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Ayant vécu les trois quarts du siècle qui approche de
sa fin et ayant étudié avec le plus grand intérêt
les caractéristiques épistémologiques de diverses
époques de l'histoire de la civilisation occidentale, je cède
à la tentation de terminer ma carrière d'historien des
sciences en allant jusqu'aux limites de ma profession, c'est-à-dire
en osant porter un jugement sur la situation historique de la science
actuelle. Bien que pleinement conscient du caractère hypothétique
d'un jugement qui manque encore de perspective historique, j'espère
ainsi à la fois divertir les historiens futurs et signaler à
mes lecteurs actuels quelques problèmes qui me paraissent fondamentaux
et les inciter à réfléchir.
Mon exposé sera centré sur la situation des sciences et
des techniques biomédicales ; cependant, la plupart des conclusions
me paraissent valables pour l'ensemble du savoir dit scientifique et
technologique.
Dans l'introduction de mon livre La première révolution
biologique (1990), j'explique qu'une reconstruction rationnelle des
phases par lesquelles est passée la pensée scientifique
occidentale nous amène à constater que sa fondation remonte
aux Ve et IVe siècles avant J.-C. et que son développement
historique est continu mais ne se réalise pas toujours comme
une évolution constante ; on peut et même on doit y dégager
des périodes de révolution, de bouleversement dans la
formulation des concepts fondamentaux et dans l'usage des méthodes
d'investigation scientifique.
Certes, l'usage du terme «révolution»
expose au risque de tomber dans l'un de ces pièges auxquels j'ai
donné, lors d'une conférence au Centre de culture scientifique
«Ettore Maiorana» à Erice en 1977, le nom de «mythes
méthodologiques». Ces mythes, ou plutôt ces «illusions
méthodologiques», dont sont souvent victimes les historiens
des sciences dans leur reconstruction du passé, consistent en l'extension
d'un concept explicatif en dehors des limites de sa validité. Ainsi,
on a souvent tendance à privilégier l'un des membres d'un
couple explicatif symétrique, par exemple le couple évolution-révolution,
catégorie qui n'appartient pas à la réalité
historique elle-même mais relève de notre reconstruction
et de notre compréhension de cette réalité. Continuité
et fracture coexistent et il me paraît aussi fallacieux de concevoir
le progrès de la pensée scientifique uniquement comme un
processus évolutif continu que de le présenter comme une
série de bouleversements qui se suivent sans pauses intermédiaires.
On situe au XVIIe siècle la première
rupture radicale avec la pensée antique, ce que les historiens
appellent la «révolution scientifique» tout court.
Traditionnellement, elle se rapporte en premier lieu à la physique
et à la cosmologie. Dans le livre cité, je montre qu'elle
concerne aussi le domaine des sciences et des techniques de la vie. Dans
la seconde moitié du XIXe siècle, un faisceau d'idées
nouvelles, de découvertes convergentes et de techniques beaucoup
plus efficaces que celles du passé modifient profondément
le savoir et le savoir-faire aussi bien des sciences de la nature morte
que celles de la vie. C'est à ce moment-là que la plupart
des savants datent le début de la période ressentie par
eux comme «contemporaine».
Les chercheurs de notre siècle s'inspirent encore des réalisations
du siècle dernier et tirent profit surtout de quelques notions
fondamentales et des préceptes élaborés par leurs
très proches prédécesseurs. Toutefois, cet usage
fécond du patrimoine scientifique n'est pas suffisant pour expliquer
certains événements essentiels de la recherche scientifique
qui se déroule sous nos yeux. Dans une appréciation globale
des contributions scientifiques et techniques du XXe siècle,
il faut distinguer deux composantes apparemment contradictoires et en
fait intimement liées et complémentaires : la réalisation
très poussée des idées et des programmes annoncés
dans la seconde moitié du XIXe siècle et l'émergence
d'approches foncièrement nouvelles dont le plein épanouissement
reste réservé à l'avenir.
Il est relativement facile de montrer quelles parties du progrès
scientifique du XXe siècle relèvent de la réalisation
des idées du siècle précédent. En ce qui
concerne les sciences biomédicales, j'ai tenté d'en donner
un aperçu dans le dernier chapitre du troisième volume
de l'Histoire de la pensée médicale en Occident (édition
italienne, 1998 ; édition française, 1999). Ici, je voudrais
insister sur l'émergence de certains concepts nouveaux, formulés
par des savants actuels en transformant radicalement certains concepts
anciens et en donnant un sens original et inattendu à des mots
dont on a usé et abusé. Toutefois, ma conclusion sera
que, si une révolution est sans doute commencée, elle
n'est pas encore vraiment accomplie. Nous avons dépassé
le seuil d'un savoir nouveau mais nous ne sommes pas encore entrés
dans une ère scientifique nouvelle.
L'attente ne devrait pas être longue, car une
accélération historique caractérise la suite des
«révolutions scientifiques» : il a fallu deux millénaires
pour entamer les dogmes fondateurs, deux siècles séparent
la deuxième révolution de la première et il s'est
écoulé à peine un siècle entre la deuxième
et l'actuelle.
Au début du XXe siècle, on assiste à une expansion
extraordinaire de la technologie, aux progrès de la chimie et
à l'irruption inattendue de la physique quantique et de la théorie
de la relativité, mais s'il s'annonce ainsi un renouveau des
sciences physico-chimiques et de la cosmologie, le siècle se
termine par un progrès encore plus impressionnant et certainement
plus fondamental dans le domaine des sciences et des techniques de la
vie.
Le contenu des manuels de biologie et de médecine au début
de ce siècle est en grande partie tellement dépassé
qu'il n'appartient plus désormais qu'aux historiens. Certes,
comme je l'ai déjà souligné, une grande partie
de ce progrès n'est que la réalisation évolutive
des programmes du siècle précédent, mais il y a
aussi des nouveautés surprenantes. Deux aspects me paraissent
particulièrement révélateurs : les possibilités
nouvelles d'intervenir sur les événements clés
de la vie humaine et l'élaboration d'une compréhension
nouvelle des phénomènes naturels.
La voie est ouverte aux manipulations concernant le début, le
destin biologique et la fin de la vie individuelle qui dépassent
de loin les ambitions des médecins d'autrefois. Les divers procédés
de fécondation artificielle, la possibilité de connaître
très tôt certaines anomalies génétiques et
même d'intervenir directement sur le génome d'un individu
comportent des implications théoriques et pratiques qui sortent
du cadre médical traditionnel. Il en va de même des moyens
actuels de provoquer des états entre la vie et la mort et de
maintenir un organisme humain en survie artificielle. Cette maîtrise
nouvelle de la création d'un individu, de son destin individuel
et de sa mort soulève des problèmes éthiques délicats
et impose une réflexion sur certains concepts métaphysiques
fondamentaux. Dans une situation où des risques graves de dérive
côtoient des promesses inespérées, la médecine
prédictive, le génie génétique, les transplantations
d'organes et l'usage de prothèses sophistiquées ouvrent
des perspectives tellement neuves, à la fois exaltantes et inquiétantes,
que le qualificatif de révolutionnaire ne semble pas exagéré.
Parmi les caractéristiques communes aux deux
révolutions précédentes de la pensée biomédicale
et aux tendances actuelles, particulièrement intéressante
me paraît l'importance croissante accordée aux structures
de plus en plus fines et aux fonctions de plus en plus fondamentales :
de l'anatomie macroscopique et de la physiologie des organes, on est passé
à la morphologie et à la biochimie des cellules, puis à
la structure moléculaire et à la signification informationnelle
des entités subcellulaires. L'étude des liens entre les
gènes et les enzymes, les recherches sur le phage et sur les virus
pathogènes, la génétique bactérienne et l'élucidation
de la structure chimique des gènes mènent à une conception
nouvelle des processus élémentaires de la vie. Un pas décisif
dans cette direction a été la découverte du rôle
des acides nucléiques. Les longues molécules d'ADN peuvent
«coder» et transmettre des informations. Le modèle
de «double hélice», proposé en 1953 par James
Watson et Francis Crick, explique d'une manière profondément
originale cette capacité extraordinaire du matériel génétique.
Les notions d'ARN messager et d'opéron, avec l'explication de la
régulation cellulaire (François Jacob, Jacques Monod et
autres), ainsi que le décryptage du code génétique
sont suivis d'une quantité impressionnante de découvertes
dans des domaines assez divers de la biologie et de la médecine.
En 1995, on a réussi à déterminer la séquence
complète du génome de deux bactéries pathogènes.
En reliant la biochimie des macromolécules, la génétique
et la théorie de l'information, la biologie trouve un paradigme
nouveau et conquiert un champ d'application particulièrement vaste
et fécond. Dans le cadre de cette rencontre de la chimie structurale,
de la génétique et des techniques nouvelles d'investigation
clinique se forme aussi le concept nouveau de maladie moléculaire.
Les brillants succès dans la lutte contre les
maladies infectieuses, grâce essentiellement aux procédés
dont les débuts remontent au siècle dernier et qui culminent
en pratique avec la chimiothérapie, la découverte des antibiotiques
et l'envol triomphant de l'immunologie, se sont trouvés brutalement
assombris par l'émergence de maladies de nature jusque-là
inconnue. J'ai été frappé par le fait que les premiers
cas de la pandémie actuelle du sida sont apparus vers 1978, juste
au moment où les savants avaient pour la première fois mis
au point des moyens conceptuels et techniques permettant l'identification
et l'isolement d'un rétrovirus humain pathogène. À
la même époque, on a réussi aussi à éradiquer
une maladie virale, la variole. En fait, ces trois événements
ne se conditionnent pas mutuellement mais découlent tous d'une
source commune : ils résultent du progrès de la médecine
ou, plus généralement, des bouleversements technologiques
du monde moderne. C'est grâce à ce progrès des sciences
et des techniques que les hommes ont vaincu la variole, qu'ils ont isolé
l'interleukine et mis au point les moyens pour étudier les rétrovirus,
mais aussi qu'ils ont ouvert la voie aux ravages d'un germe avec lequel
ils vivaient jusqu'alors en assez bonne entente. La médecine y
a contribué aussi bien par la rupture de la pathocénose,
c'est-à-dire en supprimant des maladies qui barraient la route
au sida, qu'en facilitant la transmission du germe, notamment par les
modalités nouvelles du contact direct avec le sang. Il faut souligner
que, tragique par ses effets biologiques et sociaux, l'émergence
du sida a stimulé la recherche. En effet, les propriétés
particulières du HIV ont permis des découvertes prodigieuses.
On a constaté que ce rétrovirus agit avec un raffinement
jusqu'alors insoupçonné : il attaque le système de
défense immunitaire, il déjoue les actions des anticorps
et, chose étonnante, peut tuer les cellules par une action non
directement toxique mais en leur donnant l'ordre codé de se suicider,
de s'autodétruire par l'apoptose. L'émergence actuelle des
encéphalopathies spongiformes apporte elle aussi quelques surprises.
On admet l'existence de «germes» pathogènes, appelés
prions, qui ne sont pas des êtres vivants mais des particules protéiniques,
incapables de se reproduire et néanmoins infectieuses (par la «corruption»
des molécules produites par l'hôte). Il nous faut donc réviser
certaines suppositions fondamentales de l'ère pasteurienne. La
clé de ces nouveaux mystères paraît être la
même que celle qui a ouvert la voie à une génétique
nouvelle et qui a inauguré l'essor de la biologie moléculaire
: la notion d'information biologique codée.
Le succès pragmatique du réductionnisme formulé
au XIXe siècle n'a jamais réussi à détrôner
les interprétations globalistes des phénomènes
vitaux. Encouragés par la révolution dans les idées
sur la matière, l'espace et la causalité, notamment par
les principes de la physique quantique et par les théories sur
les systèmes intégrés, de nombreux biologistes
du XXe siècle ont cherché à dépasser les
explications mécanicistes classiques et à compléter
l'analyse morphologique et fonctionnelle réductrice par des approches
dites holistiques. Le terme holisme, forgé en 1926, désigne
la doctrine qui applique systématiquement le postulat qu'un ensemble
intégré n'est pas seulement la somme de ses parties. On
ne peut donc pas expliquer l'état et le fonctionnement d'un organisme
uniquement par l'état et le fonctionnement de ses parties. Le
holisme se heurtait, dans ses expressions théoriques et dans
ses méthodes de recherche, à des difficultés d'ordre
aussi bien théorique que pratique, et n'a entrevu des réponses
satisfaisantes qu'avec l'apparition des idées nouvelles sur le
rôle de l'information et des processus numériques dans
l'intégration des systèmes vivants.
Les recherches fondamentales sur les fonctions vitales
ont progressé en fait dans deux sens à la fois opposés
et complémentaires : d'un côté, l'analyse de plus
en plus subtile des structures élémentaires et, de l'autre
côté, l'étude de plus en plus raffinée des
mécanismes d'intégration à tous les niveaux de la
hiérarchie organismique. Cette intégration se fait par des
structures nerveuses et par des messagers chimiques. Mais en partant de
deux systèmes divers des communications nerveuses et des
régulations de type hormonal on va de plus en plus vers
une explication essentiellement unitaire, fondée elle aussi sur
la notion d'information codée.
Dans le monde de Platon, les choses étaient une sorte de reflet
du monde supérieur des idées. Si, pendant des siècles,
les médecins étaient en grande partie platoniciens, dans
la version donnée à cette philosophie par Galien, en physique
et en cosmologie dominait le point de vue aristotélicien, selon
lequel tout être accessible à nos sens était une
substance constituée d'un déterminable, la matière,
et d'un déterminant, la forme. Les êtres vivants étaient
dirigés par des principes formatifs appelés âmes.
Toutefois, dans la première conceptualisation scientifique de
l'univers, il n'y avait pas de séparation radicale entre les
objets dits non animés et les êtres vivants. À partir
du XVIIe siècle, on considère que le monde est composé
de la matière qui remplit un espace isotrope et de l'esprit,
substance sans étendue qui peut diriger des structures matérielles.
On renforce la division conceptuelle entre les objets inertes et les
êtres animés. Après la deuxième révolution
scientifique, c'est-à-dire à partir de la seconde moitié
du XIXe siècle, la majorité des scientifiques considèrent
que tous les phénomènes naturels se réduisent à
la matière constituée des corpuscules et à l'énergie
qui les fait agir. On postule un déterminisme absolu de tous
les phénomènes physico-chimiques, on formule les lois
de la constance de la matière et de l'énergie et on explique
la vie comme le résultat d'une organisation particulière
de la matière. L'esprit devient, dans la vision du monde du XIXe
siècle, une émanation de la matière.
Aujourd'hui, l'essor de l'informatique (inspirée par la construction
des ordinateurs électroniques dont les débuts remontent
à John von Neumann, 1946) et de la cybernétique (Norbert
Wiener, 1948) nous ayant permis de mieux comprendre le flux des communications
et les procédés de régulation dans les êtres
vivants et dans certaines machines, nous commençons à
croire à l'existence d'une constituante du réel, l'information,
qui n'est ni la matière ni l'énergie.
Que veut dire en fait le terme d'information ? Il désigne l'attribution
d'un sens aux faits bruts (en disant sens j'entends ici une signification
et non pas une finalité). Ainsi, par exemple, aucune analyse
matérielle ou énergétique ne peut faire comprendre
la signification du génome d'un être vivant. Ce génome
possède un sens profond, mais ce sens n'existe qu'en fonction
d'un dispositif qui le déchiffre. Il n'y a pas de transmission
génétique sans action d'une cellule vivante lisant l'information
contenue dans les chromosomes. La vie ne peut exister que parce qu'il
y a une continuité dans la chaîne des êtres vivants.
L'information suppose un message conservé dans une mémoire,
un code pour le déchiffrer et un dispositif pour le traduire
en action.
On admettait qu'il existe un mode d'interaction fondé
sur le sens, mais on le réservait au domaine de la culture et on
l'opposait à ce qui se passe dans la nature. On pensait que la
civilisation est fondée sur le codage et sur la «lecture»
des messages, bref sur le langage et sur un mode de transformation numérique,
mais on interprétait tous les événements naturels
comme des suites enchevêtrées de transformations analogiques.
Pour «déchiffrer» la nature, il devait suffire de connaître
les lois générales de la physique et de la chimie, sans
aucun code particulier. Or, cette connaissance des lois générales
ne suffit pas pour comprendre et transformer en action les informations
de type numérique.
D'après les idées dominantes au début de notre
siècle, la vie ne pouvait être, dans une explication scientifique,
qu'une série de transformations analogiques et on devait pouvoir
expliquer les phénomènes biologiques sans recourir au
déchiffrement des messages utilisant un code apparemment arbitraire.
Cette exigence rendait insoluble, par exemple, l'opposition entre le
préformisme et l'épigenèse. Ni l'une ni l'autre
de ces théories ne pouvait expliquer la transmission génétique
par la fusion de deux gamètes. Aujourd'hui, si le support matériel
de l'hérédité est conçu non pas comme une
structure destinée au développement analogique mais comme
un programme, les deux points de vue se trouvent conciliés et
l'on arrive enfin à une explication satisfaisante de la continuité
formelle dans la discontinuité matérielle des êtres
vivants.
À mon avis, la découverte la plus étonnante, vraiment
révolutionnaire, de notre époque est l'existence des processus
de type numérique dans le déterminisme des phénomènes
naturels. Cette interprétation nouvelle des phénomènes
naturels ne se limite plus à la génétique. On s'en
sert déjà en neurophysiologie et des perspectives intéressantes
s'ouvrent en pathologie générale. Par exemple, la transmission
de l'image de la rétine au cerveau ne se fait pas uniquement
par un processus analogique. Certains virus agissent sur des cellules
vivantes en utilisant des messages codés. On commence à
expliquer l'origine des cancers par le cumul d'erreurs dans la transmission
des informations contenues dans les cellules. On se demande si la sénescence
est un processus programmé ou bien le résultat d'un cumul
d'erreurs d'ordre informationnel.
On trouvera probablement dans cette direction des explications nouvelles
de la finalité apparente des structures et des processus biologiques.
La biologie se servait de la téléologie comme d'une maîtresse
dont elle avait honte mais dont, malgré tous ses efforts, elle
ne pouvait pas se passer. Les explications darwiniennes étaient,
à mon avis, insuffisantes précisément à
cause de l'absence de la notion claire de message codé.
Dans les processus biologiques il y a quelque chose de non réductible
aux lois de la matière et de l'énergie. Ce quelque chose
est déterminé historiquement et structuré comme
le langage. La notion d'information donne une dimension nouvelle à
la relation entre le corps et l'esprit. Dans l'approche de ce problème,
il faut prendre en compte l'histoire de l'humanité et ses empreintes
dans le langage et dans l'appareil qui le crée et qui le déchiffre.
Ce n'est point un hasard si, au moment où se termine le XXe siècle,
à la pointe des recherches médicales se trouvent précisément
les sciences cognitives.
Le langage n'est pas une invention humaine ab nihilo mais le résultat
du lent développement d'une particularité sous-jacente
aux phénomènes naturels, le perfectionnement ultime d'un
procédé qui, sous une forme primitive, imprègne
la nature entière. J'ai bien dit la nature entière et
non pas seulement la nature vivante. L'apparition de la vie n'est qu'une
étape historique dans le développement de ce procédé,
tout comme l'apparition de la conscience, du langage des signes, des
outils, du langage proprement dit, de l'écriture et enfin des
sciences et des arts n'en sont que des étapes successives.
Même les phénomènes physiques ont peut-être,
notamment aux échelles subatomique et cosmique, un sens déterminé
par leur histoire et transmis sous forme de messages codés. Nombreux
sont les physiciens actuels qui s'inspirent des idées nées
dans le cadre des recherches biomédicales. Dans tous les domaines
de la science, on parle aujourd'hui de complexité, d'auto-organisation,
de chaos, etc.
Lors d'un colloque sur les relations entre la biologie, l'histoire et
la philosophie, tenu à l'Université de Denver en 1972,
j'ai développé l'idée que les explications mécaniques
de la vie se sont toujours inspirées des machines que l'homme
a pu imaginer mais pas encore réaliser. On peut poursuivre ce
raisonnement en soulignant le parallélisme actuel entre, d'un
côté, le développement des ordinateurs et, de l'autre,
la neurobiologie et la génétique.
Regardons l'attirail de l'homme de la rue dans une
ville de nos jours : téléphone mobile, agenda électronique,
plusieurs cartes à puces et parfois même un ordinateur portable.
Tous ces moyens de fixer, de transmettre et de recevoir des messages codés
changent notre mode de vie et influencent nécessairement aussi
notre façon de concevoir le monde. Ces machines nous donnent l'impression
de «raisonner», ce qui est en partie vrai, mais seulement
en partie, donc essentiellement faux. Mais, se demande-t-on : et les machines
de demain ? Auront-elles une «âme» ? Je viens de lire
un article dans le journal Le Monde où il est sérieusement
question de «l'âme numérique des objets».
Ce n'est sans doute pas un hasard si la formulation de ces idées
nouvelles au cours de notre siècle est allée de pair avec
la flambée et la déroute finale des idéologies
politiques. Les idées de Karl Marx sur la valeur d'un produit
du marché (faite de la matière qui le compose et de l'énergie
dépensée par l'ouvrier) ne tiennent pas compte de l'information
nécessaire pour sa réalisation. Le matérialisme
dialectique est un de ces fruits de la révolution scientifique
du siècle dernier qui ne peuvent plus satisfaire aux exigences
de la rigueur épistémologique. Friedrich Engels avait
lui-même pressenti la crise de la vision mécaniciste et
commençait à chercher refuge dans l'empiriocriticisme
et le conventionnalisme, mais Lénine, avec ses idées arrêtées
sur la matière, l'énergie (lire force) et la dictature,
a imposé la mauvaise voie.
En résumé, il me semble qu'une caractéristique
essentielle de la troisième révolution scientifique est
la supposition fondamentale que les phénomènes naturels
se déroulent dans un espace et dans un temps non nécessairement
isotropes et se composent d'une substance qui se manifeste sous forme
de la matière ou de l'énergie (constante étant
seulement la somme des deux) et d'une entité particulière
non réductible à cette dernière que, faute de mieux,
on appelle aujourd'hui l'information. Ce postulat peut justifier la
téléonomie des structures existantes dans la nature sans
devoir la justifier par une téléologie supérieure.
Il s'agit non pas de la prédestination mais d'une possibilité
d'invention, de création.
La troisième révolution scientifique /
Mirko Drazen Grmek
1. Cet article a été publié pour la première fois dans la Revue médicale de la Suisse romande, 119, 955-959, 1999. Pour plus détails sur la vie et l'uvre de cet humaniste, historien des sciences biomédicales et auteur notamment de la première Histoire du sida (Payot, 1989) d'une remarquable Histoire de la pensée médicale en Occident parue au Seuil en trois volumes, voir M. D. Grmek, La vie, les maladies et l'histoire/La guerre comme maladie sociale, Paris, Seuil, 2 vol., 2001. [retour texte]
Mirko D. Grmek, La troisième révolution scientifique ©
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