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Il porte un maillot jersey à l'effigie des Dolphins de Miami. Sur lequel il a jeté une veste kaki achetée dans un surplus militaire du Nord de Brooklyn. John Lewis est un vieux de la vieille, un vétéran dans son quartier de Gowanus, Brooklyn. Il est assis sur le perron de sa baraque et il montre du doigt un couple de jeunes bobos blancs, tout droit sortis d'un exemplaire de la revue Maisons et Jardins . La cité Gowanus Houses n'est pourtant qu'à quelques blocs. Sur le terrain de jeu asthmatique, les murs gris sont barbouillés de hiéroglyphes urbains : Code 187, Thes34, Vulture, Kapone, Bucktown Vestiges d'une époque où les mômes chapardaient leurs bombes dans les drogueries d'Atlantic Avenue, après la sortie des cours de Sarah J Hale, une école poubelle dont le débouché principal était le centre de détention, quelques centaines de mètres plus loin. John Lewis ne parle pas, il fait swinguer ses mots, quelques acrobaties palatales, quelques fantaisies labiales imprimant un rythme chaloupé à son débit rapide. Une bouteille d'E and J, une marque dégueu de vinasse californienne, blinde la grande poche de sa veste de combat. Il porte un jean noir et une paire de Jordan, ces pompes rutilantes dont les mômes de quartier raffolent. Sa barbe grise n'a pas été taillée depuis longtemps, mais il s'en contrefout, les beaux jours sont arrivés, l'odeur des glaces parfum kiwi-fraise envahit les rues. Il habite un deux-pièces dans un immeuble correct sur Bergen Street, qu'il loue depuis près de 18 ans. Mais il a un sérieux problème. Son immeuble a été racheté par un gros promoteur immobilier et les loyers se sont envolés. Des Blancs sont arrivés dans le quartier, on leur a fait croire que Brooklyn est un endroit à la mode, un truc cosy, trendy. Il suffit d'aller faire un tour du côté de Williamsburg Bridge pour comprendre qu'une espèce de tectonique des plaques immobilières est en train de relier les quartiers huppés de Manhattan à un Brooklyn en pleine mutation. Des Blancs s'installe à Dean Street, Clinton Street, Baltic Street, Wycloff Street, pas très loin des cités HLM de Wycloff Gardens : « Dans les années 90, explique John, t'aurais vu aucun toubab traîner près de Wycloff Street après 20 heures, mon frère, c'était impensable. Les Blancs pensaient que Brooklyn c'était un genre de zoo. Maintenant, Pacific Street est hors de prix à cause de ce bordel, alors que Pacific Street, tu remontes dix ans en arrière, c'était un repaire à putes, à dealers, les mômes te braquaient pour quelques dollars. » Ce bordel a un nom, barbare : gentrification . Ça veut dire embourgeoisement. C'est presque un gros mot à Brooklyn. John avale une gorgée d'E And J. Il y tient à son perron, à son appartement. Un deux-pièces convenable. En été, il s'assoit sur son perron, un exemplaire du New York Post devant les yeux, une bouteille de Miller High Life glacée, un petit poste portatif branché sur une vieille station de rythm and blues. Parfois, il aime simplement regarder les gosses jouer au stick ball, au soft ball. Il observe le rituel presque liturgique d'un petit revendeur d'herbe, au coin de la rue. Le revendeur porte l'uniforme des petites frappes de Brooklyn, un t-shirt blanc extra-large, une veste de combat, un jean ample et une paire de Timberland beige. Il a planqué sa weed dans une excavation d'un immeuble adjacent, son langage corporel indique au client potentiel que la verdure est de bonne qualité, qu'il n'y a pas d'entourloupe. Démarche chaloupée, regard magnétique, il lève un bras, dodeline du chef, parle avec ses mains sans toutefois émettre aucun son, c'est un sophomore d'une fac de la rue, l'Université des coups durs, c'est inscrit sur sa casquette d'ailleurs : School Of Hard Knocks . Son turf, c'est le coin de rue, l'épicentre d'un univers complexe, une feuille d'écolier pleine de ratures, de mots barrés, des bancs de l'école jusqu'aux parloirs des pénitenciers. John Observe le manège de ce type, un type à l'aise dans cet environnement qui l'a vu grandir, qui l'a vu collectionner des balles de spaldeen (pour jouer au stickball), puis des sacs d'herbe achetés à des Jamaïcains patibulaires de Flatbush. Pas le genre de Jamaïcains qui cultivaient l'amour de Jah l'espace d'un dub étrangement dilaté et amplifié, plutôt des dreads débarqués des townships de Kingston avec plein de traumas et de cicatrices dans la soute. John continue de regarder le jeune type qui fait des allers-retours entre sa planque d'herbe et le coin de la rue. Transactions illicites qui ne nécessitent aucune connaissance de l'arithmétique, c'est juste une question d'algèbre du ghetto. La mathématique de l'asphalte qui génère des équations mortelles à triples inconnues : Le Fric, Les Flingues, La Foune. Le jeune lascar a une clientèle Arc-en-Ciel, le melting-pot de l'Amérique qui vient adoucir son week-end avec de la médecine locale. Des étudiants blancs en jean large et Nike Air Force n'ont même plus peur d'exhiber leurs billets verts dans cette partie luxuriante de New York. « Regarde un peu ces jeunes richards. C'est eux qui font la plus grosse partie du chiffre d'affaires de Tree Man. » Tree Man, c'est le jeune botaniste, adepte de la culture hydroponique. « Maintenant que les Blancs sont arrivés dans le quartier, c'est malheureux à dire, mais les flics mettent plus la pression aux loubards. Avant, à la place de ce jeune con, t'avais des espingouins et des Négros qui vendaient du caillou, et forcément ça ramenait une autre faune, des junkies, des bébés braqueurs, les stick up kids . Les dealers de crack sont remontés plus au nord, vers Brownsville, East New York, Cypress Hill, New Lots, Bushwick La gentrification , c'est pas un mal en soi, je veux dire, ça ramène de l'argent et de la sécurité dans nos quartiers. Mais à quoi ça va nous servir si on n'a plus les moyens de vivre dans notre propre quartier ? » Les Blancs se pointent, la criminalité chute ? Certains New Yorkais sont encore dans le mythe des minorités criminogènes. Les ghettos sont dangereux parce que peuplés de Noirs et de Latinos. En faisant abstraction de la réalité sociale, de la misère économique, du chômage, de la dope. Un agent immobilier de Boerum Hill, une enclave « gentrifiée » de Gowanus est embarrassé quand on lui pose la question. « Quand le prix d'un quatre-pièces atteint a peu près 800 000 dollars sur Atlantic Avenue, et que certaines maisons de Bergen Street se vendent à plus d'un million de dollars et demi, il est certain que les acquéreurs de ces logements ne vivent pas du RMI. Quand plusieurs familles avec des gros revenus s'installent dans un quartier autrefois sinistré, le quartier se refait une nouvelle jeunesse. Les commerçants reviennent, ça imprime un véritable dynamisme. Vous allez avoir des librairies new age là où autrefois il n'y avait qu'une boutique calcinée, protégée par un pauvre rideau de fer. Ça change forcément votre perception du quartier. Je ne dis pas que c'est une histoire de Noirs et de Blancs, je dis que c'est une question de développement économique. Je sais que ce phénomène, la gentrification , provoque le départ des familles noires et hispaniques, qui habitent les quartiers depuis des générations, et c'est fort regrettable. » Hypocrite, le vendeur de pierre ? Les familles expropriées s'installent un peu plus au nord, dans un autre ghetto. Un ghetto qui connaîtra lui aussi son lot de mutations, économiques, démographiques. Ce processus migratoire, très long, conduira finalement à pérenniser le ghetto. Pour John Lewis, les promoteurs sont des menteurs : « Je regarde les annonces dans le journal, ils parlent de Boerum Hill comme si c'était vraiment coupé du quartier de Gowanus. Mais les belles baraques de Boerum Hill ne sont qu'à quelques blocks des cités, Wykloff Gardens et Gowanus Houses. Je me souviens qu'en 1995, le réalisateur Spike Lee est venu tourner son film, Clockers, à la cité Gowanus. Seulement, si tu regardes bien le film, tu verras que sur les panneaux de l'office HLM, il y a marqué bienvenue dans les cités Nelson Mandela, et pas Gowanus. Je sais pas pourquoi Spike Lee a changé le nom de la cité. Putain, où t'as vu que ça ressemblait à du Nelson Mandela cette cité ? Mandela symbolise l'espoir, et cette cité, elle est vraiment craignos mon frère. J'ai mon cousin qui était toxicomane, dans le milieu des années 90, il est décédé, Dieu garde son âme. Il allait pécho à Gowanus, c'était une plaque tournante pour le crack, les mecs vendaient dans les appartements. Un jour, il a eu maille à partir avec un clocker, tu sais ces mecs qui dealent au chronomètre, mon cousin lui devait du blé, et l'autre empaffé de clocker voulait le buter. Mon cousin m'a demandé de jouer les intermédiaires. Mon cousin, il habitait sur Hoyt Street, on s'est filé rendez-vous devant la cité, on a attendu environ 10 minutes et voilà que l'autre enfoiré se pointe, réclame sa thune, je lui explique qu'on le paiera, mais pas tout de suite, faut qu'il nous laisse un peu de temps. L'autre sort son calibre et tire sur nous, Dieu merci, il était défoncé, il a tiré à peu près à cinquante centimètres de l'endroit où on était, on a quand même bien entendu le sifflement de la balle, on s'est barré en courant et l'autre nous canardait, une balle m'a éraflé l'épaule, je pissais le sang, j'ai cru que c'était mon dernier jour. Mon cousin est mort 7 mois plus tard, une aiguille de trop dans le bras, dans les cuvettes des chiottes. » Il regarde un bobo quadragénaire qui promène deux chiens de race. Il le salue. L'autre lui répond par un sourire avenant : « Les promoteurs racontent un tas de connerie. L'autre jour, ce gars vient me voir. Il m'explique qu'il vient d'acheter la maison, là, à deux pas de chez moi, et qu'il ne sait pas s'il a fait une connerie ou pas en achetant. Il m'a dit que des jeunes l'avaient suivi quand il est rentré à 11 heures du soir, près de la station de métro. Il s'est barré en courant. Ils vivent à Brooklyn mais ils ont les foies. C'est pas une vie. Tout ça parce que les promoteurs ne leur disent pas. Gowanus, plaque tournante du crack. Une passante s'est fait buter il y a quelques semaines, elle a été prise dans une fusillade entre dealers, son bébé est mort, aussi, elle était enceinte. (Il marque un silence et verse un peu de liqueur sur le bitume bosselé et craquelé, vieille coutume importée d'Afrique et toujours vivante dans les quartiers déshérités américains.). Wycloff Gardens, c'est la même chose. Supermarché de la came, gangs, Bloods, Crips, Latin King, Netas. Mais dans les annonces, c'est pas marqué Netas, c'est pas marqué vend superbe maison 7 pièces quatre salles de bain, située à quelques blocks d'une cité HLM connue pour son taux d'homicide, ses gangs, son trafic de crack. Proche métro mais faites attention la nuit, bébés braqueurs en embuscade à la sortie. (Il ricane). Tu sais, je travaille dur. J'ai du mal à joindre les deux bouts. J'ai pas envie de quitter mon quartier. Je l'aime ce quartier. Depuis que les Blancs sont arrivés, les prix ont augmenté à l'épicerie. Qui achèterait un sandwich à la dinde à plus de trois dollars ? Pas les types comme moi en tout cas (il rigole). » Le dealer d'herbe a fini sa tournée matinale. Une voiture pie passe au ralenti, les flics nous zieutent, dévisagent durement le jeune dealer qui vient de quitter son panoptique. Çà et là dans Boerum Hill, des couples retapent des baraques. Ces vieilles baraques victoriennes ont du style. Certaines sont spacieuses (plus de 7 pièces) et les acheteurs s'étripent pour conclure rapidement une vente. Les promoteurs se pourlèchent les babines. Mais tout Brooklyn n'est pas concerné par l'embourgeoisement. Les bobos ont encore trop peur de s'installer à Brownsville, Cypress Hill, Coney Island, New Lots. J'ai pourtant connu un couple de Latinos de la classe moyenne qui s'est installé à East New York, un des districts de New York qui revendiquait plus de trois cents homicides en 1993. Ces deux Latinos sont dans la fonction publique, ils ont trouvé une belle maison, rien à voir avec l'appartement qu'ils occupaient dans le Queens. Le prix de la maison a été un paramètre important : « On l'a achetée pour pas grand-chose, car il y a quatre ans, East New York était considéré comme une zone de guerre par les agences immobilières. J'ai senti le vent tourner, je sais pas, j'ai senti que ce quartier pouvait aspirer à autre chose si des gens comme nous, ou comme d'autres, avec un pouvoir d'achat un peu plus conséquent que les gens du ghetto, décidions de lui insuffler un nouveau dynamisme. » Rosalie Perez, la femme de Raimundo, ne partageait pas le même optimisme à l'époque : « Je pensais que mon mari était devenu fou. On habitait un petit appartement résidentiel à Corona, dans le Queens, un quartier paisible. Et là Ray se met dans la tête d'acheter une maison à East New York, une grande maison, mais en ruine. Pendant plus d'un an, ma famille n'est pas venue nous rendre visite. Ils avaient peur. East New York, vous vous rendez compte, vous habitez en enfer ! » Elle en fait des private jokes, maintenant, Rosalie, de ses vieilles frayeurs. « On a deux enfants, ils ont chacun leur chambre, on les as mis à l'école publique, pour la mixité sociale. Ça été dur au début, car les écoles publiques, c'est l'enfer ici. Mais bon, de nouveaux arrivants sont venus, la composition socio ethnique de certaines écoles tend à se diversifier. Ça dépend des secteurs. » Pour Ray, le quartier a changé en quatre ans, indubitablement. Quand il est arrivé, les écoles publiques n'étaient que des antichambres de la prison, et les terrains de jeux des succursales des lieux de revente de came. Dans sa rue, c'était la Bourse de la Came, le Cac 40 du crack, le cours des actions du caillou ne fléchissaient jamais, les traders n'avaient pas de beaux costumes rayés mais des vestes de combat jetées négligemment sur des maillots de base-ball. Une université du crime à ciel ouvert, où l'on pouvait rafler son diplôme de maquerologie ( pimpology ) si l'on avait l'intelligence de la rue ( street-smart ), où l'on suivait des cours intensifs de braquage d'épicerie, un genre d'UV (pour Ultra Violent) particulièrement appréciée des bébés braqueurs : « Mes voisins aujourd'hui sont des cadres, des fonctionnaires, des cadres sup, des professions libérales. Ils sont Noirs, Caucasiens, Latinos, Asiatiques, Pakistanais, Arabes. Les commerces fleurissent. Avant, tu ne pouvais pas aller acheter une bière à l'épicerie à la tombée de la nuit, tu pouvais te faire braquer par un junkie. Le problème, ça reste les écoles. Je pourrais envoyer mes mômes dans une école privée de Brooklyn Heights, mais ça rimerait à quoi cette entreprise de rénovation urbaine ? On veut casser la logique des ghettos. » Et quand on demande à Ray ce qu'il pense de la situation des habitants du quartier qui ne peuvent supporter l'escalade des loyers et des charges locatives, il hésite quelques instants : « C'est déplorable, mais c'est le prix à payer pour sortir de cette logique de ghetto. C'est soit on ne s'installe pas dans ces quartiers, et on les laisse à l'abandon, soit on s'installe et on supporte les conditions du changement. » Au coin d'une rue, un jeune lascar, né dans le quartier, ne partage pas le même point de vue. C'est un producteur de hip hop, et il rappe aussi. Il a installé ses studios dans le quartier depuis 8 ans : « Je viens de la cité, alors je suis tranquille, ironise-t-il, les Blancs ne sont pas près de s'installer dans ma cité ! Pour mon studio, pareil, j'ai raqué et j'en suis devenu proprio. J'ai eu quelques propositions de promoteurs immobiliers, assez juteuses. J'ai acheté une vieille crack house il y a 8 ans, pour une bouchée de pain. J'avais 22 piges à l'époque et East New York, c'était un putain de zoo. T'as des cités comme les Louis Pink Houses, les Van Dyke Houses, c'était des supermarchés de la coke et du crack. Un vrai cauchemar pour un cul-blanc. Aujourd'hui, les promoteurs débarquent ici et rachètent des grandes baraques pour une bouchée de pain, les retapent et les revendent une fortune. Tu sais quoi ? Je crois que c'était une stratégie planifiée. Ils laissent un quartier s'enfoncer dans le crime et la misère, les prix de l'immobilier s'effondrent. Ils rachètent tout à des prix incroyablement bas. Ils rénovent les immeubles et font monter les loyers. Les plus démunis sont obligés de se casser. A ton avis, pourquoi on voit des flics maintenant dans les rues de Brooklyn, alors que dans le temps les keufs nous laissaient nous entretuer. Ils appellent ça le four autonettoyant. J'ai souvent entendu des keufs avoir cette expression sur des scènes du crime. Aujourd'hui, t'es en sécurité a East New York, c'est incroyable non ? J'ai des oncles, des cousins, des cousines, des tantes qui ont été expulsés de leur appart' parcequ'elles ne pouvaient plus payer le loyer, ça faisait 37 ans, pour certains, qu'ils habitaient le quartier. Alors tu comprends pourquoi je pisse sur la gentrification. » Big Jucc, c'est le blaze qu'il avait l'habitude de tagguer sur les parois métalliques du métro new-yorkais. A 10 piges, il achète son premier marqueur indélébile et se prend pour un genre de Michel-Ange des faubourgs, qui repeindrait sa propre chapelle Six-Teen, enfouie dans les entrailles purulentes du réseau métropolitain. Son marqueur dans la poche de sa veste de combat trop large, une paire de Pro-Keds aux pieds, il plongeait tête première dans cette jungle picturale, lettrages graffitis épileptiques greffés sur les wagons comme des excroissances multicolores, veines entrelacées d'aérosol explosant en différents endroits du réseau de transport urbain A Brooklyn, il avait pris l'habitude de «balafrer » les lignes B et Q du MTA, échappant aux matraques des vigiles et aux chien policiers pour « poser » une fresque grotesque et dégoulinante qui représentait souvent un jeune Noir échappé d'un cartoon, difforme, un personnage de Francis Bacon affublé d'un béret Kangol et d'une Name-Plate. Un truc que ne connaîtraient jamais les nouveaux New-Yorkais, ceux qui venaient de s'installer à Brooklyn. Un truc disparu à jamais. Les baraques sont retapées, réaménagées, mais la crasse est toujours là, sous d'innombrables couches de vernis. « Ce quartier est rude, lâche John Lewis, il sera toujours rude. Ils l'apprendront tôt ou tard. S'ils ne savent déjà. » Un célèbre éditorialiste a d'ailleurs emménagé dans un beau « brownstone » de Fort Greene. Il a été agressé pendant les fêtes de Noël, alors qu'il descendait la poubelle. Il a compris qu'on pouvait dépenser un million de dollar pour s'offrir une belle baraque, mais qu'un joli discours sur la mixité sociale n'allait pas éradiquer le problème de la pauvreté. « Les nouveaux New Yorkais me font doucement rigoler, lâche Big Jucc. Ils ramènent un drôle d'état d'esprit dans leurs bagages. Je veux dire, un mec de Brooklyn il sort un après-midi d'été, il pose sa stéréo sur le porche, les mômes ouvrent les bornes d'incendie, on boit des verres, ça rappe, ça joue aux dés, les nanas sont fraîches. Aujourd'hui, les nouveaux venus, ils appellent la police si tu mets ta musique trop fort, ces ploucs s'imaginent encore dans le Maryland ou dans le Connecticut. Merde, ici on est à Brooklyn, mon pote, on fume son bédo. Je suis aussi ce qu'on appelle un Tree Man, un vendeur d'herbe. Tree, ça veut dire herbe dans notre jargon. Brooklyn, c'est l'herbe, mec. Tu sens l'herbe partout. » Il allume un gros stick, et s'installe confortablement au volant de sa Chevrolet. Il actionne son lecteur de CD et une basse aquatique submerge l'habitacle, une ligne de batterie marmoréenne enrobe la poésie frelatée du maître de Cérémonie. Big Jucc dodeline du chef, tandis qu'un sample moelleux se superpose à une ligne syncopée de break beats, exposant les acrobaties vocales du griot urbain à des variations brutales. La rue est déjà pleine. Près de la cité, l'équipe de l'après-midi s'est déjà regroupée devant une boutique de spiritueux. Le liquor store propose de flinguer un bon vieux spleen new yorkais, avec une grande variétés de tords boyaux, d'anti-dépresseurs en tout genre. Le vendeur galère un peu. Depuis que cette partie de la rue jouit d'un nouvel essor immobilier et économique, les flics du bureau des Tabacs et des Alcools lui mettent la pression. Dans sa boutique, on noie sa douleur dans l'eau-de-feu. Un vieux daron dépense son chèque des allocs en bouteilles de gin bon marché : « Quoi je vais devoir fermer boutique ? s'énerve le proprio, un Hispanique quinquagénaire. J'ai beaucoup moins de clients, la mairie m'envoie des inspecteurs de l'hygiène, des fraudes, les clients ne peuvent plus consommer leur boisson devant la boutique. C'est fini la belle époque. C'était convivial ici. Aujourd'hui ils aimeraient que je ferme pour ouvrir un putain de restau jap ! C'est la nouvelle mode des nouveaux bourgeois de Brooklyn : les restaus japs, les trucs végétariens. Comment je fais pour faire fructifier mon business ? Ils m'obligent à vendre, sournoisement. » Le bon vieux temps est révolu. Le vendeur de gnole a quand même contribué, à toute petite échelle, à l'hécatombe des jeunes Noirs dans les années 90, quand les flingues, le crack et les flingues ne faisaient pas bon ménage. Un groupe de Rap, The Coup, avaient intitulé un de leurs albums « genocide and juice » Mais personne, et surtout pas les nouveaux bobos de Brooklyn, qui vivaient ailleurs à l'époque, dans des quartiers riches et blancs, ne s'inquiétaient vraiment de ce carnage, de cette vague déferlante de criminalité entre Noirs. Le Black On Black Crime. Un type dégingandé s'avance en titubant. Il a visiblement taillé une pipe au diable en personne. Une pipe à crack. De quoi refiler encore quelques céphalées aux promoteurs immobiliers. |
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Karim Madani / Brooklyn et la tectonique des plaques © Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2007 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m
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