Je viens de laisser ma voiture sur le bord du chemin, devant le mur blanc.

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Hier à quinze heures, je suis allée à la Maison d'arrêt pour rencontrer Denis Turmolaz.










Bientôt il fera nuit, mais pour l'instant une lumière dorée caresse les arbres.

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Monsieur Turmolaz est accusé du vol des bijoux d'une cliente fortunée dans l'hôtel où il travaille.









Il y a des années que je ne suis pas venue ici et je reconnais l'odeur du sous-bois.

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Quand je suis entrée dans la prison, comme d'habitude on m'a fouillée rapidement.









Je me souviens que s'élançait là un frêne à l'entrée que je ne vois plus. Il a dû être abattu.

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J'ai attendu longtemps dans l'espace entre les barreaux et la lourde porte à œilleton ; enfin un surveillant a ouvert.
C'était un nouveau.









Je pose la main sur le portail blanc comme je l'ai fait si souvent quand j'entrais ici chez moi.

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Peut-être le surveillant n'a pas compris qui j'étais et tout ce qui s'en suivit vient sans doute de cela.








Le grincement presque joyeux de la grille du parc m'engage sur le sol doux du chemin et mes vingt ans me reviennent, bouffée tendre, odeur de foin et de feuilles mortes mêlée.

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Hier, les bruits de clés et les voix des gardiens résonnaient, des portes se fermaient ; en levant les yeux, je voyais les coursives et l'échauguette qui donne sur la cour.








Les oiseaux chantent toujours et la lumière à travers les branches me réjouit : ce parc était le mien.

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J'ai donné le nom du prévenu et la convocation en me dirigeant vers le petit parloir qui est une ancienne cellule désormais transformée. Le gardien a fermé à clé, probablement par habitude.









Je vois la maison au bout de l'allée.

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Je pensais que le détenu allait être amené tout de suite mais j'ai encore attendu.









Le toit, d'ardoises au centre de la bâtisse, de belles tuiles roses sur les côtés, m'étonne de nouveau après toutes ces années.

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J'ai fini par me sentir mal à l'aise, enfermée. Il était près de seize heures et je n'avais pas avancé dans cette affaire où j'avais été nommée d'office.









Sur le côté de la maison, les pieds d'hortensias que j'avais plantés bien au nord sont aujourd'hui hauts et ronds.

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Depuis mes premières visites, j'avais remarqué que les surveillants étaient lents pour ouvrir les portes et accomplir les besognes quotidiennes de la prison : conduire les détenus au parloir, à la promenade, à la bibliothèque…








Samuel m'attend sur le perron ; il sourit dans le soleil du soir et je surprends sur son visage l'air espiègle et tendre à la fois qu'avait mon père.

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Je me suis impatientée puis j'ai frappé pour qu'on m'entende et que l'un des gardiens ouvre et m'explique pourquoi on ne me présentait pas l'accusé.









Je m'avance ; la bienveillance de Samuel me rassure et je réalise que deux mondes coexistent en moi.

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Personne n'a répondu. À travers la vitre, je ne voyais plus aucun uniforme auquel j'aurais pu faire signe.










Je souris à cet enfant devenu homme bon et courtois : il m'accueille et me conduit à la chambre qu'il a préparée. Il est là chez lui.

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Après la colère ce sont l'inquiétude et l'incompréhension qui m'envahirent : j'étais enfermée et personne ne s'en souciait. J'allais de long en large dans le petit parloir.







Dans la maison je reconnais les meubles, les objets, les lampes, les tableaux. Ils furent les miens, je les avais choisis et quelque chose en moi ne veut pas savoir que je ne suis que l'invitée.

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Il devait être bientôt dix sept heures. Dans une heure ce serait la distribution de la soupe aux prisonniers. J'ai eu soif à ce moment-là.









Samuel me donne du linge de toilette, il me raconte sa journée, me parle de ses amis et de sa nouvelle moto. Je me sens bien.

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La nuit est arrivée ; j'ai allumé et pour chasser l'angoisse, je me suis mise à écrire dans ma cellule, à placer les mots pour moi-même et dire que je démissionnais de toute cette mascarade.








Je ne sais pas combien de temps je resterai chez Samuel. Il ne demande rien ; il a seulement, ce matin au téléphone, compris sans mot superflu.

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Puis j'ai pleuré, tant pleuré que je ne pouvais pas m'arrêter, pleuré tous les chagrins, mes deuils, mes vies disparues, mes cris de femme dans la prison.









Je sors mes vêtements de la valise. Je retrouve quelques-uns de mes livres sur une étagère et sur le lit, les draps que la grand-mère nous avait offerts.

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Tout à coup la porte s'est ouverte ; le gardien me regarda, interloqué et peu à peu j'ai vu naître un sourire narquois sur son visage.










Dans la salle de bain, il y a des traces de poudre rosée qui ne sont pas de moi.

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Alors je me suis levée ; froidement, les yeux rougis, j'ai demandé son nom au surveillant qui ne m'a pas répondu. J'ai exigé qu'il me conduise dans le bureau du directeur.








Je vois mon visage fatigué dans la glace, je ne me sens pas vieille mais atteinte. On entend déjà le chat huant dans le parc.

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Le surveillant m'a dit que le directeur venait de rentrer chez lui et que les bureaux étaient fermés. Il avait toujours l'air ironique.









Je perçois la musique de Samuel : un jazz doux. Je ne veux plus avoir deux vies, c'est trop difficile d'être en soi et dans le monde social.

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J'étais restée enfermée dans le parloir pendant plus de deux heures. Je suis sortie de la prison ; j'étais étourdie.
Arrivée chez moi j'ai téléphoné à Jacques, substitut du procureur.









Je rejoins Samuel dans le salon. Il me propose un malaga. Je sens enfin un sommeil tranquille dans mon corps.

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Jacques n'a pas bien compris ; il s'étonnait et dans sa voix je n'ai rien perçu d'autre qu'un mépris grandissant.
En une nuit j'aurais pu devenir folle.









Je ferme les yeux en paix pendant que mon hôte surveille le dîner à la cuisine : filet mignon aux cèpes.

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Alors j'ai pleuré encore puis j'ai écrit toute la nuit. J'ai empli les deux gros cahiers que j'avais d'avance, j'ai tout lâché.







Samuel m'invite à passer à table et me demande de lui raconter ce que j'ai essayé de dire au téléphone ce matin avec ma voix si petite qu'il m'entendait à peine, comme si, dit-il, il y avait la guerre et qu'une fois de plus les femmes étaient les premières victimes.

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Je me suis endormie sur le tapis.
Ce matin j'ai appelé Samuel.








Je n'ose pas lever les yeux pour raconter comme j'ai honte de m'être laissée enfermer, oubliée dans une prison d'hommes. J'ai peur de surprendre un sourire qui n'aurait rien de commun avec la compassion. J'ai peur de ne rien savoir dire des blessures invisibles. Samuel approche mon assiette du plat fumant et me sert une part généreuse. J'entends ma voix : «Hier à quinze heures je suis allée à la Maison d'arrêt pour rencontrer Denis Turmolaz…»


Cellule / Cathie Barreau

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