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La frayeur
du grain de sable
«C'est un grand jour (
) Aujourd'hui nous saluons
votre première performance, sourit l'homme. Je sais que
vous serez un jour des champions (
) dans une usine d'avant-garde.»
À peine Hiroaki Watanabe, président de Toyota Motor Manufacturing
France, a-t-il prononcé ces mots que deux mille personnes l'applaudissent
à tout rompre. Mais l'homme continue : il dit à ses nouveaux
salariés qu'ils forment désormais «une grande
famille». Sourires, flashs, la presse est là, 280 journalistes
européens et japonais réunis pour la gloire de l'entreprise.
La musique reflète l'enthousiasme général : on
entend d'abord «Un autre monde» de Téléphone,
puis déboule la musique de Rocky. Pour l'apothéose, ce
sera «I Will Survive». Normal pour des futurs champions
du monde
Ce 31 janvier 2001, une petite voiture de couleur rouge tient la vedette
: la première Yaris vient de sortir de la nouvelle usine Toyota
d'Onnaing, près de Valenciennes (Nord). La production démarre,
dans l'euphorie générale. Le géant japonais de
l'automobile a en effet été accueilli à bras ouverts
dans une région minée par la crise économique.
Pour attirer Toyota, l'Europe, le gouvernement français et les
collectivités locales lui ont offert 51,5 millions d'euros sous
forme d'aides et d'exonérations, soit la moitié de l'investissement
total. Tandis que, sur le terrain, les autorités ont tout fait
pour rendre la vie plus facile au groupe. La sous-préfecture
nommait un «Monsieur Toyota» (du jamais vu dans l'administration
française) tandis qu'un partenariat spécial avec l'ANPE
était mis en place pour faciliter le recrutement.
Pour remercier les pouvoirs publics de leur collaboration, Hiroshi Okuda,
président du groupe, a promis que celle-ci serait «à
la pointe du progrès en matière de protection de l'environnement»
et que «la sécurité et les conditions de travail
[seront] une priorité constante.» Deux ans après ce lancement en fanfare, Eric Pecqueur sourit
avec amertume : «Tout ça, c'est des beaux discours.
Toyota est une usine comme les autres : son fonctionnement repose sur
l'exploitation de la classe ouvrière». Avant d'être
embauché par Toyota et d'y devenir délégué
CGT, Eric Pecqueur a été intérimaire pendant treize
ans, notamment à Renault-Douai : «J'ai peut-être
vu pire ailleurs, mais pas beaucoup plus. À Toyota, la cadence
de travail augmente sans arrêt, ce qui entraîne mécaniquement
une baisse des conditions de travail».
Construite en un temps record, l'usine d'Onnaing a équilibré
ses comptes en deux ans. Aussi, en novembre dernier, la direction a-t-elle
décidé d'augmenter la production. Cette année,
ce sont 184 000 Yaris qui devraient sortir de l'usine, soit 34 000 de
plus qu'en 2002. Pour accompagner cette montée en puissance (une
voiture toutes les soixante secondes, 798 véhicules par jour),
Toyota vient de recruter 300 ouvriers supplémentaires, sous la
forme de contrats intérimaires. 250 d'entre eux devraient signer
un CDI en 2003.
L'accélération de la production s'explique par le succès
de la Yaris, modèle qui concurrence directement les Clio et autres
106. De janvier à octobre 2002, 165 000 Yaris ont ainsi été
vendues en Europe, principalement en Italie, en Angleterre et en France.
Mais Toyota, troisième constructeur automobile mondial, ne se
repose pas pour autant sur ses lauriers : «La philosophie fondamentale
du modèle toyotien, qui privilégie la "réduction
des coûts à volume constant" est qu'au fond rien n'est
jamais sûr», expliquent Robert Boyer et Michel Freyssenet,
chercheurs spécialistes du monde de l'automobile. «La
réduction des coûts (temps, salariés, capital, matières,
énergie) à volume constant est obtenue grâce à
la participation continue des salariés et des fournisseurs à
cet objectif. (
) Ce modèle industriel a assuré
une croissance exceptionnelle à Toyota (1).»
Les ouvriers sont chargés de veiller sur les intérêts
de «la grande famille Toyota» quitte à
sacrifier les leurs. Ils doivent en effet réaliser des économies
sur leurs propres postes de travail en participant au Kaïzen,
c'est-à-dire à «l'amélioration de la qualité,
de la productivité, de la sécurité et du prix de
revient (2)». À Onnaing comme sur
les autres sites du groupe, la course à la production est permanente
: il s'agit de faire toujours plus en toujours moins de temps. Depuis
son ouverture, l'usine vit au rythme des 35 heures, sur une base annuelle
de 1 600 heures avec un contigent de 90 heures supplémentaires.
Des chiffres à nuancer : la CGT comptabilise 39h10 de présence
imposée dans l'usine «pour 35 heures effectivement payées»
et dénonce la grande souplesse des horaires permise par l'accord
sur la RTT. Ouvrier soudeur chez Toyota depuis un an, Samuel Wechczinski, 21 ans,
détaille ses horaires : «Je travaille soit de 5h20 à
13h15 soit de 14h10 à 22h. Deux heures avant la fin du travail
d'équipe, la direction peut annoncer qu'elle nous retient en
"overtime"». L'"overtime", imaginé
pour rattraper les retards de production, peut durer de dix minutes
à une heure maximum. Il est payé avec un supplément
de 50% sur le salaire de base. «La direction peut aussi nous
imposer de venir travailler le samedi matin, du moment qu'elle prévient
le mercredi. Et ça arrive de plus en plus souvent
»
Ce samedi travaillé sera alors rémunéré
au taux de 25%. Cette flexibilité est mal vécue par les
ouvriers : «Souvent je rentre le soir épuisé,
raconte Samuel. Je n'ai même plus la force de me laver, je
suis cassé. La vie familiale se perd, on ne peut pas en profiter.
Alors, quand il faut aller travailler le samedi, on est sur les nerfs.
Avec la fatigue, ça ne fait pas bon ménage.»
Le samedi 19 octobre 2002, un carambolage a eu lieu sur la route menant
à l'usine d'Onnaing, à la hauteur de Denain, au petit
matin, à 4h40 exactement. La majorité des conducteurs
impliqués dans l'accident sont des salariés de Toyota.
«Plusieurs collègues de l'équipe du matin ont
été blessés, relève Eric Pecqueur.
Heureusement, il n'y a pas eu de mort. La véritable cause de
ce carambolage, c'est la fatigue. C'est la faute aux heures supplémentaires,
aux samedis obligatoires et aux horaires pourris.»
Autre motif de grogne pour les ouvriers, l'obligation de commencer la
journée de travail par cinq minutes de «communication».
Quoique rémunérées, celles-ci ne sont pas comptées
dans le temps officiel de travail : «Ces cinq minutes, reprend
Samuel, c'est l'équivalent de trois jours de repos sur l'année.
Forcément on compte
»
Consciente de l'exaspération provoquée par le recours
répété aux heures supplémentaires, la direction
de l'usine a décidé de réduire
les temps
de pause ! «C'est une façon de diminuer le temps passé
à l'usine, explique Samuel. L'équipe du matin a
deux pauses de 10 minutes et une pause d'une demi-heure pour manger.
L'après-midi, on a deux pauses de 8 minutes et une pause de 29
minutes pour manger. C'est calibré à la minute près.
De toute façon, le contrôle est permanent. C'est pire qu'à
l'armée. Souvent il y a un "casque rouge" (un chef
d'équipe) qui se met derrière moi avec un chronomètre
quand je travaille.» Lorsque Toyota s'est installée dans le Valenciennois, les médias
ont beaucoup glosé sur la difficulté qu'auraient les cadres
japonais à vivre dans un pays et une culture différents
des leurs. Mais ils ont souvent oublié que les ouvriers français
allaient eux aussi devoir s'adapter aux méthodes de la firme
Car Toyota est indissociable du «toyotisme». Théorisé
au cours des années 60, ce mode d'organisation du travail repose
sur la production «just in time» (juste à
temps). Pour économiser les coûts et les risques liés
à la gestion de stocks, l'usine achète les pièces
dont elle a besoin au moment précis où elle en a besoin.
De la même façon, elle vend ses voitures avant même
de les fabriquer. Cette production en temps réel impose aux ouvriers
une grande flexibilité : ils doivent quotidiennement vivre au
rythme du marché. Si celui-ci se porte bien, ils sont certains
de devoir faire des heures supplémentaires.
Autre invention du toyotisme, le «management by stress»
(sic !). L'effectif est divisé en groupes («teams»)
de cinq à huit ouvriers. Ces «team members» sont
cornaqués par un «team leader». Alors que dans les
usines qui appliquent le modèle fordiste, l'ouvrier ne doit rendre
compte que de sa production, à Toyota la responsabilité
est collective. Des objectifs de production sont régulièrement
fixés au groupe : si celui-ci les atteint, les «team members»
auront droit à un complément de salaire. En revanche,
en cas de défaillance, c'est tout le groupe qui voit ses primes
diminuer. Dans ces conditions, chacun travaille plus dur pour ne pas
léser son voisin. Et tout le monde surveille tout le monde
Intériorisée, la pression est permanente. De plus, les
ouvriers sont soumis à un impératif de qualité
très strict : il s'agit d'appliquer le «total quality
control».
Pourtant, qu'ils soient «team members» ou «team leaders»,
les salariés ne sont pas dupes. Alors que la direction affiche
sa volonté de les responsabiliser, ils savent qu'ils sont surtout
là pour exécuter les ordres. «Je dois faire 400
fois la même chose sur une journée, explique Samuel,
c'est au millimètre près, à la seconde près.
Je suis comme un robot, programmé pour produire. On me demande
un maximum pour une reconnaissance minimum.» Dans les
usines appliquant le toyotisme, l'accélération de la cadence
est telle que les ouvriers n'ont plus la possibilité de prendre
ponctuellement de l'avance pour souffler, fumer ou échanger quelques
mots avec un collègue.
En écoutant Samuel Wechczinski décrire son atelier de
soudure, on peut se demander si la sécurité et les conditions
de travail sont vraiment «une priorité constante»
dans l'usine Toyota d'Onnaing, comme l'affirmait son directeur début
2001. Il y a la saleté : «Je travaille avec un casque,
des lunettes, des manchettes, explique Samuel. Mais à
cause des poussières de soudure et du mastic, je suis tout le
temps sale. Tous les trois jours je peux jeter mes T-shirt, qui sont
troués.» Il y a le danger : «Je dois mettre,
même quand il fait chaud, deux T-shirt pour ne pas être
brûlé par les soudures.» Il y a la chaleur :
«L'été il fait 40°C dans l'atelier : il n'y
a pas de climatisation. Pour faire des économies, il n'y a pas
d'eau courante dans l'usine. Et les fontaines d'eau sont sales à
cause des soudures.» Et il y a le bruit : «À
côté de l'atelier, il y a les presses : c'est du bruit
sans arrêt.» Heures supplémentaires, problèmes de sécurité,
pression accrue, cadences infernales
Les motifs de mécontentement
sont nombreux dans l'usine. Pourtant, la révolte des ouvriers
reste sourde. Rares sont ceux qui osent exprimer leur mécontentement,
plus rares encore ceux qui osent revendiquer. Depuis son ouverture,
Toyota-Onnaing n'a encore jamais connu de conflit important. Une des
explications réside sans doute dans la moyenne d'âge des
ouvriers. Celle-ci s'élève, encadrement compris, à
28 ans. Comme le souligne Samuel, «il nous manque des Anciens
pour installer un rapport de force dans les ateliers. On part de zéro
avec des gens pour qui Toyota est le premier boulot. Ils ont peur de
le perdre s'ils dénoncent ce qui se passe. Ils n'osent même
pas lire un tract devant les chefs !» La jeunesse de
l'effectif a permis de rompre avec la tradition française du
syndicalisme ouvrier.
À Onnaing, la majorité des syndicats refuse d'ailleurs
d'entrer en guerre ouverte contre la direction. Force Ouvrière
proclame par exemple dans un tract récent (14/01/2003) : «Il
est facile de gesticuler en bas mais il faut savoir négocier
en haut !!!» Une manière à peine déguisée
de dénoncer le radicalisme de la CGT
Celle-ci fait figure
de mouton noir chez Toyota : «La CFDT et FO ont été
instrumentalisés par la direction, dénonce Éric
Pecqueur. La CGT, elle, s'est créée de manière
clandestine. Au début, j'étais seul. Aux dernières
élections des délégués du personnel, on
a fait 41%. Preuve qu'on progresse. La direction s'en inquiète
et multiplie les pressions et les menaces contre nous. Si on discute
avec les gars dans les ateliers, les chefs viennent les voir ensuite
pour leur faire peur. Et puis on est tous prévenus : l'augmentation
CGT, c'est 0% à vie.» Toyota applique à Onnaing les recettes qui ont fait son succès
au Japon, espérant remplacer la conscience de classe par la culture
d'entreprise. L'ouvrier de Toyota doit être solidaire de son patron,
et non des ouvriers des autres firmes. «[Le] présupposé
politique (et idéologique) [du toyotisme] est la destruction
d'un syndicalisme de classe capable de s'opposer à la logique
(et aux valeurs) du capital dans la production, écrit le professeur
de sociologie Giovanni Alves. [
] C'est un dispositif organisationnel
et idéologique qui tente d'affaiblir (voire d'anéantir)
le caractère conflictuel du travail au cur de la production
de capital. [Ce sont] des échecs ouvriers décisifs
qui ont rendu possible l'introduction d'une nouvelle organisation sociale
de la production (3).»
Après la seconde guerre mondiale, le Japon, en crise, est le
théâtre de luttes ouvrières radicales. Mais, dès
le milieu des années 50, les syndicats radicaux sont mis hors
jeu et remplacés par des syndicats «maisons» dociles.
Les entreprises automobiles prospèrent sur ce terreau. Ainsi,
à Toyota, syndicat et patronat signent en 1962 une Déclaration
commune qui affirme que «la direction et le syndicat essayent
ensemble de développer l'industrie automobile et, par là,
l'économie japonaise», que «le rapport patronat-syndicat
doit être fondé sur une confiance réciproque»,
que «la direction essaie d'améliorer les conditions
de travail en reconnaissant le fait que les ressources humaines sont
à l'origine de la prospérité de l'entreprise, tandis
que le syndicat coopère volontairement avec la direction en admettant
la nécessité d'élever la productivité de
l'entreprise (2).» Un consensus qui rend
inimaginable l'organisation d'une grève par le syndicat.
Le toyotisme, né par temps de crise, s'épanouit facilement
dans un contexte marqué par un chômage important. Ainsi,
dans le Nord-Pas-de-Calais, où la main d'uvre est abondante
: seuls 7% des dossiers de candidatures traités par l'antenne
spéciale créée par l'ANPE ont été
retenus par Toyota. La direction a l'embarras du choix quand elle veut
recruter
Conscients de leur chance, les «Toyotamen»
s'accrochent coûte que coûte à leur poste, quitte
à courber l'échine. (La moitié des salariés
de Toyota-Onnaing étaient au chômage avant l'ouverture
de l'usine.)
À l'inverse, lorsque le contexte social est plus favorable, l'entreprise
connaît des difficultés. Ainsi, au Japon, dans les années
90, «Toyota n'a pas réussi à recruter ou à
retenir le nombre de jeunes nécessaire, ceux-ci se détournant
du travail proposé en raison de sa dureté»,
relèvent les chercheurs Michel Freyssenet et Koïchi Shimizu.
«À force de tendre vers la production "au plus
juste", le système s'est privé de toute élasticité.
Ce faisant, il a rencontré ses limites d'acceptabilité
sociale. Les tensions sur le marché du travail se sont transformées
en crise du collectif de travail au sein de la firme. Comme souvent
en pareil cas, il n'était plus possible de faire simplement machine
arrière. C'est l'ensemble du système qu'il a fallu repenser
en plein boom de la demande (4).» Les dirigeants
de Toyota ont alors entrepris d'«humaniser le travail»
bel aveu en revalorisant l'individu face au groupe. Mais les
modifications introduites dans l'organisation du travail n'ont pas ébranlé
les fondements du toyotisme. Il y a tout juste trente ans, Les Éditions ouvrières
traduisaient du japonais Toyota, l'usine du désespoir
(5). Dans ce livre remarquable, Kamata Satoshi raconte
son expérience d'ouvrier saisonnier dans une usine du groupe,
de septembre 1972 à mars 1973. Cet artisan venu de la campagne
découvre avec horreur le travail à la chaîne («En
fait, si on ne fait pas l'expérience soi-même, on ne peut
pas comprendre») : «tous les mouvements sont à
faire machinalement, et il faut s'y habituer. On nous y habitue et on
fait en sorte qu'on y arrive. C'est là une contrainte absurde,
une espèce de par-cur machinal imposé au corps.
Il y a deux ou trois gars qui m'ont dit : "On est tellement habitué
qu'on pourrait y arriver en dormant". C'est ça, faire marcher
son corps inconsciemment, devenir soi-même une machine.»
Comme en écho, Robert Linhart décrit les mêmes impressions,
cinq ans plus tard, dans L'Établi (6)
: «Et quand l'usine ronronne, et que les fenwicks foncent dans
les allées, et que les ponts lâchent avec fracas leurs
carrosseries, et que les outils hurlent en cadence, et que, toutes les
quelques minutes, les chaînes crachent une nouvelle voiture que
happe le couloir roulant, quand tout cela marche tout seul et que le
vacarme cumulé de mille opérations répétées
sans interruption se répercute en permanence dans nos têtes,
nous nous souvenons que nous sommes des hommes, et combien nous sommes
plus fragiles que les machines. Frayeur du grain de sable.»
Le sable ne tient pas entre les doigts. Kamata Satoshi est frappé
par la rapidité avec laquelle son corps est usé par le
travail. En quelques phrases bouleversantes, il donne chair au concept
d'aliénation. «Il est 1 heure et demie du matin. J'ai
monté les marches du foyer jusqu'au troisième, je suis
rentré dans ma chambre, je me suis lavé le visage et j'ai
été stupéfait en me voyant dans la glace. Mon visage
n'a plus aucun éclat et mes yeux tout rougis ont des cernes noirs.
Je suis défiguré : un visage de vaincu. C'est pitoyable,
je m'écure moi-même. Combien de temps pourrai-je
durer ? Je ne suis plus sûr de rien. Pour le travail aussi, je
n'y arrive pas encore parfaitement. Ma vie consiste à me lever,
aller à l'usine, de nouveau dormir, traîner mon corps fatigué
pour arriver juste à temps au début du travail. Ma vie
n'est qu'une soumission à l'usine toute-puissante. Sans m'en
apercevoir, je me suis laissé avoir.» Effrayé
par sa propre passivité, Satoshi se révolte contre l'absence
de colère de ses collègues. Ceux-ci sont littéralement
enchaînés à leur travail : «Plus le travail
est rendu pénible, plus les ouvriers eux-mêmes sont robotisés».
De toute façon, l'apathie du syndicat les prive de tout horizon.
Puisqu'on ne peut pas lutter, si le travail devient trop dur, la seule
solution est de lâcher prise. D'abandonner son poste de travail,
de rentrer chez soi. «C'est dément ! On voit bien ici
comment l'ouvrier n'est qu'un moyen pour la recherche du rendement à
tout prix, un vulgaire outil pour rattraper le n°2 mondial. L'image
d'une voiture de course lancée à toute vitesse et rentrant
tout à coup avec un bruit effroyable dans une barrière
en se désintégrant en l'air me revient à l'esprit
»
Satoshi dresse un constat sans illusion sur l'issue que réserve
le travail en usine à la plupart de ses collègues : «Prenez
un jeune qui porte en lui toutes sortes de possibilités et enfermez-le
dans un travail où il a une seule chose à faire et il
sera stoppé dans son développement. Et dans la mesure
où il n'est qu'une force de travail obéissante, une espèce
de succédané humain, on lui assurera pour la forme une
certaine rétribution. Dans une telle société fermée
sur elle-même, c'est comme si on l'élevait pour le bouffer
après. La rationalisation du travail qui en est, en fait, le
morcellement, morcelle aussi l'homme lui-même et finalement c'est
sa personnalité elle-même qui est remodelée suivant
le bon vouloir de l'entreprise. On pourrait comparer cela à la
technique des greffes en chirurgie.»
Le temps a passé, pourtant le constat de Kamata Satoshi garde
toute sa pertinence. Aujourd'hui, les efforts de communication de Toyota
peinent à cacher ce qu'Éric Pecqueur résume en
un mot : «Toyota est toujours l'usine du désespoir». La frayeur du grain de sable / Sylvain Marcelli
Sylvain Marcelli , La frayeur du grain de sable © Les amis d'Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2003 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m.
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