d'itinéraires étudiés avec soin. Leur réputation marche deux pas devant eux. Ils arrivent ! Ils arrivent ! Ils colportent la bonne nouvelle. Ils vont révéler la réapparition prochaine de nos auteurs fétiches. Fébriles, les libraires espèrent leurs prophètes. Qui ? Qui ? Qui publiera en septembre ? Et où ? Change t-il d'éditeur ? Quel sera le titre ? De quoi nous parlera-t-il ? Allez ? Qui ? Alors se murmurent quelques noms que les libraires jurent de ne pas révéler. Solignard, Bongot, Kaplignier, Rolsaint. Pas Houelb ? Ni Darrieus ? Noth alors ? Oui. Noth y sera ! Les libraires serrent les mains des représentants et cèlent dans les arrières boutiques d'implicites promesses de commandes. La rentrée s'annonce passionnante. Exaltante.
Un choc de titans se trame. Les plus audacieux vont jusqu'à pronostiquer
les têtes à couronner par les prix d'automne. Mais ceci
est une autre légende, noire et obscure, lunatique et sauvage,
une épopée farouche et clandestine : les contes ténébreux
des prix littéraires (1).
Parfois, il arrive que deux représentants franchissent
au même moment le seuil d'une même librairie. Un silence gêné
s'en suit. Allez, dans le fond les
représentants savent bien que les libraires ne sont pas des êtres fidèles. Ils voient bien, lorsqu'ils viennent vanter les nouveautés de la collection crème au liseré rouge que des livres blancs à l'étoile bleue sont disséminés dans les rayonnages. Pourtant ils font comme si. Comme si le libraire n'aimait qu'eux. La nature humaine est ainsi faite que les représentants se détournent des preuves brûlant leurs yeux. Les représentants se forcent à ne pas remarquer dans la chevelure du libraire le parfum d'un étranger, sur son épaule ce cheveu à la teinte incongrue, à la commissure de ses lèvres cette rougeur, vestige d'un baiser récent. Les représentants des différentes
maisons d'édition s'évitent. Mais si, par malchance, ils
se croisent, seul le sang pourra laver l'affront. Dignes, ils sortent.
Craintif, le libraire relèvera la tête. Pas de blâme
à son encontre, pas de scène de jalousie, de rayonnages
renversés. Seule la honte, immense, étale. La honte de
son infidélité, à jamais gravée dans ses
gestes et ses rêves.
Des deux hommes qui sortent, un seul reviendra.
Si la ville dispose d'un fleuve, le corps de l'autre ne sera jamais
retrouvé. Quelques mois plus tard, au large de l'embouchure,
un chalut prendra dans sa traîne les lambeaux dévorés
de
ce qui fut un homme, et il se trouvera un rapport de gendarmerie pour consigner l'incident. Le corps ne sera jamais identifié. Nul ne fera le lien avec la disparition en mai d'un représentant d'une maison d'édition. Pour les villes sans fleuve, les représentants devront emporter le corps dans le coffre de leurs automobiles, la nuque déjà raide posée sur un carton empli de romans à paraître. La voiture filera vers le Massif Central et les vaincus disparaîtront dans la bouche de quelques avens aux emplacements secrets. Épuisé, blessé parfois, empli
de la lassitude du vainqueur, le représentant survivant sait
alors qu'il vient de marquer le libraire de son ascendant. La virilité
du combat gagné et la honte du libraire le dispenseront de son
habituelle politesse. Le représentant n'a plus d'effort de séduction
à produire. Il s'est battu pour le libraire. Le libraire mangera
alors littéralement dans la main du représentant et signera
d'importantes pré-commandes.
À la toute fin, juste avant de partir, le
représentant se retournera de trois quart et lancera un Oh,
si j'osais que le libraire saisira au vol. Comprenez le libraire,
l'étreinte s'achève, il voit le représentant partir
et devine confusément qu'il n'est
pas seul dans la vie du représentant. Le libraire sait l'adage cynique de la profession de représentant : un libraire dans chaque port. Le libraire est prêt à tout pour demeurer quelques ridicules secondes de plus en compagnie de ce grand corps victorieux et initié aux secrets des parutions à venir. Quoi ? Qu'y a-t-il ? Dites vite !
Et le représentant de répondre noble
et exténué. Non, rien. Le représentant se détourne,
le libraire se jette à ses pieds, déchire ses vêtements,
se couvre le visage de cendres. Ému par tant de soumission, le
représentant évoque alors un petit jeune qui sort un livre
à la rentrée. Un inconnu. Un premier ou deuxième
roman. Un truc mal foutu, pas assez travaillé, autosuffisant,
un canard boiteux mal parti dans la vie. Un auteur qui se fera laminer
par les gros, que la critique cassera ou oubliera. Un livre, en vérité,
destiné à demeurer dans les cartons. Un auteur promis
au suicide ou à l'alcoolisme, et qui le mérite bien, non
mais, pour qui se prend-t-il cet aventurier, cet audacieux.
Que le représentant n'en jette plus, avec
un sourire coquin le libraire se déclare prêt à
endosser une part de cette abjection. Il en commandera deux exemplaires
pour se moquer. Fin mai arrivent les épreuves. Peu connu du
grand public, ce préliminaire à l'étreinte de l'édition
mérite que l'on s'y arrête. Livre pour impatient, les épreuves
sont les photocopies vaguement reliées de l'ouvrage à
venir, un état hybride entre le manuscrit et le livre achevé,
compromis destiné à une poignée de libraires et
de journalistes triés sur le volet. Deux catégories d'épreuves
existent : les épreuves corrigées et les épreuves
non corrigées par l'auteur. Les premières ne sont mentionnées
que pour l'exhaustivité de ce récit, elles constituent
un sous-livre, une minable copie sur papier vulgaire de l'oeuvre à
paraître, et ne présentent aucun intérêt.
La seconde catégorie, celle des épreuves non corrigées
par l'auteur, fait battre les coeurs. Epreuves non tamisées,
des grumeaux affleurent à leur surface. L'esprit vif du journaliste
ou du libraire peut y dénicher les traces involontaires laissées
par l'écrivain : fautes d'orthographe, répétitions
incongrues, phrases à rebâtir, et autres imperfections.
L'auteur n'a pas corrigé ses épreuves, il n'a pas consigné
ses remords dans le texte. Le libraire ou le journaliste entrent sur
la pointe des pieds dans l'atelier de l'auteur, assistent au seuil du bureau de l'auteur au travail de l'auteur. Le journaliste ou le libraire guettent au travers des coquilles des épreuves non corrigées l'intimité de l'auteur, ils lisent par dessus l'épaule de l'auteur. Quelle exaltation ! Pour peu que le libraire ou le journaliste lise les épreuves non corrigées au lit, il y entraîne l'auteur avec lui. La littérature est affaire de langue. Jamais hors de la lecture des épreuves non corrigées par l'auteur le journaliste ou le libraire n'a tant le sentiment de sentir la langue de l'auteur glisser sur lui. Juin. L'encre sèche sur les feuilles, la colle
des reliures durcit. Venus de provinces reculées les poids lourds
ramènent à la capitale les quintaux de livres imprimés
en vue de la rentrée littéraire. Le périphérique
parisien s'engorge. Certains éditeurs peu scrupuleux font le
coup de poing. Sur le bas côté d'une départementale
sarthoise un routier ralentit pour cueillir une auto-stoppeuse fraîchement
habillée, même pour la saison plutôt précoce.
Mal lui en prend. Trois hommes cagoulés le forcent à déverser
sa cargaison de livres dans le lit d'un
ruisseau voisin. Et voici les belles promesses agglomérées en quelques minutes en pâte à papier gluante. Le commando et l'auto-stoppeuse disparaissent au volant d'une voiture dont l'immatriculation s'avérera fausse. Les livres parvenus sous bonne escorte aux sièges
des maisons d'édition encombrent les couloirs en hautes piles.
Les toilettes parfois sont momentanément condamnées pour
servir de stockage. Sncf et Ratp affrètent des rames spéciales
pour permettre aux auteurs de se rendre auprès de leurs ouvrages
fraîchement imprimés. L'augmentation du trafic ferroviaire
est l'indicateur fiable permettant à Livres Hebdo, la
gazette des professionnels de la profession, d'estimer l'ampleur de
la rentrée prochaine. Les journalistes de Livres Hebdo
hantent les couloirs de métro afin de dénombrer les auteurs.
La méthode est efficace. À peine les hordes d'auteurs
franchissent le seuil des maisons d'édition que Livres Hebdo
prédit une inflation des titres, une catastrophe économique,
une folie. Cette année, comme les précédentes,
le nombre des livres commercialisés à la rentrée
sera trop élevé. On en appelle à la responsabilité
des éditeurs qui devraient faire acte citoyen au lieu de se frotter
les mains avec cupidité. On
menace d'actions de force publique, on parle d'autodafé nécessaire. On compare le lecteur à ce perpétuel chercheur d'aiguille condamné à soulever les montagnes de paille. Débute alors la parade du service de presse.
Stylos, crayons de couleur, feutres, plumes en or ou pointes bic, des
centaines d'auteurs inscrivent à la main des centaines de dédicaces
pour obliger des centaines de journalistes à découper
des centaines de premières pages avant de revendre des centaines
de romans à une dizaine de bouquinistes.
Laconiques, drôles, poignantes, les dédicaces
représentent pour l'auteur la partie immergée et invisible
de son oeuvre littéraire. En effet, pour quelques milliers de
caractères imprimés, combien de millions de ces dédicaces
manuscrites ? Et obligation d'être original à chaque exemplaire,
de produire de l'inédit. Vous n'imaginez pas. Quelle honte si
deux journalistes concurrents, déballant avec de grands gestes
leurs services de presse à la terrasse du café de F. ou
des 2M. découvraient la même déclaration d'amour
fou inscrite sur la première page de leurs livres. L'éditeur
est là qui s'assure que, par paresse,
l'auteur ne commettra pas ce sacrilège. Déclarer son identique flamme à deux journalistes distincts c'est comme d'offrir un cadeau identique à deux maîtresses, de réciter la même poésie à son épouse et à sa liaison adultérine. Les journalistes auront leur déclaration personnalisée, unique, irremplaçable. Celle qui les fera fondre, qui les appâtera, les affolera, les livrera, offerts et ouverts, aux caresses des phrases de l'auteur. Une bonne dédicace en préliminaire et c'est déjà 50 % d'un orgasme de lecture obtenu. Mi-juin, les livres ont épuisé les
épaules pourtant athlétiques des facteurs, les critiques
menacés de voir les paquets s'empiler à même les
trottoirs organisent des chaînes de la solidarité autour
de leurs boîtes aux lettres. L'importance du critique, sa renommée,
la nécessité de flatter son goût se traduisent en
mètres cubes de papier déversés chaque jour devant
sa porte. Conversation entre P. et S., journalistes incontournables
:
P - Cette année j'ai carrément condamné
mon salon. J'ai classé les piles par pays d'origine, j'y ai passé
trois jours.
S - Quoi ? Trois jours seulement ! Moi je ne m'embête
plus, je prends quatre stagiaires sur deux semaines pour ranger les
romans par ordre alphabétique...
Mi-juin, c'est l'époque des grandes émotions
de lecture et du ras-le-bol généralisé. Trop de
livres, trop d'auteurs, trop d'éditeurs. Il faut organiser des
martingales pour savoir quelles couvertures soulever, recourir aux conseils
de chiromanciens. Conversation (suite) :
P - J'ai obtenu, en graissant la patte du facteur,
qu'il dépose directement les livres à la bouquinerie du
coin, cela m'évite de redescendre les vendre.
S - Moi j'en garde une partie, j'ai trois cheminées,
je me chauffe aux livres tout l'hiver... J'allume avec les petits formats
et j'alimente avec des gros pavés de plus de 600 pages avant
de me coucher. Comme j'ai toujours peur qu'il fasse très froid,
j'en stocke un peu plus que nécessaire. S'il m'en reste j'utilise
les derniers au printemps pour les grillades dans le jardin.
Fin juin, critiques et libraires s'accordent à
dénoncer le scandale de la rentrée
littéraire. Solidaires, les éditeurs joignent leurs voix au lamento et jurent n'y être pour rien. Chaque maison d'édition, statistiques à l'appui, prouve qu'elle n'a pas publié un ouvrage de plus que l'an passé. Ce sont les autres qui commettent trop de livres. Juillet, rien. Ce sont les vacances. Journalistes
et libraires ne vont pas emporter du travail en vacances. Déjà
que personne ne respecte la rtt dans la profession. Seuls les auteurs
passent un très mauvais été et restent cloîtrés
en s'essayant à l'alcoolisme ou en se remettant à fumer.
Le nombre croissant d'auteurs passant l'été enfermés
dans leurs appartements libère un peu de place sur les plages,
ce dont tout le monde se félicite.
Août. Dessous de table, tractations, négociations,
luttes d'influence, bakchichs, pots-de-vin, cadeaux, voyages aux Seychelles,
intimidations, rackets, cocaïne, prostitution, tueurs à
gage, chantages, échange d'otages, raids punitifs, promesses
de vote lors des prix littéraires (2),
corruptions, mises à sac,
bombardements, pourparlers, parachutages de ninjas surentraînés, menaces de guerre bactériologiques, manuscrits piégés à l'Anthrax, convocations au tribunal, lettres anonymes, rumeurs, fausses rumeurs, démentis, faux démentis, fausses fausses rumeurs et faux faux démentis sont employés par les éditeurs afin que leurs auteurs soient dans les sélections des médias et des libraires. Une véritable guerre souterraine se trame dans la clandestinité, de son issue dépendra le sort des livres. La logique est la suivante : naïf et peu cultivé le lecteur ne saura où donner de la tête avant d'acheter l'un des livres proposés par centaines à la vente. Et pourtant le lecteur voudra en acheter un, un seul, pour l'offrir en cadeau à une lointaine parentèle qui jamais ne le lira. Naïf et peu cultivé le lecteur aura donc besoin de conseil avant d'acheter ce livre. Il s'engouffrera sans remords dans le sillage d'une sélection proposée par un média. Ainsi, soucieux d'aider le lecteur naïf et peu cultivé, chaque média propose sa sélection, distincte des autres médias si possible, un journal progressiste de gauche ne peut s'enthousiasmer, par exemple, pour le même roman que son confrère, profondément ancré à droite. Les lecteurs naïfs et peu cultivés ne comprendraient plus rien aux clivages
traditionnels de la société si tel était le cas. Donc, chaque média réalise sa sélection en regardant par-dessus l'épaule du voisin pour éviter les doublons.
Les plus fameux des auteurs, les stars de la littérature,
ceux qui vendent à chaque nouvelle parution au moins soixante
voire cent livres, n'auront aucun mal à trouver le soutien d'un
média. D'autres, inconnus, primiromanciers, devront seulement
compter sur la chance. En ce sens, l'organisation d'une loterie officielle,
où chaque auteur se verrait attribuer un numéro afin qu'il
soit procédé à un tirage au sort effectué
sous contrôle d'huissier par une animatrice blonde en mini-maillot
échancré serait apprécié par l'ensemble
de la profession. Les gagnants verraient leurs noms s'étaler
dans les journaux, les perdants gagneraient tout de même un lot
de consolation, un dictionnaire, un Bescherelle, un stylo-plume...
Que les auteurs anonymes se rassurent toutefois,
il se trouve souvent un journaliste pour s'émouvoir de leur sort,
pour glisser entre les grands noms de la sélection celui d'un
parfait inconnu. Un petit, un mal écrit, un scrofuleux s'il le
faut. Voire un mineur (ou une mineure, la précocité en
écriture semble affaire féminine). Aux foules, le journaliste
présentera fièrement sa trouvaille, son goitreux. Avec
condescendance il flattera sa bosse, déclarera que le livre du
méconnu est mal écrit, raté, mal édité,
bancal. Que l'histoire est prévisible, pas
originale, un peu ridicule. Que la langue est hésitante, insuffisante, pas assez travaillée. Que le livre sera laminé, oublié et qu'il ne mérite aucun succès. Mais que, tout débile qu'il soit, l'auteur a su l'émouvoir par un petit quelque chose, une vague lueur, une faible étincelle, qui, veillée, besognée avec acharnement, pourrait éventuellement, dans des années et des années, laisser entrapercevoir la chétive possibilité que l'auteur devienne un écrivain. Peut-être.. Bavant de plaisir, l'auteur roulera de grands yeux
ou fondra en larmes, et il se trouvera un ou deux lecteurs naïfs
et peu cultivés pour s'en émouvoir et acheter le livre
du bout des doigts, avec la sensation d'accomplir une oeuvre de charité.
Septembre, la rentrée est enfin là.
Il se vendra des dizaines de milliers d'exemplaires du Cid, des
Femmes Savantes au programme du baccalauréat cette année.
Une top model livrera le récit de toutes les bassesses sexuelles
qu'elle a dû accepter pour devenir ce qu'elle est aujourd'hui.
Un footballeur révélera que l'équipe de France
tenue par la mafia russe portait des caleçons piégés
lors du dernier mondial, caleçons susceptibles de priver par
télécommande les joueurs de
leur virilité si jamais ils marquaient un but. La top et le footballeur vendront des millions de livres, ce seront les seuls. Les poids lourds réquisitionnés en juin seront là, à l'arrière des cours humides des librairies pour rapatrier les milliers d'invendus vers les hautes usines de pilonnage. Une fumée noire s'élèvera au dessus des villes qui masquera le soleil, ce dont personne ne s'étonnera puisque, l'automne succédant à l'hiver, on est préparé à subir pour quelques mois les caprices du ciel. Naïf et peu cultivé, le lecteur frissonnera, relèvera le col de sa veste et réfrénera une légère impatience d'être à l'automne pour pouvoir, cette année encore, offrir le nouveau prix G. à sa grand-mère impotente. Eric Pessan est né à Bordeaux en 1970
et vit dans le vignoble nantais.
Il est l'auteur de deux romans parus aux éditions de la Différence : L'effacement du monde (2001) et Chambre avec gisant (2002). Il a également écrit des fictions radiophoniques pour France Culture.
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