À Peter Handke : de l'autre côté du miroir
Louise L. Lambrichs répond au texte de Peter Handke publié dans Libération, qui lui-même répondait à deux textes de Louise L. Lambrichs et de Sylvie Matton.
par Louise L. LAMBRICHS
in LIBERATION.FR , pages Rebonds : mai 2006
Dans un débat à la loyale, il est naturel de nommer son interlocuteur, fût-il son ennemi. C'est, disons, le moindre des égards. Dans la réponse que vous publiez à nos articles, au lieu de nous nommer, Sylvie Matton et moi-même, vous nous attribuez des numéros. Vous qui êtes sensible à la langue ne pourrez pas, je suppose, ne pas être sensible à ce fait de langage-là, que pour vous, nous ne sommes que des numéros sans nom et sans histoire ? C'est donc, en effet, votre style et c'est bien ce qui m'avait frappée dans votre uvre de ne pas nommer ce qui, je suppose, relève pour vous de l'innommable.
Occuper la place de l'innommable dans votre discours ne me dérange pas. Cela me paraît même parfaitement logique. Et je suis extrêmement intéressée par les explications que vous apportez qui démentent en effet, dans le détail, quelques interprétations auxquelles je me suis risquée en lisant votre uvre de très près, non pas comme on se regarde dans un miroir mais en y cherchant de l'autre côté du miroir justement une réponse à une question qui me taraudait. C'est donc depuis cet autre côté du miroir celui de votre talent, de votre langue aussi étourdie qu'étourdissante que je m'adresse à vous. Comment vous, écrivain autrichien vivant en France, avez-vous pu ne rien dire au moment de l'attaque de Vukovar (puisque, dites-vous maintenant, vous y étiez mais que dites-vous, disant cela ?), et soutenir le parti au pouvoir à Belgrade, Slobodan Milosevic en l'occurrence, au lieu de soutenir ceux qui, en Serbie, le combattaient (Ivan Djuric, par exemple, ou Bogdan Bogdanovic, venu à Paris dès le début de la guerre nous parler de la folie qui s'était emparée de la classe politique serbe) ? Comment avez-vous pu faire croire à la terre entière que vous preniez la défense du peuple serbe au moment même où, comme Milosevic et ses complices qui entraînaient la Serbie dans une spirale criminelle infernale, vous trahissiez ce peuple manipulé et désinformé ?
Comment avez-vous pu, vous, homme de théâtre et de mise en scène, ne pas être sensible à la mise en scène grossière et criminelle de la classe politique serbe, mise en uvre dès 1990 en Croatie, puis en Bosnie, et jusque dans les hautes sphères de la politique internationale ? Comment avez-vous pu ne pas vous intéresser de près à leurs discours, nous aider à les déchiffrer, nous mettre sur la voie de ce que je cherchais et que j'ai finalement trouvé à savoir cet amalgame odieux que font les nationalistes serbes concernant ce mot, « génocide », par lequel ils dénient les responsabilités historiques de la Serbie à l'égard des Juifs ? Cet amalgame que vous faites vous-même entre les souffrances des Serbes et celles des Juifs n'est pas un hasard, il imprègne justement le discours de tous les tchetniks et nationalistes serbes, et puisque vous en appelez à la langue, eh bien, moi-même, je n'ai jamais parlé d'autre chose : de votre discours, de ce que vous dites et ne dites pas, et des positions que vous prenez, par rapport à la réalité et au monde dans lequel nous vivons.
Je reviens à vos explications. Vous démentez, dans cet article, le fait d'avoir fêté vos cinquante ans à Dubrovnik, un an après le plus gros bombardement de cette ville. Ce point, que relève Sylvie Matton, elle l'a trouvé comme vous le savez dans Le cas Handke où j'analyse un passage précis de Mon année dans la baie de personne, dans lequel vous parlez de cet anniversaire de vos cinquante ans fêté à Dubrovnik avec vos amis, détail qui m'avait intéressée non pas tant en lui-même, isolé, que mis en série avec toute une série de vos déclarations, de vos dénégations, de vos refus de voir l'horreur en acte. Admettons que l'écrivain est libre, nous ne sommes pas ici dans une cour de justice ni pour faire votre procès, mais pour tenter de faire avancer l'histoire dans le bon sens. Admettons que vous ayez menti (ce que vous semblez confesser), ou que vous ayez fait une erreur de mémoire, une erreur de date (erreur fort significative toutefois, qu'il faudrait reconnaître, avant qu'on n'imagine qu'en effet, à Dubrovnik, il ne s'est rien passé en 1991 car c'est bien ce que suggère votre texte) mais si c'est le cas, comment alors osez-vous vous présenter aujourd'hui encore comme « témoin » ? Tous les détails qui, dans votre uvre, ont attiré mon attention relèvent en effet, par rapport aux événements gravissimes dont nous parlons, du faux témoignage. « Y a-t-il témoin plus suspect qu'un écrivain ? » écrivez-vous vous-même. Pardonnez-moi, mais sur ce point, j'oserai répondre : parlez pour vous. Tous les écrivains ne vous rejoindront pas sur ce point loin s'en faut. Et c'est bien le gouffre qui sépare, dans l'histoire, la figure remarquable de Céline de celle de Zola. Que vous osiez aujourd'hui vous demander si le mot « génocide » convient au crime dont vous parlez me stupéfie. Vous qui êtes écrivain et en appelez sans cesse à la langue, ne vous intéressez-vous pas au sens des mots, à leur histoire et à leur usage ? Et ne les pesez-vous donc pas ?
Je terminerai par ceci : en lisant votre uvre comme je l'ai fait (c'est-à-dire pas comme vous l'auriez souhaité), j'ai eu parfaitement conscience après coup au moins d'avoir transgressé un dogme qui suppose (en France en particulier) de séparer l'homme de l'uvre. C'est, disons, un lieu commun du discours universitaire et critique, comme si l'homme qui tenait la plume n'était pas le sujet (conscient et inconscient, et responsable) de son propre discours comme de ses actes. Ce lieu commun est sans doute utile si l'on veut pouvoir goûter en toute liberté, innocence et inconscience, des textes écrits par des personnages ayant pris dans la vie des positions peu recommandables. Vos diverses déclarations au cours de cette guerre m'ont amenée à faire pour vous une exception
explosive certes, mais à mes yeux fort constructive. Car malgré vous, vous m'avez énormément appris. Et la lecture de vos textes, mise en rapport avec les événements réels, m'a permis de comprendre le travail que nous devrions aujourd'hui entreprendre, si nous voulons uvrer à la réconciliation des jeunes générations, dans toute cette région. Car il y a une chose qu'il ne faut pas oublier, Monsieur Handke, c'est que quelles que soient les reconstructions que vous faites aujourd'hui, où apparaissent toutes sortes de contradictions trop humaines qui n'échapperont guère à vos lecteurs attentifs, vos discours confus et vos « questions de parasite » (l'expression est de vous) ont servi, dans cette affaire, la cause du pire. Or le résultat de ces discours puisque cette guerre fut en effet le résultat d'une propagande à laquelle, à votre niveau et de votre place, vous avez participé , c'est que les jeunes Croates, Serbes, Bosniaques, Albanais, ont aujourd'hui beaucoup de mal à se parler et à parler de cette histoire. Comment rétablir le dialogue sans rétablir la vérité de l'histoire ? sans y travailler ensemble ? sans mettre au jour les responsabilités des uns et des autres ?
Comme aucun écrivain ne l'ignore, et surtout pas ceux qu'on dit « grands », chacun est responsable de ce qu'il dit et ne dit pas, de ce qu'il écrit et n'écrit pas. Il n'y a pas de discours innocent, il n'y a, face à l'horreur sans nom, que des gens qui veulent savoir, et d'autres qui ne veulent pas savoir de quoi ils parlent. Plus que les autres, ces derniers sont dangereux pour la démocratie et les valeurs que nous défendons et souhaitons promouvoir en Europe. C'est à leurs côtés que ces dernières années, par vos propos, vous vous êtes rangé.
Louise L. Lambrichs est l'auteur de «Nous ne verrons jamais Vukovar», Editions Philippe Rey
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