|
Quand je suis entrée dans la prison, comme d'habitude on m'a fouillée rapidement.
Je me souviens que s'élançait là un frêne à l'entrée que je ne vois plus. Il a dû être abattu.
J'ai attendu longtemps dans l'espace entre les barreaux et la lourde porte à illeton ; enfin un surveillant a ouvert. C'était un nouveau.
Je pose la main sur le portail blanc comme je l'ai fait si souvent quand j'entrais ici chez moi.
Peut-être le surveillant n'a pas compris qui j'étais et tout ce qui s'en suivit vient sans doute de cela.
Le grincement presque joyeux de la grille du parc m'engage sur le sol doux du chemin et mes vingt ans me reviennent, bouffée tendre, odeur de foin et de feuilles mortes mêlée.
Hier, les bruits de clés et les voix des gardiens résonnaient, des portes se fermaient ; en levant les yeux, je voyais les coursives et l'échauguette qui donne sur la cour.
Les oiseaux chantent toujours et la lumière à travers les branches me réjouit : ce parc était le mien.
J'ai donné le nom du prévenu et la convocation en me dirigeant vers le petit parloir qui est une ancienne cellule désormais transformée. Le gardien a fermé à clé, probablement par habitude.
Je vois la maison au bout de l'allée.
Je pensais que le détenu allait être amené tout de suite mais j'ai encore attendu.
Le toit, d'ardoises au centre de la bâtisse, de belles tuiles roses sur les côtés, m'étonne de nouveau après toutes ces années.
Depuis mes premières visites, j'avais remarqué que
les surveillants étaient lents pour ouvrir les portes et accomplir
les besognes quotidiennes de la prison : conduire les détenus
au parloir, à la promenade, à la bibliothèque
Je me suis impatientée puis j'ai frappé pour qu'on m'entende et que l'un des gardiens ouvre et m'explique pourquoi on ne me présentait pas l'accusé.
Je m'avance ; la bienveillance de Samuel me rassure et je réalise que deux mondes coexistent en moi.
Personne n'a répondu. À travers la vitre, je ne voyais plus aucun uniforme auquel j'aurais pu faire signe.
Je souris à cet enfant devenu homme bon et courtois : il m'accueille et me conduit à la chambre qu'il a préparée. Il est là chez lui.
Après la colère ce sont l'inquiétude et l'incompréhension qui m'envahirent : j'étais enfermée et personne ne s'en souciait. J'allais de long en large dans le petit parloir.
Dans la maison je reconnais les meubles, les objets, les lampes, les tableaux. Ils furent les miens, je les avais choisis et quelque chose en moi ne veut pas savoir que je ne suis que l'invitée.
Il devait être bientôt dix sept heures. Dans une heure ce serait la distribution de la soupe aux prisonniers. J'ai eu soif à ce moment-là.
Samuel me donne du linge de toilette, il me raconte sa journée, me parle de ses amis et de sa nouvelle moto. Je me sens bien.
La nuit est arrivée ; j'ai allumé et pour chasser
l'angoisse, je me suis mise à écrire dans ma cellule,
à placer les mots pour moi-même et dire que je démissionnais
de toute cette mascarade.
Puis j'ai pleuré, tant pleuré que je ne pouvais
pas m'arrêter, pleuré tous les chagrins, mes deuils,
mes vies disparues, mes cris de femme dans la prison.
Tout à coup la porte s'est ouverte ; le gardien me regarda,
interloqué et peu à peu j'ai vu naître un sourire
narquois sur son visage.
Alors je me suis levée ; froidement, les yeux rougis, j'ai
demandé son nom au surveillant qui ne m'a pas répondu.
J'ai exigé qu'il me conduise dans le bureau du directeur.
Le surveillant m'a dit que le directeur venait de rentrer chez lui et que les bureaux étaient fermés. Il avait toujours l'air ironique.
Je perçois la musique de Samuel : un jazz doux. Je ne veux plus avoir deux vies, c'est trop difficile d'être en soi et dans le monde social.
J'étais restée enfermée dans le parloir pendant plus de deux heures. Je suis sortie de la prison ; j'étais étourdie. Arrivée chez moi j'ai téléphoné à Jacques, substitut du procureur.
Je rejoins Samuel dans le salon. Il me propose un malaga. Je sens enfin un sommeil tranquille dans mon corps.
Jacques n'a pas bien compris ; il s'étonnait et dans sa voix je n'ai rien perçu d'autre qu'un mépris grandissant. En une nuit j'aurais pu devenir folle.
Je ferme les yeux en paix pendant que mon hôte surveille le dîner à la cuisine : filet mignon aux cèpes.
Alors j'ai pleuré encore puis j'ai écrit toute la nuit. J'ai empli les deux gros cahiers que j'avais d'avance, j'ai tout lâché.
Samuel m'invite à passer à table et me demande de lui raconter ce que j'ai essayé de dire au téléphone ce matin avec ma voix si petite qu'il m'entendait à peine, comme si, dit-il, il y avait la guerre et qu'une fois de plus les femmes étaient les premières victimes.
Je me suis endormie sur le tapis.
Cellule / Cathie Barreau
Cathie Barreau, Cellule © Les amis d'Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2003 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m
|
||||||||