusqu’ici, est que les livres engendrent généralement chez les lecteurs attentifs ce qu’ils vous font vivre pour naître.
Ce que je viens de dire, toutefois, n’est pas encore une raison suffisante pour publier. On peut en effet écrire et repousser à plus tard la publication. Si je l’ai publié dès qu’il fut terminé, ce livre politiquement très engagé, et très incorrect aussi, et qui ne me fera pas que des amis, mais qui m’en fera peut-être de nouveaux, c’est parce que je le crois profondément utile, salutaire, nécessaire aussi pour d’autres que pour moi, et je m’appuie pour dire cela, non pas sur ma seule conviction qui serait peu de chose, mais sur les échos que sa lecture a suscités, en France et en Croatie, avant même sa publication — et j’en reparlerai. Pour le moment, j’ouvre seulement une parenthèse : à Sarajevo, quand je me suis rendue en septembre 2004 à l’invitation du Centre André Malraux dans le cadre des Rencontres régulièrement organisées par Francis Bueb depuis la fin de la guerre ouverte, il m’a été demandé de ne parler que du Cas Handke, publié en 2003 par Patrick Cahuzac dans la revue Inventaire/Invention, et qui constitue la première partie de ce livre. Et l’approche insolite a déjà suscité un vif intérêt. Au cours de la discussion qui s’en est suivie, un homme d’une cinquantaine d’années m’a dit cette phrase qui m’est restée en mémoire, car pour un certain nombre d’entre nous elle n’est pas sans écho : « Depuis la guerre, je ne peux plus lire de la fiction, j’ai besoin d’autre chose. » Il me semble que Nous ne verrons jamais Vukovar, dont la traduction devrait paraître prochainement là-bas, pourrait être, très précisément, cette autre chose. Je ferme ici la parenthèse.

Sur la question de savoir comment naît un livre, certains sont témoins que cette question me travaille depuis quelques années. Les réponses que j’ai trouvées chez les autres ne m’ayant pas satisfaite, j’ai continué de chercher. Et comme il est fréquent en matière de recherche, je suis tombée sur une réponse opposée à celle que j’imaginais, à un moment où je ne l’attendais pas.
Pour reprendre brièvement l’historique de Nous ne verrons jamais Vukovar, l’élément déclencheur en fut la lecture d’un article de Peter Handke sur le procès de Milošević. Ou, pour être plus précise, la lecture d’un texte qui prenait la défense de Peter Handke dans la polémique soulevée en Allemagne par cet article sur Milošević qu’à l’époque je n’avais pas encore lu, et qui semblait dire que l’écrivain a tous les droits et qu’au nom de la littérature, tout est permis. Dans cette argumentation — lieu commun de la culture française —, j’ai perçu quelque chose d’encore indistinct qui m’a paru indéfendable. D’autant qu’ayant suivi de près la guerre déclenchée par les nationalistes serbes en ex-Yougoslavie, je savais quel parti Handke avait pris.

Le débat, certes, n’est pas nouveau et divise régulièrement le monde littéraire. Il me divise moi-même puisque au fond, j’ai été dans ma jeunesse aussi éblouie par la langue de Céline que révulsée par ses pamphlets antisémites. Mais je m’étais accommodée de l’idée qu’il y avait l’écrivain d’un côté, l’homme de l’autre, et que ça n’avait pas beaucoup de rapport ni d’importance puisque l’homme était mortel, on finissait par l’oublier, et que c’est l’œuvre, immortelle, qui comptait. L’idée que l’écrivain, en publiant, pourrait avoir une responsabilité personnelle à l’égard de ses contemporains est à peu près absente des idées reçues sur la littérature, Zola étant l’exception qui confirme la règle. Mais d’une façon générale, enfin c’est ce que j’ai retenu de l’enseignement que j’ai reçu et aussi des positions de mon père d’ailleurs, la littérature est présentée comme une activité supérieure excusant bien des erreurs de jugement, fût-ce les pires — ce qui prime étant la qualité formelle du texte sur laquelle l’imagination universitaire s’est toujours montrée fertile en commentaires plus brillants qu’éclairants.

J’ai donc recherché l’article de Peter Handke, qui à l’époque n’était pas encore traduit en français, et j’ai mis Gilberte Lambrichs, ma mère, à contribution pour comprendre ce texte. Je l’ai aussi envoyé à Paul Garde, en espérant qu’il en ferait une critique circonstanciée. En agissant ainsi, j’ai bel et bien essayé de me débarrasser de la question puisque je me disais : si Paul Garde — l’un des meilleurs connaisseurs de l’histoire récente de la Yougoslavie — accepte d’en faire la critique, je n’aurai pas besoin de m’en occuper et pourrai poursuivre tranquillement l’écriture du roman que j’avais commencé, car je n’avais pas la moindre intention de m’occuper de Peter Handke. Mais Paul Garde m’a répondu assez rapidement qu’il trouvait l’article si touffu et contestable qu’il faudrait le critiquer phrase à phrase et qu’il n’avait guère le temps de se consacrer à ce travail.
La réponse de Paul Garde a été décisive. Je me suis dit Au fond, c’est ainsi que les personnes comme Handke gagnent, finalement. Elles peuvent dire n’importe quoi — qui d’ailleurs, malheureusement, n’est pas n’importe quoi — puisque de toute façon, personne ne prendra le temps de leur répondre ni d’essayer d’entendre ce qui les anime. Et cette idée s’est mise à me poursuivre. Pourquoi Peter Handke avait-il pris ces positions et surtout pourquoi, malgré les preuves accumulées depuis tant d’années contre le régime de Belgrade, persistait-il à prendre le parti de Milošević contre le « prétendu monde », comme il l’appelle, auquel nous appartenons ? Pourquoi, par exemple, ne s’adressait-il pas publiquement à Paris comme à Belgrade à ses amis serbes pour les mettre en garde contre Milošević et ses alliés qui conduisaient la Serbie à l’abîme tout en répandant la mort autour d’eux et dans les pays voisins ? Pourquoi ne soutenait-il pas publiquement, et depuis le départ, des personnalités serbes telles que Bogdan Bogdanović, Nataša Kandić ou Sonja Biserko, qui avaient eu le courage de s’élever ouvertement contre la folie meurtrière des tchetniks ? Pourquoi avait-il, en Serbie même, et tout en prétendant chez nous ne pas le faire, fait bel et bien le choix criminel, je veux dire national-communiste, plutôt que celui de l’ouverture à l’autre, de la résistance farouche ou de la transition démocratique pacifique ? Pourquoi, en un mot, ne voulait-il rien savoir de ce qui se passait sous ses yeux comme sous les nôtres ? Et j’ai eu une idée aberrante. J’ai eu l’idée qu’en lisant toute son œuvre, j’allais peut-être trouver la réponse. Et le plus surprenant, c’est que je l’ai trouvée. Dans le texte même. Sous la forme, la structure disons, du scénario de « La Lettre volée » d’Edgar Poe. Je reconstruis cette découverte dans le livre — je dis découverte car cette mise au jour, en même temps, m’éclairait moi-même de façon extraordinaire sur ce qu’est la littérature, que jamais je ne m’étais représentée de cette façon et dont jamais je n’avais entendu parler de cette façon par qui que ce soit. J’ai beau lire depuis plus de quarante ans, jamais aucun texte ne m’en avait fait ainsi toucher du doigt la nécessité. Une nécessité qui est une prison pour la pensée tant qu’elle reste inconsciente ou déniée, mais qui peut devenir l’espace d’une fabuleuse liberté d’esprit lorsqu’elle est explorée, élaborée et dépassée. C’est intéressant car Handke, on le lit et on l’encense depuis trente ans, il a été l’idole de toute une génération qui continue d’ailleurs de l’adorer, et brutalement, je me suis rendu compte que personne ne l’avait lu autrement qu’en utilisant son œuvre comme un miroir — ce qui est sans doute une étape de lecture inévitable, mais pas pour autant indépassable. Beaucoup de gens l’ont lu bien sûr, mais personne au fond — c’est ce que je découvrais en relisant son œuvre à la lumière des événements historiques où nous étions plongés ensemble et que je suivais de très près depuis le début, comme lui sans doute, mais d’un autre point de vue —, personne ne semblait l’avoir vraiment entendu ni compris. Ce qui était peut-être son objectif. Cela soulève évidemment toutes sortes de questions sur ce qu’est l’écriture, la lecture, la littérature, sa dimension de masque et de révélation — questions que j’aborde aussi.
Quand j’ai eu découvert cela, j’ai envisagé d’écrire un livre sur Peter Handke. Je n’imaginais pas encore où m’entraînerait ce projet. Très vite, je me suis trouvée embarquée bien au-delà de ce que je pensais au départ. D’abord, je me suis dit que je ne pouvais pas lire Handke de cette façon sans dire pourquoi je me permettais de le lire ainsi. Car je n’étais pas naïve : je savais bien que je transgressais les conventions de lecture ; je savais bien, disons, que la lecture attentive et rigoureuse mais très subversive que je faisais n’était tolérable que pour les auteurs morts et serait perçue comme a priori inacceptable pour un auteur vivant bénéficiant, de surcroît, d’une aura de grand écrivain. Pour tenter de rendre cette transgression acceptable, je devais mettre cartes sur table, c’est-à-dire en déployer la toile de fond qui, de fait, me paraissait beaucoup plus importante, relativement à l’intérêt général, que le cas particulier de Peter Handke. Au nom de quoi me permettais-je une telle lecture ? Assez vite, je me suis trouvée dans la situation de quelqu’un parti à la pêche avec un petit hameçon et qui tombe sur un monstre marin. Et je peux vous dire que le combat a été rude puisque ce livre a connu six versions que j’ai soumises, les unes ou les autres, à divers lecteurs avisés, juristes, historiens, diplomates, dont j’ai médité chaque fois les critiques et les observations.

La première personne qui m’a permis de progresser dans cette élaboration a été, en 2003, Caroline Eliacheff. Quand je lui ai parlé de ce que j’avais trouvé dans l’œuvre de Handke, sa réaction a été immédiate. C’est extraordinaire, m’a-t-elle dit, c’est exactement le mécanisme de « La Lettre volée ». C’est drôle car je l’avais perçu, c’est même cette intuition qui avait guidé ma lecture — disons, pour aller vite, la découverte freudienne que le déni engendre la répétition —, mais je n’avais pas fait la relation avec la nouvelle d’Edgar Poe commentée par Jacques Lacan. Après coup, c’est amusant évidemment. Sur le moment, cette interprétation m’a été infiniment précieuse. Mais je ne suis pas partie du commentaire de Lacan, je suis repartie d’Edgar Poe. Sans doute parce que je me sens plus à l’aise dans le champ littéraire, mais aussi parce que Lacan, je n’étais pas sûre de bien le comprendre. De plus, ne dit-on pas qu’il vaut mieux s’adresser au bon dieu qu’à ses saints ? J’ai donc relu « La Lettre volée » à ma façon, guidée par l’interprétation de l’analyste, certes, mais prenant aussi des libertés avec elle, et en effet ce scénario, ainsi que la construction très particulière de cette nouvelle, m’ont considérablement aidée à élaborer mon propos. Je dirais que la suite est venue dans le fil de cette interprétation : les rapports que j’ai pu établir avec ma propre histoire (je raconte la façon dont j’ai découvert, assez tard, ma filiation juive), les rapports que j’ai établis aussi avec d’autres lectures, le travail que j’avais déjà fait sur cette guerre où je m’étais trouvée engagée dès le départ pour des raisons que j’expose, et tout ce que j’avais appris depuis quinze ans sur la Yougoslavie, ses légendes, ses dénis, mais aussi sur nos propres légendes, en France, nos représentations erronées et nos propres dénis. Ainsi, soudain, tout s’est articulé pour éclairer d’un jour nouveau cette histoire récente : la littérature et l’histoire, les histoires individuelles et l’histoire collective, le passé et le présent. Il me semble que l’originalité de ce travail est là : dans les ponts que je jette entre des champs habituellement considérés comme hétérogènes et maintenus clivés (pour le confort de ne pas penser tout en se plaignant de l’état du monde ?), des champs auxquels je m’intéresse de près depuis plusieurs années et dans lesquels je me suis personnellement risquée : la littérature, l’histoire, la psychanalyse.

Si j’ai publié ce livre, c’est parce que j’ai constaté que depuis quinze ans, malgré les faits avérés, malgré le précieux travail d’enquête du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie qui en effet ne permet pas encore d’entendre le sens de ce qui s’est passé, les préjugés des Français concernant les Balkans n’ont quasiment pas bougé et que cet immobilisme mental me consterne car il me paraît profondément injuste pour la jeune génération actuelle de ces pays et dangereux aussi pour l’avenir, le leur comme le nôtre — il n’est pas nécessaire d’être un historien très éclairé pour savoir à quel point ils sont étroitement liés. Aujourd’hui encore, lorsqu’on parle avec des Français qui n’ont pas suivi de près la guerre de Yougoslavie ou qui ne l’ont appréhendée qu’à travers les médias, l’impression générale qui en ressort, y compris chez des personnes ayant d’importantes responsabilités dans notre société, est qu’au fond — et à partir d’ici j’ouvre des guillemets car je ne souscris guère à ces clichés — les Balkans seraient une mosaïque très complexe de peuples se vouant des haines ancestrales, qu’ils auraient été dans cette guerre-ci à peu près tous également coupables et que nous, peuples d’Europe qui nous croyons plus civilisés que les autres, nous aurions été impuissants à enrayer ce déchaînement de haines et fait ce que nous avons pu pour limiter les dégâts. Je ferme les guillemets, non sans avoir précisé que ces préjugés sont encore largement partagés dans des milieux influents et théoriquement éclairés, qui répugnent à prendre la mesure et surtout à prendre conscience de la responsabilité précise et spécifique de leurs pays respectifs, sans parler de celle du Conseil de sécurité de l’ONU.

L’impression qui ne m’a pas quittée et n’a même fait que croître, au cours de ces années de guerre, est qu’au-delà de la complexité toujours alléguée, il y avait quelque chose de très simple que personne ne voulait ou ne pouvait voir. Parce que chaque fois qu’on tentait d’expliquer ce qui se passait, on rencontrait un mur. Lorsqu’on parlait de la Croatie, en 1991, de la Croatie agressée à Vukovar et à Dubrovnik, ravagée par l’armée serbo-fédérale et les milices tchetniks avant la reconnaissance internationale de ce pays, on nous parlait des oustachis comme si nous étions encore en 1940. On ne pouvait pas prendre la défense de la Croatie sans se faire traiter de profasciste. Et lorsqu’on critiquait la politique honteuse de la France de Mitterrand qui manifestement soutenait la Serbie de Milošević, on se faisait traiter d’anti-Français. C’était stupéfiant. Pourquoi personne ne voulait voir ce qui, pourtant, se passait sous nos yeux ? Qu’est-ce que personne ne voulait voir ? Et que signifiait la construction européenne, dans ce contexte ?

Durant toutes ces années, j’ai été hantée par une question insupportable, qui ne m’a pas lâchée — et les raisons particulières pour lesquelles elle ne me lâche pas, vous les trouverez dans Nous ne verrons jamais Vukovar : comment a-t-il été possible qu’un gouvernement se disant de gauche, à la tête de mon pays, la France, une démocratie, comment a-t-il été possible que ce pays auquel j’appartiens, pour le président duquel j’avais voté, comment a-t-il été possible qu’il ait pris en 1991 le parti de la Serbie de Milošević ? Et que la France — avec d’autres puissances, certes, mais cela ne la dédouane pas de ses responsabilités propres — que la France a soutenu au départ et trop longtemps Milošević, j’en avais malheureusement vu sur le terrain et entendu à la télévision, de la voix de nos représentants, des preuves terribles. Des preuves que personne ne voulait voir ni entendre. Des preuves dont on ne pouvait même pas parler dans les médias… les articles, quand on les proposait, étaient refusés, et je ne suis pas la seule à avoir vécu ce genre de mécompte. Des preuves dont la classe politique actuelle, toutes tendances confondues, semble avoir fermement décidé de ne pas se souvenir... tout en célébrant par ailleurs, sans vergogne, la nécessité du « devoir » de mémoire.

Donc, cette question, je ne parvenais pasà l’oublier. Quatre-vingt-quinze pour cent des gens oublient, refoulent ces réalités qui dérangent l’idée glorieuse qu’ils se font d’eux-mêmes ou qu’ils désirent faire valoir. Finalement, seuls ceux qui sont touchés au cœur et au corps se souviennent. Et ceux-là, généralement, on leur enjoint de se taire. On se souvient de ce que dit Primo Levi. Personne ne voulait écouter. Personne ne voulait entendre. Aujourd’hui, en Croatie et en Bosnie, et même en France et sans doute ailleurs en Europe, c’est la même chose. À quelques exceptions près, toute ma génération a comme par magie perdu la mémoire, personne (je veux parler des Européens) ne veut entendre ce que les Croates ont à dire, ou les Bosniaques musulmans, ou les Kosovars — et vu la différence des langues, nos responsables n’ont jusqu’ici pas rencontré trop de difficultés pour obtenir que leurs voix soient peu relayées sur la scène européenne. Leur seule tribune, précieuse certes mais insuffisante et par bien des aspects critiquable, est le Tribunal pénal international. Or je crois, moi, qu’ils ont besoin et envie de nous parler à nous, citoyens d’Europe qu’ils désirent rejoindre le plus rapidement possible, je le sais bien puisque j’en ai rencontré à Genève, à Fribourg, à Caen, à Paris, à Zagreb, à Split, à Dubrovnik, à Sarajevo, à Tuzla, à Srebrenica, à Potoćari… Et j’en ai rencontré aussi qui la mort dans l’âme ont renoncé, tant parler à des amnésiques ou à des sourds fait plus mal encore que se taire. Car depuis plus de dix ans, responsables politiques et diplomates, soutenus par le silence bavard de trop nombreux chroniqueurs et intellectuels médiatiques, chantent sans réfléchir la même antienne qu’en 1914 : tournez la page, réconciliez-vous. Craignent-ils à ce point de mesurer le poids de leurs propres responsabilités ? Ignorent-ils que la réconciliation est et restera impossible tant que la vérité de l’histoire ne sera pas clairement dite, mise au jour, largement déployée, collectivement élaborée et publiquement reconnue ? Et que toute tentative pour mettre une chape de plomb sur cette mémoire est non seulement vouée à l’échec, mais contre-productive pour la paix à venir entre les jeunes générations ?

Nous ne verrons jamais Vukovar entame donc de façon insolite ce nécessaire travail de mémoire. Il essaie de dire d’abord aux Mères de Vukovar, aux femmes de Srebrenica auxquelles il est dédié, plus largement aux jeunes Croates et aux jeunes Bosniaques mais aussi aux Serbes, en particulier à ceux qui ont eu le courage de s’opposer à Milošević car il y en a, et un certain nombre aussi qui en sont morts, ce livre essaie de leur dire qu’en France, en effet, on pouvait savoir ce qui se passait et comprendre pourquoi, à condition d’ouvrir les yeux et les oreilles, de ne pas se fier aux seuls commentaires médiatiques et de travailler avec acharnement en mettant son jugement personnel à contribution. Et il rappelle qu’en France, de nombreuses personnes ont vu et se sont mobilisées dès 1991, des centaines d’associations et de collectifs se sont constitués dès 1992, mais il était très difficile de se faire entendre, on ne nous a toujours pas entendus d’ailleurs, car la classe dirigeante française, toutes tendances politiques confondues, avait toutes sortes de partis pris, de préjugés hérités de l’enfance et une mythologie nationale solide. Quant aux médias, ils relayaient l’actualité comme ils la comprenaient, c’est-à-dire au départ plutôt mal, faisant leur place aussi bien à la propagande d’État, aux préjugés et aux idées reçues qu’à des analyses plus lucides (émanant généralement de personnes moins bien introduites dans les médias), le juste, l’approximatif et le grossièrement mensonger étant mis, sous prétexte tantôt d’objectivité, tantôt de liberté d’expression, sur le même plan.

Dobrica Ćosić, l’écrivain nationaliste grand-serbe, parle du Grand Mécanisme de l’Histoire. Et j’aime bien cette formule. Et je me suis interrogée aussi sur ce mécanisme où nous avions tous été pris, diversement. Si nous voulions que « Plus jamais ça » ne soit plus un vain mot en Europe — car cette guerre et la forme particulière qu’elle a prise ont prouvé que c’était un vain mot, tout de même —, il était indispensable de débusquer ce mécanisme puisque seule sa mise au jour nous permettra de lutter efficacement contre lui. Comment, en effet, lutter contre les répétitions génocidaires si l’on n’identifie pas clairement quel type de discours est susceptible de mettre le feu aux poudres et d’entraîner toute une génération, à son insu parfois, dans une politique criminelle dont les héritiers supporteront les conséquences et mettront encore des générations à se remettre ? Comment se proposer de développer une politique de prévention des génocides sans en avoir identifié, puis collectivement élaboré, les causes discursives et idéologiques ? Or aujourd’hui, à force d’en avoir exploré les zones d’ombres, d’en tracer les contours et d’en traquer les points aveugles, la façon dont se pose la question me paraît assez claire, ce qui ne signifie pas pour autant qu’elle soit simple. C’est même parce qu’elle est loin d’être simple qu’il est capital, désormais, d’être aussi clair que possible. N’oublions pas qu’aujourd’hui, du fait de la guerre déclenchée par Belgrade il y a seize ans, mais aussi du fait de l’incurie européenne et onusienne qui a trop longtemps fait le jeu de Milošević — ce qui était bien le pire service que la communauté internationale pouvait rendre à la Serbie et au peuple serbe —, n’oublions pas, donc, qu’aujourd’hui les jeunes Croates, les jeunes Bosniaques et les jeunes Serbes n’apprennent toujours pas la même histoire… N’oublions pas que les vérités apprises à l’école sont considérées par l’immense majorité des individus comme une vérité quasiment indéracinable (cette guerre en apporte, ici et là-bas, toutes sortes de preuves lamentables). N’oublions pas que les ressortissants des différentes nationalités, qui ont adhéré au discours ethniste des nationalistes serbes comme de la communauté internationale, promeuvent depuis douze ans, dans un système d’apartheid éducatif qui maintient voire durcit les clivages, des versions nationalistes de l’histoire non seulement opposées (ce qui entretient l’hostilité et formate ces jeunes gens à se faire la guerre demain), mais en contradiction patente avec bien des documents historiques qu’ils ignorent (puisque le travail de mémoire n’a jamais été effectué sous le communisme). N’oublions pas, pour le dire encore autrement, qu’entre tous ces jeunes gens, otages de ces discours nationalistes souvent haineux qui leur sont transmis, bien des ponts de parole sont coupés, il leur est quasiment impossible de parler d’histoire sans s’affronter, ce qui ne signifie pas qu’ils oublient — car cette guerre est inscrite dans leur mémoire, elle les a marqués au fer rouge et restera pour eux inoubliable —, mais qu’ils sont coupés de cette mémoire imparlable et qu’ils vont donc, nécessairement, à un moment ou à un autre, être rattrapés par elle… et nous aussi ! N’oublions pas enfin que ce n’est pas nous, les Européens, ni les Américains, qui écrirons cette histoire à leur place. Certes, les différents travaux menés en Europe, aux États-Unis ou au Canada — plus d’un millier à ce jour — contribueront à nourrir les réflexions locales (à condition qu’ils soient traduits !), mais ces travaux seront reçus, de même que les manuels que nous leur proposerons, non pas comme leur vérité historique, mais comme un discours émanant de personnes n’ayant pas traversé les événements et qui, par conséquent, ne peuvent pas les comprendre de l’intérieur ni en percevoir le sens. Autrement dit, la question qui se pose aujourd’hui aux futurs dirigeants français et européens, aux membres du Conseil de l’Europe, mais aussi aux dirigeants slovènes, croates, serbes, bosniaques et albanais, est la suivante : comment comptez-vous contribuer personnellement à la réconciliation et à la construction d’une paix durable dans les Balkans ? Je veux dire : comment comptez-vous permettre à cette jeune génération d’élaborer, pour l’intégrer ensemble, la mémoire de cette guerre, sachant que ce passé ne passera pas tant que ce travail d’élaboration ne sera pas entrepris et sachant de plus que le récent génocide des Musulmans de Bosnie rend cette question beaucoup plus vive, épineuse et urgente dans les Balkans que partout ailleurs en Europe ? Quels dispositifs concrets comptez-vous mettre en place ? Quels financements pour en finir avec ce tonneau des Danaïdes que représentent les Balkans depuis quinze ans pour le budget européen ?
À quoi j’ajouterai une question subsidiaire, une question que j’adresse en particulier aux lecteurs de mon travail qui pour le moment sont demeurés silencieux, sidérés peut-être par les documents inédits que je portais à leur connaissance : considérez-vous aujourd’hui comme un détail de l’histoire le fait que les nationalistes serbes ont été, sont et malheureusement restent, puisque nous ne faisons rien pour les détromper, des négationnistes de leur propre histoire ?

Fatiguée de hurler dans le désert depuis quinze ans, contrariée de jouer les Cassandre sans être démentie par les faits, lassée de cette position infantile qui se contente de critiquer sans proposer quoi que ce soit qui engage, consciente aussi du fait que la question balkanique occupe, chez la plupart de nos dirigeants, 0,01 % de leur espace mental, peut-être 0,5 % chez les plus concernés, quand elle occupe chez moi, depuis quinze ans, largement plus de 50 % (ce qui laisse en effet moins de place à l’étude des marchés et à la publicité pour Coca-Cola), il me semble qu’après l’interminable instant de voir et d’entendre (de 1991 à 1996), après le temps pour comprendre (traduit par Nous ne verrons jamais Vukovar), le moment de conclure est venu.

En écho et en miroir au déni de réalité lisible dans l’œuvre de Peter Handke, Nous ne verrons jamais Vukovar donne donc à entendre le déni collectif sur lequel s’est fondée la propagande nationaliste serbe, et autour duquel s’est articulé le scénario européen voire mondial de cette guerre, déni qui explique aussi en partie, sans pour autant les excuser, les réactions inadaptées des Européens, voire celles des Américains.
On peut en effet affirmer aujourd’hui, sans trahir les faits ni pour autant se montrer réducteur, mais en donnant au contraire aux faits tout leur poids et leur sens (à condition d’admettre cette évidence que la psychanalyse est la seule science humaine qui nous renseigne sur le fonctionnement de la mémoire humaine et nous fournit, à ce titre, des outils conceptuels pour aborder non seulement les labyrinthes de la mémoire individuelle, mais aussi ceux de la mémoire collective), on peut donc, disais-je, au terme de l’élaboration assez étayée que j’ai proposée, affirmer aujourd’hui que c’est bien le négationnisme des nationalistes serbes, relativement aux responsabilités de la Serbie dans l’extermination des Juifs pendant la Deuxième Guerre mondiale, qui a engendré dans les Balkans, une génération plus tard, la répétition d’une politique de conquête territoriale et d’extermination systématique sur la base d’une idéologie ethniste insuffisamment critiquée et largement partagée (y compris en Occident).
Même si d’aucuns jugent cette interprétation simpliste, sans doute parce que prisonniers des vieux schémas réductionnistes, ils seraient pris de vertige s’ils s’aventuraient à raisonner autrement et à concevoir les incalculables conséquences que cette approche nouvelle pourrait avoir non seulement pour eux-mêmes (ce qui reste leur problème privé) mais pour les Balkans, pour l’Europe et pour notre civilisation (ce qui est bien notre problème à tous), même si la nouveauté de ce travail se heurte à une aporie qui ressemble à une blague juive (« que dites-vous donc de nouveau ? que l’histoire se répète ? vous voulez dire que la nouveauté, c’est la répétition ? »), la pertinence de cette interprétation rigoureuse me paraît indéniable pour au moins deux raisons : la première est que les documents publiés dans Nous ne verrons jamais Vukovar et la forme particulière donnée à ce travail permettent aujourd’hui à n’importe qui de comprendre la logique générale de cette guerre, restée jusqu’ici opaque à ceux qui ne l’avaient pas suivie de près (bouleversant les représentations qui étaient en 1991 les plus répandues en France, ces documents montrent en particulier que la Serbie de Nedić a exterminé les Juifs aussi efficacement que la Croatie de Pavelić — et même plus efficacement si l’on tient compte des chiffres actuellement disponibles —, ce qui mine théoriquement l’une des bases les plus solides de la propagande de la droite nationaliste serbe ; notons que ce bouleversement, s’il était largement porté à la connaissance publique, pourrait générer en France et en Serbie, mais aussi en Bosnie et en Croatie, pour la jeune génération, des centaines de travaux passionnants) ; la seconde est que ce sentiment de répétition, dont je mets au jour l’un des principaux points aveugles, est partagé là-bas par toutes les populations, croates, bosniaques, et même serbes… hormis malheureusement, et comme d’habitude, leurs dirigeants politiques comme les nôtres et les responsables internationaux dont on ne peut pas dire, à quelques rares exceptions près, qu’ils ont brillé dans cette histoire par leur clairvoyance. (Cela dit, si depuis deux ans cette question épineuse n’est pas encore parvenue officiellement aux oreilles des décisionnaires, n’est-ce pas aussi parce que les médias et les intellectuels médiatiques ont délibérément renoncé à s’en faire les relais ?)

Ainsi, lorsque l’ONU décide aujourd’hui de condamner universellement le négationnisme par crainte que celui-ci n’engendre certaines répétitions, non seulement elle agit raisonnablement, mais elle devrait porter à la connaissance de tous le fait désormais manifeste que le négationnisme a déjà fait la preuve de sa toxicité sociale et internationale puisque la répétition en question a déjà eu lieu : dans les Balkans précisément où s’est produit, cinquante ans après la Shoah, un nouveau génocide déclenché et mené par des négationnistes — non pas des négationnistes qui nieraient la Shoah en elle-même, telle qu’elle a été réalisée en Allemagne, mais des négationnistes niant la collaboration de leurs concitoyens, de leur État et de leurs co-religionnaires à la Shoah et s’appuyant sur ce déni collectif pour prétendre s’identifier aux Juifs et affirmer qu’ils ont été, dans l’Histoire, toujours des amis des Juifs.
Avant de poursuivre, et pour vous ôter tout de suite le doute de l’esprit, laissez-moi vous citer un texte dont j’ai découvert l’existence juste après la publication de Nous ne verrons jamais Vukovar, et qui vient confirmer mon interprétation au-delà, si j’ose dire, de mes espérances. Je veux parler de la « Lettre aux écrivains d’Israël » de Vuk Drašković. Ce texte, qui date de 1985, exprime ouvertement le déni que j’ai mis au jour. Rappelons que Vuk Drašković a été présenté chez nous, au début des années 1990, comme un « démocrate », rappelons qu’il est toujours aux affaires, rappelons enfin qu’il continue de se rendre régulièrement en Israël pour y colporter ses fadaises délétères et répéter à qui veut l’entendre cette phrase, martelée par les dignitaires orthodoxes et qui contribua en 1989 à mettre le feu aux poudres : « C’est un crime d’oublier le crime. » Or je crois, moi, que c’est un crime d’exploiter sans vergogne l’ignorance de son propre peuple en manipulant aussi grossièrement sa mémoire et d’entretenir la jeune génération serbe dans l’ignorance des mensonges historiques de cette propagande négationniste qui n’a fait que trop largement la preuve de sa toxicité. On notera que le raisonnement de Drašković, servi par un style grandiloquent et ampoulé, consiste à considérer — en sautant allègrement par-dessus la Deuxième Guerre mondiale et les crimes du gouvernement de Nedić (sur lesquels on trouvera des documents suffisamment parlants dans Nous ne verrons jamais Vukovar) et en multipliant métaphores et amalgames — que les Serbes ont toujours été des amis des Juifs et qu’ils ont toujours été, comme les Juifs, des victimes de l’Islam. Identification historiquement mensongère (même s’il y eut certainement des Serbes pour sauver des Juifs, et effectivement des Serbes morts à Jasenovac avec des Juifs, mais aussi avec des Croates, des Hongrois, des résistants, etc.), mais identification vertigineuse aussi puisqu’en instrumentalisant à l’époque (en 1985, je le rappelle) la situation proche-orientale, elle aboutit, après quatre ans de purification ethnique planifiée contre les Croates d’abord puis surtout les Bosniaques et quinze ans de déni partagé, à produire en Bosnie une situation proche-orientale que l’Union européenne n’a toujours pas trouvé le moyen d’analyser, d’interpréter, et par conséquent de traiter de façon adéquate. Tels sont les jeux de miroir en abyme qui guettent l’humain lorsqu’il renonce à peser ses mots et à traiter comme il convient la mémoire dont à la naissance, il est à la fois l’héritier, le laboureur et le passeur.
Sans commenter davantage ce texte historique, qui me paraît capital pour la compréhension de cette guerre et mériterait un travail critique comparable à celui que j’ai effectué sur l’article de Peter Handke (mais les mieux placés pour l’accomplir sont aujourd’hui les jeunes Serbes, voire les Juifs serbes), je le livre à la réflexion des lecteurs.

 

Lettre de Vuk Drašković, datée de 1985, référencée dans Philip J. Cohen, Serbia’s Secret War, de la façon suivante : « Piscima Izraela » [to the Writers of Israel] (December 17, 1985, Belgrade), Naša reć, Middlesex, England, n°373, November 1986, pp.8-9 ; also reprinted in Kostić, Lazo M., 1988, Srbi i Jevreji [The Serbs and the Jews]. Edited by Radiša M. Nikašinović and Ilija M. Pavelić. Southport, Australia, Serbia Press.
Je n’ai pas encore pu me procurer ces éditions. En revanche, grâce à l’aide d’amis croates, j’ai pu entrer en possession du texte repris dans Ivica Relković, Haaški recital Vuka Draškovića, Susret, Zagreb, 2004 ; Prvo poglavlje: stvarnost (koja to i nije), str. 113-123. C’est le texte paru dans cette édition qui a été traduit ici par Marc Gjidara et Veronika Radovčić-Benaldi.

 

AUX ÉCRIVAINS D’ISRAËL

Chers frères !

C’est par un diktat de l’histoire de notre souffrance et de notre destinée communes que fraternisent nos deux peuples, le juif et le serbe.
Sans culpabilité, chassés de leurs foyers bibliques, de Judée, de Galilée, de Samarie, de Sion, de Jérusalem — vos aïeux rencontrèrent nos aïeux il y a environ mille ans dans les plaines de Pannonie, le long de la mer Adriatique, dans la province grecque qui alors aussi s’appelait Macédoine, à Singidunum et sur les terres vallonnées et fertiles autour de Singidunum, car Belgrade notre capitale ne portait pas encore son nom serbe et appartenait encore aux Romains.
Cette rencontre n’augurait pas d’une compréhension particulière. Le peuple de Moïse, ancien et glorieux, portait le sceau de la malédiction reçue dès sa servitude égyptienne, puis fut une seconde fois frappé d’anathème et chassé de sa patrie après les crimes de l’empereur romain Titus Vespasien. Cependant, à l’époque, le peuple serbe était jeune, en devenir, et dans des dispositions belliqueuses.
Souvenons-nous ; les façades des premières synagogues (comme de toutes les suivantes) que les Juifs édifièrent parmi les Serbes étaient tournées vers Jérusalem. À l’issue de chaque noce juive, le jeune marié, de son pied droit, pulvérisait un verre en expliquant aux invités serbes intrigués que ce faisant, il exprimait sa douleur pour la destruction des temples à Jérusalem. Ensemble ils entonnaient la prière, comme un cri d’espoir ou une espèce d’expression rituelle de la consolation : « Que le Tout-Puissant vous redonne courage, à vous qui portez le deuil de Sion et de Jérusalem ! » Et après s’ensuivait le serment : « Si jamais je t’oublie, que ma main droite m’oublie, ô Jérusalem ! »
Jusqu’en 1948, jusqu’à la création d’Israël, les Juifs nous conviaient lors des fêtes de printemps à célébrer ensemble, avec eux, la moisson d’orge et de blé dans le pays qui naguère fut le leur et à les entendre prier leur dieu Jéhovah que le mont Sion reçoive pluie et soleil et que la vendange soit abondante dans le pays qu’ils ont porté dans leur cœur et qui vivait dans leur mémoire, bien qu’ils en eussent été chassés ! Nos aïeux et pères ont ouvert grand leur âme à la souffrance et à la douleur de leurs voisins juifs sans se douter que les prières et les serments des martyrs de Moïse deviendraient aussi, pour eux et leur descendance, leur destinée.
Nous fûmes parmi les premiers peuples en Europe à perpétuer la culture byzantine que nous ennoblîmes de la grandeur slave et de l’esprit de saint Sava, lorsque la marée de l’Islam nous submergea, dans la plénitude de la puissance et de la gloire, et que nous succombâmes devant la peste venue d’Asie. Notre servitude égyptienne durera près de cinq siècles. Nos temples, nos villes saintes, nos monts Sion, les codes et œuvres pieuses de nos gouvernants et les reliques de nos saints — tout cela fut détruit, profané, incendié. Les exodes des martyrs serbes les conduiront cinq siècles durant à l’ouest, au nord et vers la Russie. De la patrie asservie vers des contrées étrangères et inconnues, nous aurons été conduits par nos patriarches, par nos princes et par nos maîtres à penser ; tous dans l’espoir de connaître le jour du retour et tous en priant dans les larmes que la vigne autour de Smederevo fructifie, que survive à Skoplje ne serait-ce qu’un exemplaire du Code de Dusan, que saint Sava brûlant au bûcher de Sinan pacha apporte la pluie et sauve de la famine ses compagnons de captivité dans la Zeta de Nemanja et l’arrière-pays de Split et de Dubrovnik. Que les rouges Pivoines (1) ne fanent pas au Kosovo, surgies du sang de nos martyrs, selon la croyance populaire.
Et lorsque, après une servitude de cinq siècles, nous brisâmes les chaînes et restaurâmes notre État — notre Golgotha semblait ne faire que commencer. Pour la défense de notre liberté péniblement recouvrée, de notre fierté nationale et de notre droit à l’existence, au XXe siècle, dans deux guerres mondiales, nous perdîmes environ 3 millions d’âmes : chaque empan de terre serbe devint Jérusalem et partout se déroula la tragédie de Jérusalem. En seulement dix ans, nous perdîmes un tiers de notre peuple ! Pour comble d’infortune, nous tombâmes surtout de la main de proches, que nous appelions frères, membres de la même tribu, mais même alors nous ne perçûmes pas que nos plus grands ennemis parlaient notre langue.
Dans cette contagion génocidaire de notre nom a été signée et authentifiée, par le sang et pour les siècles, la longue histoire du martyre serbo-juif. Des mains des mêmes bourreaux, nous fûmes exterminés dans les mêmes camps de concentration, égorgés sur les mêmes ponts, brûlés vifs dans les mêmes fours, disparus ensemble dans les mêmes fosses. La prière de Shalom Katz pour les Juifs qui brûlaient à Auschwitz était aussi la prière des Juifs et des Serbes massacrés dans l’État croate nazi, et la prière de notre vieillard Vukašin au camp de Jasenovac s’entendit jusqu’aux lieux de mort de Dachau, Buchenwald, Mauthausen. Là aussi, dans la même file vouée à la mort se trouvaient des Serbes et des Juifs.
Des cendres, du sang et des plaies de vos martyrs, l’État juif a été ressuscité. Le drapeau à l’étoile de David flotte aujourd’hui sur Sion, en Judée, en Galilée, à Jérusalem. Ce drapeau attira à lui et emmena d’ici, de chez nous, des milliers de Juifs serbes. Nous les escortâmes, le cœur serré, attristés et malheureux, que tant de frères nous quittent, mais heureux et joyeux en même temps, que s’accomplissent les paroles des prophètes bibliques, et qu’advienne le terme du martyre juif.
Notre infortune, cependant, se prolonge. Comme à l’époque turque, au Kosovo, parcelle la plus sainte de la terre serbe, en toute impunité, on nous empale, les enfants sont violés, on nous tue dans les champs et les maisons, on nous soumet au tribut, on pille les biens, on brûle les églises, on détruit les monuments de notre culture, on retourne nos tombes. Nos propres morts, nous devons les déplacer du Kosovo, humiliés d’autant plus que nous supportons ce crime non pas dans un État étranger mais dans le nôtre.
Et cela ne se produit pas seulement au Kosovo, alors même que dans notre Sion maudit et damné, l’hystérie anti-Serbe est parvenue à son paroxysme.
Comme si nous étions cette treizième tribu d’Israël, égarée et la plus malheureuse. Comme si notre éternel Titus imperator était plus brutal et plus fourbe que celui des Romains, sauf que nous ne savons même pas qui il est ni d’où il vient, ni quand, ni pour lequel de nos péchés, ni au prix de quelle souffrance, lui, ce Titus éternel et inconnu, nous frappera.
Recevez cette lettre comme un toast à la souffrance, car nous au moins, Juifs et Serbes, sommes accoutumés à boire de telles coupes. Nous au moins, Juifs et Serbes, perçûmes et expérimentâmes cette vérité, qu’il n’y a pas de don céleste supérieur à la souffrance des innocents !
Dans l’éternelle épreuve incitant à se renier soi-même ou à porter la croix de la malédiction et l’anathème immérité, l’âme populaire, et la juive et la serbe, a toujours tendu à faire ce choix : rejetant la fugacité de l’empire terrestre et tressant la couronne d’épines de sa destinée, entonnant l’hymne à la souffrance et à l’éternel empire céleste, stoïquement et sans plaintes qui auraient réjoui les persécuteurs et les ennemis — allant à la rencontre de ses Golgotha.
L’Histoire a depuis longtemps longtemps [sic] oublié les noms et enseveli la puissance des bourreaux qui crucifièrent rabbi Ben Akib, mais il n’a pas été oublié et il ne sera jamais oublié comment ce martyr Juif leur a ri au visage, mourant heureux, plus fort que la mort, radieux. Le vacarme des canons allemands et austro-hongrois qui en 1915 détruisirent et prirent Belgrade s’est tu depuis longtemps. Mais on entend encore, et il vivra pour toujours, l’ordre du major Dragutin Gavrilović à l’adresse du« contingent céleste » des défenseurs serbes : « Héros, en avant vers la gloire, n’ayez cure des vies qui n’existent plus ! »
Exterminés et persécutés par tous, et par les puissants et par les faibles, et par ceux qui sont proches ou éloignés par le sang — la mort immortelle (THANATOS ATHANATOS) fut pour nous le giron le plus chaud et le refuge le plus sûr à travers les siècles.
Je vous salue comme des frères, avec cette promesse que nos ancêtres entendirent des Juifs et dont le sens est porté en son cœur aujourd’hui par tout Serbe du Kosovo en exil : « Si jamais je t’oublie, que ma main droite m’oublie, ô Jérusalem. »

(1) La majuscule à Božur, « Pivoine », indique qu’il ne s’agit pas seulement d’une figure poétique renvoyant à cette fleur devenue mythique au Kosovo, mais bien d’une allusion historique à la première unité tchetnik formée en 1912 par Milan Rakić, diplomate serbe qui fut consul de Serbie à Priština. Notons qu’aujourd’hui, Božur est aussi le nom d’une ONG défendant les Serbes du Kosovo et liée au SPO, parti de Vuk Drašković.

 

Précisons que la traduction, fidèle au sens littéral qui permet d’entendre ce qui m’intéresse ici, ne prétend pas transposer en français ce que l’auteur serbe considère sans doute comme la valeur littéraire de son texte. Il suffit de comparer ce texte avec les documents issus des archives de Belgrade découverts par Ljubica Stefan et que j’ai publiés pour comprendre quel est, depuis près de vingt ans, le problème mémoriel de la Serbie et le roc auquel se heurte l’Union européenne. À moins de considérer que Jean-Claude Milner a raison et que l’Europe, malgré les apparences, se construit sur le déni de la Shoah (thèse qu’il développe, d’un autre point de vue, dans Les Penchants criminels de l’Europe démocratique), il me semble que les responsables européens pourraient au moins s’accorder sur le diagnostic que j’ai proposé, à savoir que la Serbie est le siège d’un négationnisme largement répandu qu’il conviendrait de traiter de façon urgente, vu les effets criminels qu’il a déjà engendrés.
Ce texte, montrant clairement que l’affaire n’est pas simple, permet de mesurer la complexité réelle de cette histoire, à savoir non pas malheureusement celle des faits mais celle des discours qui les ont engendrés, ce délire collectif et contagieux qui s’exprime ici et résulte, chez les nationalistes serbes, du totalitarisme communiste, du non-travail critique de mémoire qui fut généralement la règle de ces régimes, et de cette légende construite après la Deuxième Guerre mondiale, largement propagée depuis, et qui a obscurci jusqu’aux meilleurs esprits. On voit par là les ravages psychiques individuels et collectifs, mais aussi les ravages réels (un nouveau génocide) dont le négationnisme peut être responsable.

Des amis psychanalystes me disent : il ne suffit pas de dire qu’il y a un déni pour le lever. Certes, et le silence courageux qui a salué la publication de Nous ne verrons jamais Vukovar en témoigne. Mais il est clair aussi que la meilleure façon de consolider un déni, c’est
de faire comme s’il n’existait pas. Dès lors, de quoi se plaint-on ? Et au nom de quoi ose-t-on critiquer Belgrade si nous ne faisons pas mieux qu’elle ? Cela dit, peut-être ce silence de deux ans était-il nécessaire aux lecteurs pour comprendre et intégrer ces documents explosifs ? Toujours est-il que le temps me paraît venu de tirer les conclusions de cette interprétation, non sans l’avoir mise à l’épreuve.
En juillet 2005, six mois après la publication de Nous ne verrons jamais Vukovar, un colloque se tenait à Sarajevo sur le génocide, organisé avec la collaboration d’une université américaine, juste après la première Marche anniversaire de Srebrenica qui commémorait, pour la première fois depuis dix ans, l’extermination des civils musulmans désarmés puis lâchés par l’ONU le 11 juillet 1995. Rendue par mon travail plus consciente des enjeux de cette marche commémorative (dont l’idée première revientà Ivar Petterson, citoyen suisse d’origine suédoise engagé depuis longtemps dans le soutien aux Bosniaques réfugiés dans son pays), consciente, donc, du sens de cette marche qui entendait retracer pas à pas ce chemin de mémoire pour faire reconnaître au monde entier ce qui s’était passé, soutenir les familles décimées et lutter contre l’effacement de cet inimaginable qui s’était produit là, cinquante ans après la Shoah, au cœur de l’Europe, au vu et au su de tous y compris de l’ONU (comme en témoignent non seulement Le grand massacre de David Rohde, mais aussi l’enquête passionnante de Sylvie Matton, Srebrenica, un génocide annoncé, publiée quelques mois après mon livre), — intimement consciente, donc, de ces enjeux pour la génération montante, j’y ai participé, consternée par l’absence de couverture médiatique française et par le petit nombre d’Européens mobilisés. À Sarajevo, des voix courageuses s’élevaient, experts et témoins de toutes nationalités exploraient les faits avérés et déploraient le déni serbe relativement aux responsabilités de Belgrade dans la dernière guerre, déni toujours solide à quelques remarquables exceptions près. Mais qui parlait du déni fondateur, toujours répandu dans les consciences et soutenant cette propagande qui débordait largement les frontières de la Serbie pour se répandre chez nous et aux États-Unis ? Et qui parlait de répétition ? Personne. Les analyses, intéressantes mais parcellisées, couraient à la surface des événements comme s’ils n’étaient pas engendrés par des humains doués de langage, et rares étaient les conférenciers capables d’une vision d’ensemble, conscients des responsabilités majeures de la communauté internationale (qui partageait généralement ce déni) et appliqués à les peser comme à les éclairer.
À la fin du colloque, la vedette fut accordée à Samantha Power, journaliste américaine qui venait de publier un gros ouvrage sur la Bosnie, riche de mille détails instructifs, et qui conclut sa brillante intervention par cette phrase lucide : « Peut-être n’avons-nous pas assez parlé d’histoire. Mais si nous ne l’avons pas fait, c’est parce que les autres ne cessaient d’en parler. »
En effet, cette question cruciale de la mémoire et de l’histoire a malheureusement échappé jusqu’ici à l’oreille américaine. Or la seule analyse du discours des nationalistes serbes, confrontée aux documents d’archives et articulée à la connaissance des mécanismes mémoriels (réactualisation de la mémoire traumatique inélaborée, retour du refoulé), l’aurait mise sur la piste du mécanisme qui a permis d’entraîner la jeune génération serbe dans une nouvelle guerre de conquête et une politique d’extermination systématique de ses voisins. Le pragmatisme à l’américaine avait donc ses limites ? Sa courte vue résultait-elle de sa courte histoire ? Toujours est-il qu’aujourd’hui, la vieille Europe pourrait lui substituer sa longue vue, qui suppose une interprétation de l’histoire et une élaboration collective des mémoires. Je pense en vous disant cela à la réflexion d’Henri Sigerist, qui évoque à propos de l’histoire de la médecine la figure mythique de Janus, gardien des seuils et des portes, Janus dont un visage regarde vers l’avenir avec l’œil du clinicien tandis que l’autre est tourné vers le passé avec le regard éclairant et rigoureux de l’historien. Qu’incarne Janus sinon la quintessence de l’écrivain analyste et historien qui, doté à la fois d’une conscience historique et d’un sens clinique, est capable d’interpréter le passé pour inventer un meilleur avenir qui ne soit pas la répétition sans fin des mêmes conflits sanglants et des mêmes règlements de comptes ?
Plus j’y songe — et depuis octobre 2002 j’y repense à nouveau chaque jour —, plus il me paraît évident que seul ce pragmatisme mémoriel sortira les Balkans et surtout la Serbie du cycle de violences où nous les avons vus, et malheureusement aidés à se perdre. Et plus j’y pense encore, plus je suis persuadée que les méthodes classiques d’analyse ne nous apportent pas les outils nécessaires pour nous tirer d’affaire à temps. Quand j’ai comparé les experts au préfet de police de la nouvelle d’Edgar Poe, les technocrates gestionnaires qui voient peut-être dans la littérature une distraction de salon ont sans doute souri et supposé que je plaisantais... J’avoue que j’aurais préféré. Mais non-malheureusement, je ne plaisantais pas et mes lectures ne cessent de confirmer la justesse de cette comparaison. Regardez Jacques Sémelin par exemple, grand spécialiste des génocides, et qui les étudieà partir des sciences sociales en évacuant d’emblée la psychanalyse (dont il ignore visiblement bien des prolongements), ne conclut-il pas de son volumineux travail qu’il n’y a malheureusement rien à faire pour éviter ces « massacres » de masse ? Et je comprends qu’il en vienne à ces conclusions s’il ne s’interroge, pour ce qui concerne la Serbie, ni sur l’idéologie, ni sur le négationnisme ! Sans parler d’Alice Krieg-Planque qui, tout en enseignant à l’université l’analyse du discours scientifique, propage dans son travail portant l’estampille respectée du CNRS les inventions discursives des nationalistes serbes, sans les identifier comme telles, et en choisissant (pour reprendre ses termes) de ne pas se donner les moyens de les vérifier (voyez page 123 de « Purification ethnique ». Une formule et son histoire) ! Il est en effet certain que si elle les avait vérifiées, comparées à d’autres sources et même creusées avec quelques outils plus efficaces, sa thèse s’écroulait… Mais il est vrai aussi que cette affaire balkanique a troublé et trouble encore bien des jugements, ce qui a quelques conséquences sur les décisions qui continuent d’être prises et mises en œuvre là-bas… Quant aux méthodes historiques classiques, précieuses certes mais prenant elles-mêmes tant d’années, comment pourraient-elles nous être d’un secours suffisant, aujourd’hui ? Car le mécanisme de répétition, n’en déplaise aux détracteurs inconscients de la psychanalyse, est déjà en marche… et les enfants nés au moment de Vukovar et de Srebrenica entrent aujourd’hui dans l’adolescence. Est-ce dans le silence sur ce qui s’est passé qu’on va les élever et les laisser grandir ? Va-t-on les laisser aborder l’âge adulte dans la confusion mentale et discursive qu’a engendrée cette guerre, en s’imaginant que cela n’aura pas des effets politiques détonants dans dix, quinze ou vingt ans ?

Oublions un instant les innombrables résistances, individuelles et collectives, qui se dressent sur notre chemin, oublions les idées reçues sur la psychanalyse et sur l’histoire, oublions les rationalistes scientistes, pré-modernes en vérité, qui ont décidé que l’humain peut être réduit à ses comportements et dressé comme un animal sans histoire ni mémoire, oublions ces experts qui se croient objectifs et ignorent que chaque mot porte sa propre histoire et induit une interprétation lisible (mais qu’il est question d’entendre, ce qui est rarement possible à la première écoute — à moins d’être exceptionnellement doué ou très exercé), oublions ceux qui, en Europe et aux États-Unis, s’acharnent à explorer dans les Balkans les crimes « de tous les côtés » en oubliant les crimes onusiens (ce qui leur vole la compréhension de la logique du scénario de cette guerre), oublions ceux qui, prétendant ne pas vouloir condamner collectivement le peuple serbe, de fait le condamnent beaucoup plus radicalement que je ne l’ai fait puisqu’ils le livrent pieds et poings liés à son extrême-droite et à ses nationalistes négationnistes, toujours largement majoritaires aujourd’hui — et les élections de janvier 2007 en apportent tristement la preuve même si la commission bruxelloise, comme d’habitude, ne veut rien en savoir… Oublions donc tous ces obstacles qui finiront bien par s’effondrer pour tenter de voir plus loin et méditer ensemble ces questions : n’est-ce pas enfermer durablement le peuple serbe dans la prison mentale qui l’a amené à déclencher la guerre, que de ne pas soulever cette question-là, que je soulève ? Combien de temps l’Union européenne va-t-elle continuer, contrairement à la position soutenue aujourd’hui par l’ONU, de regarder comme un détail le fait que la Serbie soit encore, au vu et au su de tous désormais, non seulement négationniste de sa propre histoire relativement à l’extermination des Juifs, mais responsable une génération plus tard d’un nouveau génocide — nécessairement, puisque dans l’histoire, les dénis ne peuvent que s’enchaîner pour engendrer de la répétition ? L’Europe a-t-elle si mal compris naguère la spécificité de la Shoah qu’elle est incapable aujourd’hui de comprendre la spécificité de la politique menée par Milošević et les tchetniks, spécificité qui se distingue radicalement de la politique menée en réponse et en miroir par les Républiques agressées ? N’a-t-elle pas encore compris que Srebrenica restera, pour les Musulmans de Bosnie et probablement d’Europe, aussi inoubliable qu’Auschwitz le reste pour les Juifs ? N’ont-ils pas tous vu au Mémorial de Potoćari (la question est rhétorique bien sûr car ils n’ont pas vu, se gardant bien d’y venir… mais moi j’étais aux côtés des Bosniaques et j’y retournerai), n’ont-ils pas vu au bord des tombes innombrables creusées comme des tranchées ces tout jeunes gens assistant chaque année à l’inhumation des corps que vomit la terre de Bosnie depuis plus de dix ans et que l’on identifie jour après jour, ces tout jeunes gens qui portent inscrite sur leur corps cette phrase à laquelle, sachant pour l’essentiel ce qui s’est passé, je souscris sans réserve : Ne zaboravimo Srebrenica — N’oublions pas Srebrenica ? Mais pour que cet inoubliable ne devienne pas à son tour un slogan guerrier et contagieux — ce qu’il deviendrait nécessairement si nous n’affrontions pas rapidement cette question avec un peu plus de sérieux —, l’Union européenne a-t-elle enfin des propositions solides ? J’ai beau prêter l’oreille, je n’entends rien qui me paraisse convaincant. Rien qui sauvera la Serbie de l’emprise durable de ces discours criminels que d’autres, tel Patrick Barriot, propagent en France. Rien qui surnage du babil diplomatique habituel pour éclairer la jeune génération serbe et lui permettre de sortir de ces discours paranoïaques qui ont fait tant de ravages. Pourtant, il suffirait que les Occidentaux assument leurs responsabilités pour que soudain, un autre avenir s’ouvre devant eux, devant nous, et surtout devant nos enfants et nos petits-enfants. Oui, il suffirait d’un infime déplacement subjectif, de la part de nos dirigeants, pour produire cette salutaire réaction en chaîne des consciences. Un déplacement subjectif ? Mais de quoi parlez-vous ! Ignorez-vous que ce mot seul, subjectif, produit chez nos fonctionnaires et nos diplomates une sorte de rejet quasiment pavlovien ? C’est que nos dirigeants sont objectifs, voyons… Impartiaux ! Neutres ! Scientifiques ! (comme Alice Krieg-Planque, peut-être ?) Décidément, ils ne s’entendent pas perler… pardon, excusez ce lapsus clavieri (je le garde, il est trop beau), je voulais dire parler, bien sûr... C’est que depuis quinze ans, à propos de cette affaire balkanique, ils en ont enfilé, des perles, nos dirigeants et nos commentateurs ! Mais oui, je parle bien d’un déplacement subjectif au sens le plus honorable, le plus abyssal et le plus mystérieux du terme, parce que celui qui parle est toujours un sujet et, qui plus est, un sujet responsable de son inconscient chargé d’histoire, ce qui est bien lourd et bien embarrassant, en particulier quand on fait de la politique. Et si ceux qui nous représentent et président à nos destins ne se considèrent pas comme des sujets, alors vous pouvez courir aux abris. Car si ce n’est pas lui qui parle, c’est le ça qui cause. Le ça du plus jamais, bien sûr, qui s’est répété sous nos yeux — la preuve, me semble-t-il, n’est plus à faire. Donc, un déplacement subjectif, cette révolution minuscule et formidable, de la part de nos élus, oui, aujourd’hui, c’est cela qui me paraîtrait heureux. Il suffirait de dire au peuple serbe : nous vous demandons pardon, car nous avons soutenu Milošević, ce qui était bien la dernière chose à faire, et nous avons eu grand tort puisqu’il a mené la Serbie, et les Balkans qu’il a embrasés, à l’abîme. Est-il à ce point utopique d’imaginer qu’un homme ou une femme ait un jour le courage de prononcer ces mots-là ? Et vivrai-je assez longtemps pour l’entendre ? Il suffirait que le Haut Représentant de l’ONU dise cela (à moins qu’il y ait en France ou en Europe une voix assez courageuse ?) — ou même que le Président des États-Unis, s’associant avec Bruxelles et tous les Européens, le dise pour que le peuple serbe vacille sur ses certitudes paranoïaques et que les équilibres, là-bas, commencent à bouger dans la bonne direction... Et il suffirait de tendre la main à Belgrade en faisant des propositions constructives, mais aussi très fermes, pour amener la Serbie à rejoindre l’Europe tout en l’aidant à élaborer son passé. Or je n’entends rien de tout cela. Je n’entends qu’un discours occidental arrogant, qui brandit aujourd’hui son éthique en jugeant la Serbie sans reconnaître sa propre part dans ce désastre. Comment ce discours aveugle, moralisateur mais aussi oublieux, nous sortirait-il de l’impasse ? Les Occidentaux n’ont-ils pas encore compris qu’explorer les responsabilités« de tous les côtés » suppose en effet de s’interroger, d’abord et avant tout, sur les responsabilités des troupes onusiennes et de leurs mandataires qui, pendant quatre ans, n’ont jamais mis le frein nécessaire à l’agression grand-serbe et, dans certaines circonstances, ont même collaboré et négocié avec les tchetniks ? L’Europe n’a-t-elle pas encore compris qu’on ne peut pas indéfiniment tenir un double langage — prétendre juger Mladić et légitimer ses conquêtes territoriales — sans susciter chez les populations décimées et/ou chassées une insondable colère et le cortège de violences qui s’ensuivra nécessairement si ne se met pas en place une politique plus juste, plus conforme aux valeurs européennes, en un mot plus éclairée ? Qui pleurera, dans cinq ou dix ans, quand de jeunes Bosniaques endoctrinés par des fous de Dieu et radicalisés, iront venger leurs pères, leurs frères, leurs oncles et leurs cousins en mettant la Republika Srpska à feu et à sang ? Faudra-t-il attendre que cela se produise pour soulever la question évidente que soulevait Nous ne verrons jamais Vukovar ?

Mais j’en termine avec les questions pour passer à la suite de l’élaboration et aux propositions qui en découlent naturellement.
À l’aube de la construction européenne, il me paraît aussi vital qu’urgent de sortir du schéma de pensée dominant qui depuis quinze ans n’a cessé, sous divers prétextes, de renvoyer agresseurs et agressés dos à dos. Car lorsqu’on raisonne de cette façon, on ne comprend rien. Tout s’éclaire en revanche dès qu’on s’intéresse aux différences. En effet la situation, contrairement à ce qu’induit l’expression fondamentalement inexacte, mais généralement admise, « conflit interethnique », n’a jamais été symétrique. Sans développer ici les nombreuses asymétries qui ont fait l’objet de publications référencées dans mon livre, je me bornerai à revenir sur celle qui concerne la question juive, puisque c’est elle que l’on retrouve finalement au cœur de cette guerre et qui en éclaire l’ensemble.
La Croatie pendant la Deuxième Guerre Mondiale a un État oustacha. Y est aménagé le camp de Jasenovac où sont exterminés des Juifs, des Serbes, et aussi de nombreux représentants d’autres nationalités. Et ce camp fonctionnera encore un certain temps après la Libération, pour éliminer les opposants au régime communiste (« détail » qui semble encore échapper aux nostalgiques, assez nombreux en France, de la Yougoslavie titiste). Tous les Croates de mon âge, nés juste après la Deuxième Guerre mondiale, ont grandi avec ce savoir. L’existence de Jasenovac, ils l’ont apprise à l’école puisqu’ils y faisaient régulièrement des pèlerinages et ont été élevés dans la honte de la culpabilité croate… et le culte de l’innocence serbe. Tudjman a écrit à ce sujet et reconnu publiquement la culpabilité de l’État croate oustacha. Et tandis qu’en 2005 des commémorations avaient lieu à Auschwitz, il y avait aussi, en Croatie, des commémorations à Jasenovac.
Voyons le côté serbe, maintenant. Dans les années 1991-1995, le discours dominant en France, répandu par la diaspora serbe majoritairement nationaliste, était : « Tous les Serbes étaient résistants. » Certes, il y eut des Serbes dans la Résistance, comme il y eut des Français. Néanmoins, l’État serbe de l’époque est un État Quisling, qui collabore activement avec Hitler. Et cet aspect de l’histoire reste dénié... même en France ! Si nous, qui vivons en démocratie, nous, qui ne sortons pas de décennies de totalitarisme et n’avons pas subi directement les conséquences de cette guerre, nous ne sommes même pas capables de soulever la question que je soulève, comment pourrait-on le faire à Belgrade où, pourtant, la question est plus urgente que jamais ? Car les Serbes, de fait, sont majoritairement convaincus qu’ils n’ont jamais rien fait aux Juifs. Et à Banjica, à Sajmište, sans parler des autres camps cités dans les documents que j’ai publiés, il n’y a pas eu l’ombre d’une commémoration en 2005 puisque ces faits ne sont pas inscrits dans la mémoire collective serbe. Combien de ces camps, d’ailleurs, ont été rasés ? Les Serbes n’ont-ils pas fait, de ce passé gênant, table rase ? Quelle illusion ! Car tout est écrit bien sûr, les documents existent, et le passé revient toujours lorsqu’on ne le traite pas, il revient dans le réel ! La découverte freudienne, la révolution qu’opère Freud dans la pensée occidentale n’est pas autre chose que cette clinique de la mémoire… Comment se fait-il qu’il existe encore, en France et ailleurs, des esprits intelligents et théoriquement éclairés qui refusent de l’admettre quand la preuve historique leur en est apportée de façon aussi claire ? À quel mur mental, chez chacun, se heurte cette évidence ? En réalité, la Serbie se trouve aujourd’hui, par rapport à cette mémoire, dans une situation analogue à celle de la France des années 1950, cela ne me paraît pas très difficile à comprendre, mais cela dit aussi le chemin qui reste à faire ! Autrement dit, il n’y a pas de temps à perdre pour entreprendre cette longue tâche… et je suis assez surprise, je l’avoue, que cette évidence qui ressortait du travail publié n’ait pas encore pu être entendue, y compris des esprits les plus déliés. Est-ce donc sa nouveauté qui a dérouté ? Le saut que j’opérais du singulier au collectif ? Pourtant, la littérature le sait bien que le singulier, exploré jusqu’à plus soif, dépasse le particulier pour rejoindre l’universel — non ?

La construction de ce déni est instructive, j’en découvre chaque jour de nouveaux aspects. Nous ne verrons jamais Vukovar était déjà sous presse lorsqu’un ami m’a indiqué un ouvrage publié aux États-Unis, Serbia’s Secret War, de Philip J. Cohen, qu’il serait heureux de traduire d’urgence et que j’aurais cité si j’en avais eu connaissance à temps car il montre avec précision de quelle façon a fonctionné ce déni serbe dans l’instrumentalisation qui en a été faite par le régime de Milošević, dans son rapport avec Israël. Voilà qui ouvre encore à la jeune génération serbe, mais aussi française et israélienne, un nouveau champ d’étude et de réflexion.
Milošević n’était pas seulement un homme séduisant (Handke, on l’a vu au printemps 2006, est tombé sous son charme et l’a montré à la face du monde… ce qui lui a valu l’honneur surprenant d’être reçu par notre ministre de la Culture !), c’était aussi un homme d’une intelligence redoutable. Savait-il que ses projets de Grande Serbie n’auraient aucune chance de réussir s’il ne rendait pas absolument opaque le passé serbe ? Avait-il compris d’emblée que vis-à-vis des puissances occidentales, ilétait important, après la Shoah, de se montrer solidaire des Juifs et de consolider le mythe suivant lequel les Serbes auraient toujours été des amis des Juifs ? Toujours est-il qu’après la publication en 1985 de la « Lettre aux écrivains d’Israël » de Vuk Drašković, après la rédaction en 1986, par l’Académie serbe des sciences et des arts, du fameux Mémorandum qui met le feu aux poudres en ranimant les ambitions de Grande Serbie, le gouvernement serbe sponsorise en 1987, à Belgrade, une Société d’amitié serbo-juive qui aura pour mission de clamer l’amitié éternelle entre les Serbes et les Juifs, en tant que victimes des persécutions nazies. Le principal objectif de cette société était de faciliter les relations diplomatiques entre Belgrade et Israël (pendant que Belgrade finançait l’Irak), comme l’indiquent les textes cités par Cohen et auxquels je vous renvoie. La mythologie développée par ces textes est exactement la même que celle dans laquelle a vécu la France des années 1990, à savoir que les Serbes auraient été massivement « du bon côté », c’est-à-dire du côté des victimes, c’est-à-dire aussi du côté des résistants — résistants au nazisme et victimes de ces mêmes nazis (les Allemands et les Croates en l’occurrence). On retrouve ici la fracture vainqueurs/vaincus qui détermine cette lecture manichéenne de l’histoire désormais dépassée. Comme le dit bien Cohen, si les Juifs avaient été au courant de la vérité de l’histoire, ils n’auraient certainement pas marché dans cette alliance. Mais le problème, c’est que pour la plupart d’entre eux, ils ont marché. Comme n’importe qui, ou presque, aurait marché à leur place.

Pour me résumer, et contrairement aux idées reçues, il faut admettre aujourd’hui que pendant la Deuxième Guerre mondiale, les Juifs ont été aussi bien exterminés par l’État croate que par l’État serbe. Il reste — et c’est un travail de longue haleine à mener pas à pas, qui incombe aujourd’hui à la jeune génération — à rééquilibrer ces mémoires collectives en réalité comparables, du point de vue de la Shoah, ce qui mettra clairement en lumière l’asymétrie de cette guerre-ci et la responsabilité spécifique de Belgrade et de ses alliés. (Notons que les Femmes en noir de Belgrade ont été les seules, jusqu’ici, à reconnaître avec courage cette responsabilité de leurs propres dirigeants, au cours des cérémonies commémoratives des quinze ans de la chute de Vukovar ; et ce sont elles aujourd’hui qui sauvent l’honneur de la Serbie, non sans donner une leçon bien méritée à notre propre diaspora, mais surtout à l’Union européenne et au Conseil de sécurité de l’ONU… Mais nos responsables s’en sont-ils aperçus ? La décision catastrophique de la Cour internationale de Justice du 27 février 2007, qui semble profiter de la mort de Milošević pour exonérer l’État serbe de ses responsabilités, continue, au lieu de soutenir ces Serbes lucides et courageux, de faire le jeu des nationalistes négationnistes responsables du déclenchement de la guerre !).
En réalité, lorsqu’on se penche d’un peu près sur cette mémoire si vive — et c’est cela qui parfois menace la raison et rend intarissable —, on se rend compte qu’elle fonctionne comme un jeu de miroirs dont la question juive occuperait la surface et dont la rhétorique tiendrait lieu de tain. Une fois démontée la rhétorique mensongère, il devient possible de passer de l’autre côté du miroir… qui est aussi the sunny side of the street. Mais comment y conduire pas à pas la jeune génération ? Comment la protéger de cette mémoire dont les hoquets lui reviendront par vagues ? Comment l’aider à y faire face ? à l’élaborer ? à l’intégrer ? Comment la soutenir pour supporter cette vérité que nous avons en partage et l’explorer plus sereinement, et jusqu’à plus soif ?

Sur les raisons pour lesquelles, douze ans après Srebrenica et tant de livres publiés, la politique européenne reste toujours aussi lamentable, je m’interroge. Est-ce vraiment que les responsables n’ont pas compris ce qui s’est passé ? Cela paraît difficile à admettre. Pourtant, si j’en crois les discussions que j’ai eues moi-même avec de hauts responsables de l’ONU, il semble que ce soit le cas. Disons qu’ils savent et ne savent pas. Ils savent une foule de choses, trop peut-être, et beaucoup plus que moi sûrement, mais chaque fois que j’ai eu l’occasion de parler avec l’un ou l’autre, j’ai eu l’impression de me heurter, mentalement, à une espèce de roc infrangible. J’ai essayé de parler à certains de mon interprétation — et même de « La Lettre volée » d’Edgar Poe ! —, mais j’ai toujours été interrompue par des hommes sûrs de leur savoir et n’ai jamais pu mener mon raisonnement à son terme. Tout en admettant que le cynisme est sans doute ce qui caractérise le mieux ces institutions internationales, j’étais tout de même un peu affligée — pour eux ! — du regard empreint de mansuétude et de condescendance attendrie avec lequel mes propos étaient accueillis. Imaginer qu’une femme parlant de littérature (c’est du moins ce qu’ils comprenaient) puisse apporter des éléments de réflexion nouveaux à des généraux aguerris dirigeant depuis des années des opérations de maintien de la paix a évidemment de quoi faire sourire. Le livre parviendra-t-il à faire ce que moi, je n’ai pas pu faire ? L’avenir le dira.
Cela dit, ayant vu et entendu ce que j’ai vu et entendu, je ne lui fais pas une confiance particulière, à l’avenir, pour tourner tout seul comme je désirerais qu’il tourne. Je vois même assez bien qu’à le laisser aller sur son erre, la situation ne va cesser de se détériorer car la logique de la violence, dans les Balkans, reste active et je ne vois ni n’entends rien venir qui la désamorcera. Et puisque l’avenir, après tout, c’est nous qui contribuons à le construire, je vais tenter d’y apporter mon petit caillou… Un petit caillou qui, quand je ferme les yeux, prend les allures d’une impressionnante montagne qu’escaladent courageusement les jeunes générations d’Europe (quant au mystère qui fait qu’une souris accouche parfois d’une montagne, je renvoie le lecteur aux arcanes de la création littéraire).

Soyons logiques — enfin ce que moi, j’appelle logique, qui n’a pas l’air d’être la même chose que chez bien d’autres. Soyons logiques, autrement dit ajustons notre longue-vue trempée dans l’analyse historique. Soyons janusiens. Jamais nous ne construirons une paix durable dans les Balkans sans mettre en place, dans un délai assez rapide, un dispositif qui permettra de rétablir le dialogue entre les jeunes générations pour aboutir à la reconnaissance officielle de ce que les populations ont réellement vécu durant cette guerre-ci. Or je ne connais qu’une seule façon de rétablir le dialogue, c’est de s’engager ensemble dans
un projet commun. Pourquoi la France et l’Allemagne, qui ont précisément cette expérience mémorielle partagée, ne s’en feraient-elles pas les avocats et les porteurs ? Qui aujourd’hui en Europe est le mieux placé pour partager avec Belgrade cette expérience de travail critique de mémoire sur une responsabilité aussi grave, sinon l’Allemagne ? (Notons que les écrits de Jürgen Habermas sur la double mémoire entre la RDA et la RFA seraient d’une utilité majeure pour la Serbie puisque précisément, cette double mémoire — celle de la Shoah et celle du communisme — forme chez les nationalistes serbes une espèce de concrétion qu’il est indispensable d’explorer, de déployer largement et de critiquer comme il convient… Sans compter que l’Allemagne serait bien placée aussi pour éclairer les Serbes toujours persuadés aujourd’hui qu’il n’y avait pas d’antisémitisme en Serbie et que les seuls coupables, pendant la Deuxième Guerre mondiale, étaient des Volksdeutsche !) Qui est le mieux placé pour aider les Musulmans de Bosnie à explorer ce qui leur est arrivé en 1992-1995, sinon les Juifs d’Europe et les héritiers de la Shoah ? Enfin, qui est le mieux placé pour aider et soutenir Belgrade dans ce travail sinon la France, son amie de toujours ? En un mot, qui est le mieux placé pour soutenir dans les Balkans un travail critique de mémoire, sans lequel la réconciliation restera impossible, sinon le couple franco-allemand soutenu par toutes les institutions juives qui ont fait du travail de mémoire, dans nos démocraties, une composante capitale du respect de l’autre ? La jeune génération serbe, aujourd’hui, a besoin de nous. Elle a besoin d’Europe. Mais elle a besoin aussi de comprendre ce qui s’est passé et d’y faire face. Si elle n’est pas responsable des crimes commis par ses pères, elle en porte aujourd’hui le poids d’impensé qui n’est pas impensable, comme la jeune génération allemande portait hier le poids de la politique hitlérienne. Et si elle ne comprend pas ce qui s’est passé, si elle continue aujourd’hui de se poser en victime de cette guerre, elle ne comprendra pas non plus, demain, pourquoi des civils serbes se feront encore massacrer par des mémoires musulmanes qui crieront revanche… Alors, si nous désirons vraiment aider Belgrade, si nous désirons vraiment construire la paix dans les Balkans et favoriser une réconciliation durable, qu’attendons-nous pour nous y mettre un peu plus sérieusement ?

Les obstacles sont nombreux, je sais : obstacles mentaux, psychiques, chez toutes les populations locales qui se considèrent également comme des victimes (puisqu’elles adhèrent au regard faussé imposé par le discours international), mais obstacles aussi chez les internationaux qui se considèrent tous comme également innocents de ce qui est arrivé et en profitent pour développer toutes sortes d’analyses prétendument neutres et dispenser leçons et conseils. Pourquoi s’étonner, dans ces conditions, que l’on piétine dans l’impasse depuis quinze ans ? Car on piétine, il ne faut pas se faire d’illusions, la guerre est loin d’être terminée… Mais comment s’en étonner, aussi, quand personne n’entend ce qu’il dit lui-même et quand personne ne fait confiance à l’autre pour l’entendre ? Sans parler de nos intellectuels médiatiques qui s’écoutent parler plus qu’ils n’écoutent le monde… Pourtant, c’est intéressant d’écouter parler les gens… Pourquoi ne les écoute-t-on pas davantage, en France où, théoriquement, nous sommes libres de parler et de penser ? Lorsqu’on parle de cette guerre avec les uns et les autres, chacun se considère soit comme une victime, soit comme un innocent. Finalement, presque tous pourraient défiler derrière Peter Handke. Les coupables, ce sont toujours les autres. Logiquement, il me semble qu’il y a un problème — en particulier, quand on se trouve face à un génocide. Mais pour les rationalistes qui nous gouvernent et se croient objectifs et scientifiques (je veux dire réductionnistes), pas du tout. Ils ont seulement oublié de mettre en œuvre la maxime freudienne : « Demande-toi toujours quelle est ta part dans le désordre dont tu te plains. » Et quand tu te le demandes en effet, et quand tu creuses la question avec un autre qui t’entend, et quand tu lui fais confiance pour entendre ce que tu n’entends pas, et quand tout d’un coup tu commences à entendre ce que tu dis, alors en effet tu cesses de te plaindre et tu commences à penser au lieu de bavarder.
Sortons donc du bavardage, soyons logiques, cessons de nous plaindre du déni serbe, et faisons des propositions en oubliant cinq minutes nos experts très savants pour écouter les populations. Puisque tous, sans exception, considèrent que l’histoire s’est répétée, alors il faut en tirer la conclusion logique, à savoir que ce concept de répétition (sur lequel seule la psychanalyse nous enseigne), en tant qu’il est un dénominateur commun entre les populations, constitue un outil de travail de mémoire nouveau et très intéressant.
Je rappelle qu’à partir de la lecture que j’ai faite de ces événements qui se sont produits sous nos yeux sans avoir été compris par la plupart (ce qui nous éclaire aussi, après coup, sur l’aveuglement relatif à la Shoah), l’hypothèse que j’ai émise est qu’il s’est passé dans les Balkans, pendant cette guerre-ci et pendant la Deuxième Guerre mondiale, les mêmes choses dans les mêmes lieux. Diverses conférences que j’ai données à Zagreb sur ce thème en février 2004 m’ont convaincue de l’intérêt de cette approche, car elle présente l’avantage d’être perçue comme juste et, à partir de là, de délier les langues. Il est vrai qu’à la Maison de l’Europe, un homme d’une soixantaine d’années s’est levé pour me dire : « Vous avez raison, l’histoire s’est répétée, mais vous ne pourrez rien faire, cela se répétera encore. » Personnellement, je récuse cette position que je considère comme irresponsable puisque considérer qu’on ne peut rien faire, c’est commencer par décider soi-même de ne rien faire. On n’y pourrait rien. Ce serait la fatalité. Je n’en crois rien puisque l’humain est simplement formaté par le bain de langage dans lequel il grandit, mais il lui appartient aussi, parvenu à l’âge adulte, de le penser, ce bain de langage, et pas tout seul, de préférence, mais aussi avec d’autres. Si vous transmettez à vos enfants l’idée qu’on n’y peut rien et que vous n’y êtes pour rien dans rien, il y a en effet de fortes chances pour que ces scénarios guerriers se reproduisent. Mais il ne faudra pas s’en plaindre alors, puisque vous les aurez tout simplement conditionnés sans rien entreprendre pour penser autrement et les aider à construire un monde un peu moins guerrier et un peu plus vivable…

Quant à moi, sans trop me bercer de faux espoirs mais aussi pleine d’une espérance qui me vient sans doute de très loin, je poursuis et j’écoute. À la Faculté de droit de Zagreb, quand j’ai présenté mon interprétation générale de cette guerre, une jeune Bosniaque de vingt ans a levé la main pour dire ceci : « Dans mon village, en Bosnie, pendant la Deuxième Guerre mondiale, toute une famille a été exterminée sur un pont. Et pendant cette guerre-ci, il s’est passé la même chose : sur le même pont, toute une famille a été exterminée. » De même, vous savez sans doute qu’en Bosnie, on est en train de mettre au jour des centaines de charniers — depuis douze ans, on en aurait découvert plus de quatre cents, d’après les derniers chiffres que j’ai obtenus. Or, au cours des recherches menées par les enquêteurs du Tribunal se fiant aux indications qu’on leur donne, il est arrivé que l’on tombe sur des charniers de la Deuxième Guerre mondiale dont les populations ignoraient l’existence. De même, quand à Sarajevo j’ai parlé de cette interprétationà Sabina Šubašić (la réalisatrice de La terre a promis au ciel), sa réaction a été immédiate : « C’est extraordinaire, m’a-t-elle dit, dans la région de Srebrenica, pendant la Deuxième Guerre mondiale, il y a eu aussi de grands massacres de Juifs et de Tziganes, et beaucoup de gens ici n’en savent plus rien… Il faut faire ce travail, a-t-elle tout de suite ajouté, quand commence-t-on ? » De même Višnja Starešina, une amie journaliste croate, auteur de plusieurs livres et notamment d’une enquête sur le TPIY qu’il faudrait traduire, m’écrit récemment qu’elle revient de Bosnie-Herzégovine où elle tournait un documentaire et où elle a constaté, en effet, que l’histoire s’était répétée, ce dont les populations sont pleinement conscientes. « Il faut faire quelque chose sur ce sujet », conclut-elle dans son dernier courriel. Marija aussi, ma chère traductrice et amie, a immédiatement réagi : « Quand je parle autour de moi de ton travail et de tes conclusions, me dit-elle, on me demande : “ Mais comment a-t-elle fait pour trouver ça ? ” » Et elle rit de tout son cœur de ce rire que j’aime tant. Et l’an dernier à Potoćari, aux cérémonies de commémoration, j’ai longuement discuté avec une famille de Bosniaques réfugiés en Suisse et revenus ce 11 juillet 2006 pour inhumer un des membres de leur famille que l’on venait d’identifier (trois ou quatre font encore partie, douze ans plus tard, des disparus). Après avoir répondu à leurs questions, lorsqu’ils eurent compris que j’avais compris, la jeune femme, mère de deux petits enfants qui jouaient sur la pelouse, m’expliqua qu’ayant heureusement obtenu la nationalité suisse, elle ne revenait plus ici que pour les vacances. — Pourquoi ? N’avez-vous plus envie de revenir dans votre pays ? — Non, me répondit-elle. Parce que ça va forcément recommencer.
La répétition n’est pas seulement perçue et constatée par les Croates et les Bosniaques, elle l’est aussi par les populations serbes, comme le fait observer le journaliste américain David Rohde : « Le 6 juillet [1995], à trente-deux kilomètres au sud de Srebrenica, dans la ville bosniaque de Skelani tenue par les Serbes, l’officier de police Zoran Radić vaquait à ses occupations. (…) Serbe bosniaque élevé à Srebrenica, Radić avait hâte que les Serbes reprennent sa ville. Quand la guerre avait éclaté en avril 1992, Radić était resté pétrifié. Comme beaucoup de Bosniaques [sic], il avait plaisanté avec ses amis musulmans et croates tandis que la Yougoslavie se désintégrait. Il ne croyait pas à la guerre. Mais un livre qu’il avait lu en 1992 dans une tranchée serbe près de Sarajevo s’était chargé de l’éclairer. Ce livre, Les Mains sanglantes de l’Islam, décrivait les atrocités auxquelles s’étaient livrés les fascistes croates et musulmans alliés à Hitler pendant la Deuxième Guerre mondiale. L’ouvrage avait été interdit par le gouvernement de Tito. Quarante Serbes avaient alors été exécutés à Zalazje, un village à l’entrée de Srebrenica. Radić constatait que l’histoire se répétait. Environ cinquante ans plus tard, le 12 juillet 1992, le jour de la fête de saint Pierre célébrée par les Serbes orthodoxes, les hommes de Naser Orić avaient tué 120 personnes de la même ville. » (Le grand massacre. Srebrenica, juillet 1995, Plon, p. 33 ; précisons qu’au lieu du terme « Bosniaque », le traducteur aurait dû utiliser, puisqu’il s’agit d’un Serbe de Bosnie, le terme « Bosnien »).
Même si les explications des uns et des autres, nécessairement partielles et toujours partiales, restent aujourd’hui différentes voire opposées dans les divers groupes nationaux, j’avoue que l’unanimité de ces constats de répétition me surprend moi-même. J’ai beau être convaincue depuis plusieurs années de la justesse de ce que j’avance, voir cette interprétation confirmée par des personnes élevées dans un autre pays et parlant des langues que théoriquement je ne comprends pas, est une expérience stupéfiante qui, paradoxalement, redonne quelque espoir en insufflant l’énergie nécessaire pour continuer et tenter d’escalader le mur de silence que mon travail, à quelques très heureuses exceptions près, a rencontré dans mon propre pays.
C’est donc forte de ces confirmations locales que j’ose poser la question suivante : plutôt que de fonder la politique européenne sur l’analyse d’experts qui, si savants soient-ils, n’ont pas plus contribué depuis quinze ans à améliorer la situation locale que le préfet de police d’Edgar Poe n’a été capable de résoudre l’énigme qui lui était proposée, pourquoi ne pas imaginer et mettre en œuvre un travail de mémoire d’un nouveau genre, fondé sur ce sentiment largement partagé de répétition ? Si nous désirons réellement construire une paix durable dans les Balkans occidentaux pour les jeunes générations (ce qui, vu les discours que continuent de tenir les responsables internationaux, reste pour moi une question ouverte), cela me paraît aujourd’hui, après bien des dérapages inavouables, la seule issue honorable. Dans le contexte de pays qui non seulement n’ont jamais accompli le travail de mémoire effectué dans nos démocraties sur la Deuxième Guerre mondiale (et on en a constaté l’effet détonant dans la propagande nationaliste serbe), mais qui, du fait de leur passé communiste, n’ont pas encore soumis le totalitarisme au feu de la critique, dans le contexte très particulier de ces pays qui ontété le théâtre d’un nouveau génocide, ce qui justifie pleinement un traitement d’exception, ce programme de travail me paraît relever de la première urgence. Notons que ce traitement d’exception serait aussi une faveur que l’Union européenne ferait à la Serbie puisque à terme, ce travail de mémoire inédit, jamais réalisé dans le monde, mettrait la jeune génération serbe dans la position de prouver au monde que l’on peut sortir la tête haute d’un cycle infernal de violences, et de devenir ainsi un exemple pour beaucoup d’autres. Ne serait-ce pas là d’ailleurs une proposition qui ferait écho, de façon surprenante, à des mythes séculaires que les nationalistes serbes ont peut-être eu tort de prendre au pied de la lettre en oubliant d’entendre leur force poétique, métaphorique, c’est-à-dire créatrice ? Car la Serbie deviendrait bien « céleste », c’est-à-dire inoubliable dans la mémoire de l’humanité, si elle s’orientait de son plein gré dans un tel travail jamais réalisé jusqu’ici… Un travail qui la remettrait — et nous avec elle — au contact de la mémoire de ses pères, à travers la critique des mythologies et des idéologies qui parfois, mais pas toujours, les ont animés, et développerait chez toutes les jeunes générations européennes un style de conscience historique d’un type nouveau, mieux armé contre les répétitions catastrophiques.

Faut-il développer davantage ? Je ne le crois pas… même si parfois, quand je songeà cette histoire et à son interprétation, j’ai l’impression que je pourrais vous en parler jusqu’à la fin du monde tant elle fonctionne pour la pensée comme un levier permettantà lui seul de soulever ce que Peter Handke appelait le « poids du monde »… Que cette boucle mémorielle se termine par un retourà la littérature est naturel puisqu’elle est à la fois l’origine et le fil rouge de l’ensemble de ce travail. L’ai-je jamais quittée, d’ailleurs ? Toujours est-il qu’après avoir élaboré les grandes lignes de ce programme de travail que je creuserais volontiers si cette proposition recevait un accueil favorable, la fameuse phrase de Malraux, « le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas », m’est revenue en mémoire. Et soudain, je l’ai comprise autrement et mieux, me semble-t-il, qu’au premier degré controuvé. Ce programme de travail qui devrait restaurer entre les jeunes de ces pays, mais aussi des nôtres, des liens de parole et de mémoire n’est-il pas en fin de compte beaucoup plus religieux, au sens premier du terme, que ces institutions confessionnelles médiévales et sectaires qui ont prêché la guerre, répandu le crime et bafoué l’humanité ?

Je terminerai par un aveu. Mon rêve aujourd’hui, mon espérance, disons — et si je l’avoue ici après avoir conclu, c’est pour répondre à cette question qui m’a parfois été posée avec une certaine véhémence, « mais que veux-tu donc ? », quand je continuais de pester contre le refus de voir de mes contemporains —, mon rêve à moi est un rêve de papillon. Un papillon dont le berceau est une phrase de Gide souvent citée par mon père et que je vous transmets de mémoire, de façon inexacte mais en en conservant le sens : la chenille qui réfléchirait (ou qui se pencherait sur son passé) ne deviendrait jamais papillon. J’ai grandi avec cette phrase et du cocon familial je me suis envolée assez tôt, sans trop y penser en effet pendant quelques années. Un rêve de papillon, donc — reprenons le fil de ce rêve qui me porte. Un papillon, oui, mais pas n’importe lequel… Un papillon subtil, aussi léger que l’air du temps est lourd, un papillon porté par cet humour qui vous vient du plus noir, associant esprit de géométrie et esprit de finesse — je rêve, nous sommes d’accord —, un papillon scientifique donc, mais au sens le plus largement compréhensif, autrement dit un papillon humaniste jusqu’au cœur de sonêtre, doté d’une conscience philosophique et historique et d’un inconscient dont il se saurait responsable, un papillon doué depuis l’enfance d’une oreille musicale absolue, et finalement d’un esprit poétique réceptif depuis toujoursà l’envers du langage et doté d’une mémoire immémoriale, un papillon qui, après avoir joyeusement butiné et goûté le parfum de toutes sortes de fleurs et d’amours divines, après avoir absorbé comme une éponge assoiffée joies sublimes et chagrins insondables, est revenu tel Ulysse sinon heureux du moins lucide de son voyage dans le passé et peut enfin inventer un peu plus librement l’avenir. Un papillon janusien finalement, voyant loin derrière lui et du coup loin devant, un papillon incarnant ce présent éphémère, impalpable et souvent impensé parce qu’immédiatement passé et toujours à venir, un papillon qui peut-être aime un peu trop la vie pour supporter qu’on la détruise et rêve que son battement d’ailes, si infime soit-il, ce battement dont il a longtemps méconnu le vertigineux pouvoir — je veux parler bien sûr de ces pages imprimées qui sont nos ailes à nous, les écrivains qui ne nous payons pas de mots et y déposons le plus vif de notre être —, un papillon, disais-je, qui rêve que le battement de ces pages, rencontrant la conscience historique des cœurs les plus lucides et les plus généreux, produise en Europe et dans les Balkans un salutaire ébranlement des consciences pour ouvrir à la Serbie, à la Bosnie, au Kosovo, mais aussi plus loin à la Grèce età la Turquie, un avenir réconcilié, européen et pacifique. N’est-ce pas là, parfois, le pouvoir d’un texte qui vous travaille, vous traverse puis vous échappe et vous dépasse, n’est-ce pas là le pouvoir parfois impensable du langage de produire dans l’Histoire, quand d’autres le relaient, cet effet papillon ?

 

 

Paris, janvier 2005-janvier 2007

 



Louise L. Lambrichs
L'effet papillon
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