
L'Amérique aime les gangsters, les hustlers, les griots, les conteurs, les bouffons du roi, les entertainers. Ceux qui font des histoires de rue un divertissement de masse, en rotation lourde sur des chaînes de TV comme BET ou MTV. Ça vient de la rue, souvent, quand un apprenti rappeur vend ses premiers grammes de coke, ses premiers sachets de crack, pour payer quelques heures de studio. On appelle ça un side hustle, un business de côté. Ça vient des universités, où un cancre rattrape sa session universitaire à coups de beats et d'instrumentaux. College Drop Out : viré de la fac. Titre du premier album de Kanye West, un jeune surdoué de Chicago qui échappe de justesse à la mort, après un terrible accident de la route. Ça vient de l'hôpital psychiatrique, genre Stoney Lodge ou Bellevue à New York, deux établissements réputés. Cage a tiré quelques années à Stoney, pour schizophrénie, troubles de la personnalité, névroses et psychoses en pack de 6. Et il a fait quelques albums pour divertir l'Amérique, l'Amérique qui se régale d'histoire de paumés, de givrés, d'has been, de loosers pathétiques et patentés.
Kool Keith, rappeur magnétique, est l'artiste typique qui a su jouer d'un dérèglement pathologique de la personnalité pour exprimer ses traumas sur 8 pistes. Résultat, Dr Octagon, l'un des albums les plus dérangeants que le hip hop nous ait jamais donné. On lui demande si les références excessives à une présence extra-terrestre ne seraient pas une espèce de métaphore spectrale du ghetto. « Probablement, répond-il. Le ghetto est plein d'extra-terrestres. » Kool Keith a une multitude d'alias : Dr Octagon, Black Elvis, Matthew. Ça fait partie des codes du hip hop, les pseudos. Vu que l'Amérique aime les gangsters, une partie des mc's vont adopter des patronymes à canon scié : Capone, Noreaga, John Gotti, Mayalanski (pour Meyer Lanski), ScarfaceÂ… L'important est de jouer avec les grands mythes. « Katrina est une plaisanterie macabre, nous explique le rappeur Cage. Cet ouragan, c'est l'ouragan de l'Amérique qui souffre d'une grave dépression. » Même le rappeur diamantaire Fifty Cent nous explique que c'est de la dépression que naît le show, le spectacle. Il n'hésite pas à glamouriser une adolescence passée dans les rues crades de Jamaica, Queens, à vendre des « rocks », des cailloux de crack. « Regarde mon film, nous dit-il en faisant référence Get Rich Or Die Tryn', c'est le symbole d'une réussite de la rue, la rue peut t'emmener très haut. »
Ou très bas. Depuis 1972, 17 000 personnes sont mortes assassinées à Detroit, la capitale du crime et de l'automobile. Les rappeurs locaux, Obie Trice, Proof, se sont souvent fait tirer dessus. Proof, fidèle compagnon d'Eminem, s'est fait exploser la tête dans une boîte de Detroit. Obie Trice se prend une balle en pleine tête alors qu'il roule sur Wyoming Avenue. La balle restera logée dans sa tête pendant des semaines. Et il n'hésitera pas à faire de cette tentative d'assassinat un bon gimmick. Les fusillades sont des gimmicks dont se servent beaucoup de rappeurs.
Curtis Jackson alias Fifty Cent a beaucoup mis en scène la tentative de meurtre dont il fut la victime. Ou comment faire briller neuf balles de neuf millimètres, traversant les chairs, fracturant des cartilages, brisant mâchoire et dents. « La séquence du lit d'hôpital a été particulièrement éprouvante pour moi, nous explique le rappeur. Quand un chirurgien s'échine sur votre corps pour extraire les balles, ça ne s'oublie pas de sitôt. On le voit bien dans le film. » Les rappeurs billionaires comme ceux du gouffre ne jurent que par cette street credibility (comprenez réputation dans la rue) qui ouvrent les portes du succès. Le verbe se fait chair et l'acier crée la parole. Dans I Gave You Power, le rappeur Nas se met dans la peau d'un flingue. La bite comme gâchette, le bide en barillet, le nez en canon : anatomie balistique. Nas explore ses propres mythes cinématographiques. Dans son morceau Phone Tap (en référence aux écoutes téléphoniques du FBI), il revisite la saga du Parrain, le célèbre film de Coppola. Se glisse dans la peau d'un pharaon (façon Dix Commandements de Cecil. B De Mille) dans l'album Iam. Se la joue thaumaturge dans Nastradamus. Le hip hop sort du ventre de l'Amérique. Les rues de chaque block des inner-cities, les villes intérieures, les plaies urbaines, produisent leur légende. Le vrai Fifty Cent est originaire de Brooklyn, et s'il était encore en vie, il aurait sûrement racketté le rappeur côté en bourse qui répond du même pseudonyme. On lui prête l'assassinat d'une trentaine d'hommes. On bâtit un empire de rumeur sur sa tombe encore fraîche. Et le faux Fifty Cent, l'ersatz body buildé, le succédané gonflé à coups d'anabolisants, aura compris que le parcours criminel de son mentor fascine l'Amérique.
Fascine et reflète. Renvoie une image à l'épreuve des balles. Ces artistes sont des business men. Ils ont compris comment fonctionne le marketing, la promo. Le truc, c'est de faire rêver les gens avec les artifices de la rue. Un type avec un gros fusil d'assaut M-16, une fille asiatique à la plastique généreuse dans une position défiant les lois de la gravité, quelques sachets de coke. Un argument marketing. À côté de cela, il y a les pasteurs, les politiciens, les chanteurs de blues, les télévangélistes. La figure du hustler est indissociable de la figure du preacher, du messager.
M.1 et Stic.Man du groupe révolutionnaire Dead Prez (allusion à la fois aux présidents assassinés et aux billets verts, nom de groupe à l'ambivalence granitique) ont inventé le concept de RBG. Revolutionnary But Gangsta. Révolutionnaires et gangsters. C'est la fameuse figure de Tupac, le rebelle hors la loi, le mauvais garçon, le voyou, mais aussi celui qui allait rapper la conscience de l'Amérique noire, celui qui allait fédérer tous les gangs d'Amérique, et ressusciter l'héritage des Black Panthers. « Un membre de gang, c'est avant tout un révolutionnaire, nous dit M1. Il vit en marge de cette société, parfois il entre en clash avec elle, armes à la main. Il ne veut pas être broyé par le système. Il n'est plus un esclave et n'a pas besoin de maître. On est un groupe hyper radical et pourtant on avait signé chez Sony, pour la sortie de notre premier disque. Certains y verront une contradiction, pas nous. On ramène la révolution dans l'industrie, on grignote le système de l'intérieur ».
Le ventre de l'Amérique, mais ses yeux, ses oreilles, ses couilles, sa cervelle. Le rap s'écoute à chaque coin de rue, boulevard, avenue. Les métaphores bousillent les cerveaux, les joutes verbales irradient les buildings.
Nas est un punch liner, un spécialiste de la formule. « La punch line, c'est la matrice d'un bon rap », nous dit-il quand on le rencontre. Il adopte ce ton de « capi de tutti capi », le chef des chefs dans la langue des gens de Cosa Nostra. Fasciné par les histoires de trahison, vengeance et meurtres de Mario Puzo, Nick Toshes ou Donald Goines, Nas introduit Palerme dans sa cité de Queensbridge. Il introduit aussi une langue et un phrasé inédit, nourris des effluves de la rue, des miasmes du ghetto, des circonvolutions de la psyché des criminels. « Le crack a changé le visage de l'Amérique au début des années 80, explique Nas. Le crack a définitivement influencé le rap. »
Crack et rap sont intimement liés. Le premier ravage les ghettos, le deuxième leur prescrit une thérapie. Addiction à l'écriture, importation de kilos de rimes pures, uncut , sur le marché américain. Le crime, Hollywood, HBO, les Grammy Awards. Le ghetto devient subitement glamour. On montre ses cicatrices (balles, coups de couteau) comme Rita Hayworth aurait pu exhiber un porte-jarretelle. Le rap devient la nouvelle pop. Seulement la rue continue de gronder, de gueuler. Pour un Curtis Jackson repu et lobotomisé, combien de rappeurs daleux, lucides et les nerfs à vif ? « Le rap est une musique de crevard qui est devenue une musique de richardsÂ… »
L'alcool, un autre délire de nouveau riche. Busta Rhymes écrit un morceau de rap à la gloire de la marque de cognac Courvoisier. Tandis que Prodigy de Mobb Deep vante les qualités du Chardonnay ou du Moet. Dans une verve plus rabelaisienne, les californiens de Alkaholics se disent accros au houblon germanique et à la gnôle maison. Des hectolitres de métaphores frelatées, de périphrases alcoolisées, dans lesquelles barbotent des concepts totalement éthyliques.
Plus proche de la rue, la culture du mac a longtemps nourri la légende urbaine, le cinéma, la musique et la littérature. Il aura fallu attendre l'écrivain du ghetto Iceberg Slim pour recevoir la première leçon de pimplogy (de proxénétisme) de toute l'histoire de la littérature nord américaine. Avec un cynisme et un sens cinglant de l'économie de marché, le mac d'Iceberg Slim, portant costards extravagants, mocassins pointus et conduisant une Cadillac totalement kitsch, expose sa théorie de la productivité. Passe entre les gouttes. Ou comment maquer toute une écurie de putes originaires des quatre coins de la planète. Une vingtaine d'années plus tard, le rappeur Snoop Dogg, originaire de Long Beach, a retenu la leçon. Il est l'un des premiers artistes hip hop à revendiquer ouvertement une fascination malsaine pour la culture du pimp. Les majors de l'industrie du disque paient des sommes faramineuses pour que les vidéos soient toutes plus glamour les unes que les autres. Alors que le maquereau Iceberg Slim évoquait « l'art du proxénétisme » dans des couleurs sombres, des dégradés opaques, Snoop fait briller l'asphalte et ses « putes » sortent tout droit de la page centrale d'un magazine pour hommes comme GQ, Penthouse ou King. Des plastiques parfaites, pas de trace de brûlures de cigarettes comme chez Iceberg Slim.
L'industrie du rap, on l'a vu, est fascinée par les macs, les gangsters, les dealers. Comme beaucoup de rappeurs sont subjugués par Tony Montana. Le gangster cubain qui fait sa place en Amérique. Un baron de la drogue dont les mains, explique-il, sont faites pour l'or et non la merde d'un bac à plonge de bouiboui. Nas reprend d'ailleurs l'un des symboles fort du classique de Brian de Palma. Son morceau The World Is Yours est inspiré de la séquence du dirigeable publicitaire de la compagnie aérienne Pan Am, qui fait défiler un bandeau électronique : « Le monde est à vous ». Quand on sait Hollywood a longtemps été contrôlé par la mafia italo-américaine (et qui l'est probablement encore aujourd'hui), l'admiration suscitée par ces magnats de l' « underworld » n'est guère surprenante. Il faut savoir que dans le business de la musique aux États-unis ont longtemps sévi ce qu'on appelle les « indies ». Des gens chargés par le milieu de « persuader » les dirigeants de radio de pousser en avant certains artistes plutôt que d'autres. Et de faire des tubes à la pelle. Rotation lourde oblige. On le voit bien, le gangster aux États-unis est aussi populaire que la fameuse apple pie. Le rap puise sans cesse dans cette culture, en détournant, copiant, pastichant ses codes, symboles et mythologies. Un type comme Kanye West n'hésite pas à se moquer gentiment de la place qu'occupe le gangster dans la société américaine. Kayne West est un dandy hip hop, d'une élégance rare, habituée à porter à son poignet l'équivalent d'une année de RMI pour une demi douzaine de familles américaines vivant au-dessous du seuil de pauvreté. Un producteur qui a ramené l'esprit des artistes « soul » dans le rap, un rappeur dont le concept de cancre étudiant attardé génie incompris lui a déjà rapporté des millions de dollars. Pour décrire l'état d'esprit de beaucoup d'entrepreneurs du crime, il n'hésite pas à se fendre d'une bonne vieille musique de soap opéras des années 50, limite ambiance des familles genre Shirley Temple. Vendre de la came, c'est mieux que d'aller à l'école semble dire le refrain. Disney peut prospérer, des enfants se font buter tous les jours au coin de la rue, tout va bien, le spectacle continue.