Peter Handke, un puissant révélateur
par Louise L. LAMBRICHS
« J'écris pour ouvrir le regard », déclarait le 4 mai 2006 Peter Handke au Monde. L'ironie de l'histoire est qu'à son corps défendant, Peter Handke aura finalement atteint son but : faire voir à tous ce que lui-même et quelques autres ne supportent pas de voir. Et de même que l'analyse de son uvre m'a permis de mettre au jour le sens de la guerre de Yougoslavie (1), de même l'« Affaire » soulevée par la déprogrammation de sa pièce opère comme un puissant révélateur des courants d'opinion contradictoires qui, depuis quinze ans, se sont livrés en France un combat sans merci inégalement pondéré par les médias.
Les uns du côté des défenseurs de Handke parlent grands principes, liberté d'expression, censure, « mise au ban ». Leurs protestations indignées, en dehors de l'Histoire, sonnent étrangement creux. Les autres parlent valeurs européennes, génocide, vérité historique, négationnisme. Leurs articles argumentés sont lourds des faits qu'ils ont peu à peu découverts et qui les hantent, comme ils hantent la mémoire des victimes en Croatie, en Bosnie, au Kosovo. Du côté des défenseurs des grands principes se trouvent en majorité ceux qui se sont tus au moment de l'agression serbe à Vukovar, du siège de Sarajevo, du massacre de Srebrenica, de l'épuration ethnique à Pristina en un mot, ceux pour qui le génocide des Musulmans de Bosnie est encore un détail de l'Histoire relevant de l'opinion contestable. Du côté de ceux qui parlent valeurs européennes, derrière Marcel Bozonnet , se trouvent à quelques notables exceptions près ceux qui se sont mobilisés depuis dix, onze, douze, quinze ans, contre la politique criminelle de Slobodan Milosevic, de Ratko Mladic, de Radovan Karadzic, aidés des milices tchetniks. Voilà qui paraît assez clair. Où l'histoire nous confirme que ceux qui parlent au nom des grands principes sont souvent les premiers à bafouer nos valeurs en toute innocence, bien sûr. Entre ces deux camps assez bien marqués depuis longtemps, le ventre mou de ceux qui croient pouvoir encore, au nom d'une supposée neutralité dont nous n'avons pas fini d'explorer les failles, renvoyer dos-à-dos agresseurs et agressés, servant ainsi ceux qui en profitent pour développer la théorie-écran du complot international contre la Yougoslavie ou encore renvoyer dos-à-dos, non sans obscénité, l'OTAN et Milosevic.
L'argument de la « complexité » fut dans cette guerre le grand écran de toutes les ignorances, de toutes les lâchetés, de tous les préjugés nationaux et de tous les partis pris. Certes, de la complexité, il y en a. Mais elle ne devient explorable qu'une fois levés les dénis majeurs, une fois reconnus les faits les plus évidents pour les populations concernées. En 1991, Milosevic et son entourage, s'appuyant sur l'appareil communiste yougoslave et s'étayant sur une propagande nationaliste négationniste (relativement à l'histoire serbe), ont entraîné la Serbie à commettre un crime contre la paix en agressant la Croatie. À l'époque, Milosevic fut soutenu par un certain nombre de puissances européennes qui croyaient pouvoir maintenir ainsi la fédération yougoslave. L'embargo sur les armes, voté en 1991 par le conseil de sécurité de l'ONU, ôta aux populations agressées croates d'abord, puis bosniaques les moyens de se défendre. Ainsi l'ONU se fit-elle l'alliée objective de Milosevic, qui de fait possédait toutes les armes. La Croatie, puis la Bosnie, firent alors ce qu'elles purent pour se défendre. Et nos propres propagandes nationales et internationales, refusant de voir la monstruosité de cette affaire comme de critiquer leurs propres responsables, chargèrent sans le moindre scrupule Tudjman et Izetbegovic, comme s'ils étaient quasiment aussi coupables que Milosevic et comme si nous, qui agissions à travers nos représentants élus et qui étions présents sur le terrain depuis 1991 à travers nos propres troupes, nous n'y étions pour rien. C'est cette histoire européenne récente, impensable, dont nous avons été les témoins impuissants et furieux, que l'Affaire Handke, grâce au geste salutaire et courageux de Marcel Bozonnet , devrait nous permettre enfin d'aborder.
Nous n'avons pas le pouvoir de changer l'histoire. Nous n'avons pas le pouvoir de ressusciter les morts de Vukovar, de Sarajevo, de Srebrenica, de Pristina. Mais nous avons le pouvoir d'écrire cette histoire sans mentir, ce qui suppose d'entamer au plus vite, avec les jeunes générations de là-bas et d'ici, les témoins et les survivants, un travail de mémoire de grande envergure qui contribuera à assurer à tous ces pays une transition démocratique et une entrée en Europe, dans le respect de ces valeurs qui n'ont été, pendant cette guerre, que trop bafouées.
La suspension récente des négociations avec la Serbie, dans l'attente de la livraison au TPIY des criminels qu'elle protège encore, ainsi que le rebondissement de l'Affaire en Allemagne (à l'occasion de l'attribution du prix Heine), entrent en heureuse résonance avec le geste de Marcel Bozonnet . Ce sont aussi des signes forts en direction de l'opposition serbe, qui depuis longtemps cherche à se faire entendre et à obtenir de ses responsables que la Serbie reconnaisse ses crimes. Pour soutenir ces forces vives de la Serbie incarnées par des personnes courageuses comme Natasa Kandic, Sonja Biserko ou encore Biljana Srbljanovic, dont le témoignage remarquable ( Le Monde du 24 mai 2006) a profondément ému tous ceux qui n'ont jamais eu de ce conflit une lecture nationaliste ou pire « ethnique » (!), Bruxelles devrait aujourd'hui modifier son discours. « Tournez la page » disent nos responsables, et réconciliez-vous. Les hommes qui nous représentent ignorent-ils que c'est impossible ? N'auraient-ils tiré aucune leçon de l'histoire ? Ce passé-là ne passera pas tant qu'il ne sera pas parlé, exploré, travaillé, réélaboré, inscrit. Le mécanisme de répétition que j'ai mis en lumière en me fondant sur l'analyse critique de nos propagandes serait, dans cette perspective, un outil précieux. À partir de cette interprétation qui rencontre sur le terrain diverses confirmations, nous pourrions aider la jeune génération à entamer, avec nous, ce travail de mémoire. La France et l'Allemagne, avec l'Autriche, et pourquoi pas l'Angleterre et l'Italie, pourraient en être les acteurs principaux et les moteurs. Dans le cadre de la construction européenne, un tel projet prendrait tout son sens. Les médias eux-mêmes devraient s'engager sans ambiguïté, se protéger des propagandes néo-négationnistes et se mettre à l'écoute des témoins, des survivants, diffuser les documents nombreux qui existent déjà et ne passent pas sur nos chaînes. Oui, nous avons devant nous beaucoup de travail, un travail douloureux mais passionnant et plein de sens, digne de l'Europe que nous désirons construire. Et nous ne pourrons le faire que si nous marginalisons les voix néo-négationnistes de Peter Handke et de ses amis. « Ouvrir le regard », disait Peter Handke. Qui sait. Peut-être un jour, grâce à notre travail, ouvrira-t-il les yeux.
(1) Le cas Handke, Inventaire/Invention, 2003 ; Nous ne verrons jamais Vukovar, éditions Philippe Rey , 2005.
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