
Le génie simple et muet, toujours dans les clous, dans le cadre, dans le terrain, qui tout à coups se mettrait hors-jeu, rapporterait un hors-jeu ou un non-jeu, ou la rue, ou le refoulé, dans le jeu, le cadre du terrain
Qui peut se contenter d'une telle explication ? Autant ne rien dire. D'ailleurs, qui veut une explication' ? Qui cherche une raison' ? Pour quoi faire ? Je ne connais pas les motivations de Zidane. Quant à la transgression, oui, clairement : coller un coup de boule à un adversaire fût-ce, possiblement, à un abruti qui l'a bien cherché , sur le terrain et pendant le temps de jeu, c'est transgressif, c'est bien une transgression. Mais la psychologie et la morale (ou les deux !) qu'on est tenté d'en tirer, en pour ou en contre, ce n'est pas mon fort. On pourrait en imaginer deux bornes possibles. D'un côté, il y aurait dans ce corps si inventif et fort quelque chose de trop libre qui, loin de se retourner en son contraire et d'en infecter soudainement le terrain, continuerait en réalité cette puissance, poursuivrait cette créativité et cette vitalité : quelque chose qui affirmerait son désir de jeu contre ce qui mine le jeu (insulte ou provocation de la part de Materazzi), et le poursuivrait ainsi par d'autres moyens le coup de boule, en effet transgressifs (mais seulement formellement). De l'autre côté, il y aurait la part maudite, le regard sombre et le balai de sorcière qui viendraient tout à coup demander leur dû négatif en foutant une merde noire dans les psychés, les corps et le terrain, en pétant soudainement du chaos au beau milieu de l'ordre positif. Même si l'on peut avoir une préférence j'allais dire affective pour la première hypothèse (c'est mon cas), il ne s'agit pas ici de dire la vérité' d'un homme ou d'un événement. Quelle vérité ? Il ne s'agit pas de parler de causes définitives ou de négliger, ou pas, un contexte (ce que les deux hommes se sont dit, la fatigue, les nerfs, etc.). Il ne s'agit pas de rationaliser, ni encore moins de porter un jugement. Il s'agit de parler de la force d'un plan-séquence (le mini film de l'agression, de ce qui précède, de ce qui suit immédiatement), et du plan où s'inscrit ce plan, où il fait image : l'écran géant surplombant le stade. Le plan du/dans le plan, l'image de l'image au moment où l'événement a lieu. Et l'image de cette imagéité. Le faire image de cet événement-imagé/imageant. Ces plans-séquences dédoublés, répétés, entre le stade et l'écran géant, comme n'importe quelle image, n'appartiennent pas, n'ont jamais appartenu à ceux qui les ont faits (techniquement ou physiquement : en étant dedans', en y étant pris', ou en y/en jouant) ; ils ne s'y rapportent pas entièrement, ni ne s'y résument. Leur force, leur pertinence, n'existent pas en soi : elles sont à chaque fois fonction de la vitalité des émotions, des discours et des actes qui s'en emparent. Or, plus j'y pense, plus ça me plaît ; plus je le revois dans ma tête, plus ça cet agencement corps/image fait sens, prend sens. Quoi exactement ? Pas le retour du refoulé, pas un pétage de plomb, pas Mister Hyde ou le côté obscur de la force, pas la part sombre d'une dialectique à deux balles avons-nous dit. Non. C'est quelque chose d'autre, quelque chose non seulement d'imprévu mais d'imprévisible, quelque chose qui n'existait pas avant et qui se trouve créée par ce que, justement, elle fait advenir. Cette circularité, en réalité, c'est une étincelle, un déboîtage sous des airs d'emboîtage (l'image dans l'image dans l'image), un contre-pied. C'est elle qui nous pousse à penser. Penser quoi ? L'intelligence du geste de Zidane sa spécularité sidérante au sein d'un dispositif pourtant fermé, hermétique même (l'anneau du stade, les yeux des gens, les caméras de télévision, et le circuit TV interne culminant dans l'écran vidéo géant). Mais c'est justement ce bégaiement, ces ricochets (non pas de l'image mais à l'intérieur de l'image) qui fissurent le dispositif et permettent de le lire comme une brèche. C'est les photogrammes, c'est cette séquence que je lis. S'il y a une chose qui est transgressée, c'est bien ça : le loop (l'ellipse) pépère et sûr de lui-même de l'image TV en soi. L'acte de Zidane se contrefout d'être visible et vu. Du coup, c'est la puissance d'intimidation du panoptique, pas celle de la morale, qui est soudainement niée. Le dispositif et son efficace partent en couille. Que le geste-affirmation de Zidane ait bien lieu, prenne corps, prenne fermement appui sur la jambe antérieure en basculant le buste et projetant l'occiput, entre les deux rectangles celui, légal, du terrain ; et celui, spéculaire, de l'écran vidéo qui le surplombe (dédoublé à l'infini en un dernier rectangle, un énième rectangle virtuel : celui des milliards de postes de télévisions), et où l'arbitrage, en définitive, vient prendre ses ordres, c'est ça la brèche. Dans cette image, le coup de boule s'adresse (et percute de plein fouet, à lire les éditos hystériquement moralisateurs à l'encontre du joueur, sur le thème : « comment peut-on ainsi casser le jeu aux mamelles d'or ?? ») au dispositif, c'est-à-dire à l'image elle-même, au panoptique quasiment pur et parfait, réfracté à l'infini. Le geste de Zidane creuse, distord, enfonce un coin dans l'image où il se trouve, tente une trouée de l'image qu'il constitue. Ce qui me le rend que plus réjouissant et respectable. Le sequestré de Berlin, je l'aime encore plus. Encore une fois, il ne s'agit pas d'un quelconque retour du refoulé, mais bien de son contraire : l'expression consciemment à l'uvre d'un désir de vivre. Zidane dépasse le provocateur transalpin (l'image montre des rangées d'hommes bleus et blancs marchant lentement au pas dans la même direction, abstraitement, dans ce ralenti perpétuel qu'on prend pour un effet naturel de notre rétine après un mois de compèt') afin de pouvoir faire demi-tour et, de face, confronter en plus de Materazzi, virtuellement, l'écranéité de sa condition, de la nôtre aussi, tous ces corps qui le regardent dans/via le loop . Son corps, au moment du coup de boule dans le plexus, sait et ne sait pas à la fois, se fout et ne sait que trop (se réjouit) qu'il est sur tous les angles de prise de vue. L'effet de cette image est énorme. C'est un coup de tête à l' image (laquelle ? Le gentil Zidane homme-sandwich ou l'imagéité forcée et bornée qui est notre lot à tous, de tous les côtés de l'écran/caméra et par tous les trous ?). C'est un coup de tête plein cadre. Il soulage. Il libère.