|
Moulinex libère la femme, une lecture d'Ouvrière, de Franck Magloire (éditions de l'aube). Par Sylvain Marcelli
Elle ne voyait pas qui ça allait intéresser. «La
banalité, la vie d'usine, en parler
cela sonnait bizarre,
quelque chose d'inhabituel dans mon cas
deux vies, ai-je pensé,
celle qui passe en silence et celle qui se raconte avec des mots [
]
Je ne sais si la répétition des gestes est assez digne
pour en faire un roman
» Mais son fils, ce fils dont
elle est si fière, parce qu'il a réussi à s'affranchir
de l'hérédité ouvrière, a insisté.
Il a dit qu'il aurait les mots pour elle : «Laisse-toi aller,
parle, a-t-il ajouté, moi je mettrai par écrit
»
Nicole Magloire s'est laissé convaincre. Elle a sorti les photos
qu'elle garde toujours avec elle et a raconté à haute
voix sa vie chez Moulinex, de l'embauche en 1972 à la fermeture
de l'usine, trente ans après. Fidèle à la parole
donnée, son fils a respecté ses hésitations, ses
silences, sa pudeur. Les nombreux points de suspension qui émaillent
le texte en disent souvent autant que les mots.
En s'autorisant à parler, Nicole prend une revanche sur les «mots
bien comme il faut», trop beaux pour être honnêtes,
plaqués sur l'usine par ceux qui n'y travaillent pas. Dans le
journal de communication interne de l'entreprise, elle n'a jamais lu
«un seul mot réel qui puisse nous nommer en tant qu'ouvriers
»
Les tracts syndicaux, écrits dans une «langue soutenue
et à l'accent patronal», n'ont pas plus de portée
: «à se répéter, ces mots-là en
sont devenus suspects
» Pour contrer le mensonge des
discours préfabriqués, Nicole choisit la vérité
brute du récit. «Ce livre est l'occasion unique de comprendre
pour moi
d'abord
et de faire entendre
il est ma révolte sourde
et différée.» Le texte est un moyen de trouver
un sens à une vie qui est passé trop vite, sans laisser
le temps de réfléchir à ce qui se tramait. Ce fils
qui lui prête sa plume, elle l'a eu si tôt «un
cadeau du ciel auquel je ne m'étais pas préparée»
qu'elle n'a pas eu de jeunesse. Tout de suite il a fallu
gagner sa vie. Et les années se sont enchaînées.
En parlant à la première personne du singulier, Nicole
lutte contre ce pouvoir terrible qu'a l'usine d'effacer les identités,
d'anéantir l'individu, de le transformer en machine. Faisant
de la monotonie la règle, l'usine gomme les aspérités
de la vie. «L'usine a toujours été là
[
] Elle m'a rendue distante aux peines, aux drames que je vivais
en couple quand ce dernier battait de l'aile, aux faux espoirs et à
la peur de perdre mes enfants, elle m'a exhortée à poursuivre
[
] elle m'a rendue la vie plus commode par son uvre oublieuse
et répétitive
» Omnivore, ce monstre froid
mange les corps et les âmes, les «incorpore»
et les «digère». L'aliénation n'est
pas un mot creux : c'est une réalité. «L'usine
vit en nous, et nous vivons en elle».
Avant même d'entrer dans l'atelier, il faut laisser aux vestiaires
sa personnalité. L'individu se transforme physiquement, se prépare
au coït avec la machine : «mes bras tout contre se raidissent
jusqu'à la pointe de mes doigts, je m'emboîte d'un seul
tenant [
] c'est une mécanique régulière
qui se met en branle, tout mon métabolisme se met en droite ligne
de production, mes influx nerveux ne résistent que passivement,
je m'automatise, et ma colonne vertébrale se tord en avant afin
de suivre le mouvement en courbe qui se généralise
»
Une fois à la chaîne, il faut lutter pour prendre le rythme,
«j'ai beau connaître le boulot, avoir occupé presque
tous les postes de la boîte, je ne m'y fais toujours pas, cette
première heure ne s'apprend pas, elle s'apprivoise
».
Quand le rythme est pris, c'est parti pour une journée de travail,
«pschitt ! un deux, trois quatre cinq, six, sept, pschitt !
j'suis dans les temps, j'ai le bon tempo, un
, pschitt ! un deux,
trois quatre cinq, six, sept, pschitt !» Etc. Alors, même
les temps de pause se vivent au rythme de la chaîne : «la
fille réglée comme une horloge demande à être
remplacée afin de se rendre aux toilettes
au fil des journées
à enchaîner, certaines petites mains pissent de façon
régulière, la tournée des chiottes débute
et le compte à rebours est enclenché, deux minutes pour
dégrafer sa jupe, déboutonner son pantalon, et à
peine le temps de s'égoutter, il faut revenir s'atteler à
la tâche» Ce n'est pas un remake des Temps
modernes, c'est la vie quotidienne d'une ouvrière chez Moulinex.
«Et les horaires postés ont suivi le tempo imposé
du matin, 6 heures-8 heures, pause de dix minutes, 8 heures 10-11 heures,
pause de trente minutes, 11 heures 30-12 heures 30, pause de dix minutes,
12 heures 40-13 heures 45, les dix dernières à balayer
sa place, être à sa place, moins cinq, lentement redevenir
soi-même la machine à ses côtés, ensemble
à l'arrêt
et rebelote, d'après-midi, 14 heures-16
heures, pause de dix minutes, 16 heures 10-18 heures 30, pause de trente
minutes - 19 heures-20 heures 30, pause de dix minutes, 20 heures 40-21
heures 45, les dix dernières à balayer sa place, être
à sa place, moins cinq, lentement redevenir soi-même la
machine à ses côtés, ensemble à l'arrêt
une
semaine sur deux, tout ici marche en couple, se reproduit à l'identique,
l'étrange symétrie du temps découpé
» Heureusement, dans les rouages de cette machine implacable se glissent
parfois quelques grains de sable. Quand le rythme est pris, pschitt
! un deux, trois quatre cinq, six, sept, pschitt !, les gestes deviennent
mécaniques la pensée peut s'évader. «L'attention
peut facilement se relâcher, et les images venir toutes seules
: je refais ma vie
» Mais ces temps de répit sont
éphémères et ne rachètent pas une existence
: «Je ne peux malheureusement pas étirer la rêverie
de la sorte pendant huit heures
alors, pendant trente ans
ma vie est sans doute ailleurs
»
L'angoisse envahit alors l'ouvrière. Sentiment d'absurdité
: «Pourquoi suis-je ici moi aussi ? pour gagner ma vie, c'est
certain
j'ai souhaité trouver un appartement décent,
voulu l'équiper d'un canapé en simili cuir, d'une machine
à laver, d'un téléviseur grand-format, d'une cuisine
suffisamment pourvue en ustensiles et en appareils ménagers dont
la plupart viennent de ma propre usine
j'ai conquis l'ordinaire
les années passant, et j'ai rêvé au futur et au
confort d'objets supplémentaires que je pourrais acquérir
pour parfaire ce quotidien
comme tous, ouvriers ou pas
nous
autres, nous nous sommes laissé engloutir à notre façon,
emporter par leur miroitement, simplement nous ne sommes pas tombés
du bon côté de la vitrine
»
Or, cette vitrine paraît infranchissable : «peu ont forcé
la porte des bureaux». Entre les blouses blanches qui «ne
se salissent pas» et les blouses bleues dont la «misère»
est «rendue éclatante par la lumière blafarde
des globes de néon qui éclairent et radiographient l'ensemble
du personnel», il n'y a pas de communication. On se surveille,
c'est tout.
Pschitt ! un deux, trois quatre cinq, six, sept, pschitt ! Lancinante,
une question hante le récit : est-ce là une vie ? «En
poussant l'une de ces lourdes portes d'entrée vers l'atelier,
je repense à
comment as-tu pu tenir
remâche
une fois encore cette question que mon fils m'a posée plus précisément
: comment as-tu pu tenir trente ans sous un tel poids ?» Nicole Magloire parle au présent. Pourtant, l'usine a fermée.
Elle s'est arrêtée le 11 septembre 2001, «ce jour
où la mort n'avait plus de visages». La menace planait
sur le site depuis quelques années déjà. En 1996,
Moulinex avait licencié 200 personnes ; 500 en 1998 ; 1500 en
2000. Mais, confesse Nicole, «nous n'avions rien vu»
: «avec le recul, j'ai l'impression d'avoir collaboré,
d'avoir été une belle victime de l'engourdissement général
consentante
» En 2001, dernières charrettes :
l'entreprise met 4000 salariés à la porte (1).
Sobres et émouvantes, les dernières pages du livre témoignent
de la solidarité qui unit les salariés les plus résolus
à faire respecter leurs droits. Dans cet ultime combat (on n'ose
plus parler de lutte finale), il s'agit de «chanter pour ne
pas casser, hurler pour ne pas écharper, brûler pour ne
pas tout incendier
». Et puis surtout «se serrer
les coudes autour des tablées improvisées dans la cour
de l'usine, quand le soleil de l'arrière-saison s'épanchait
encore sur nous en se donnant des faux airs de printemps
»
Nicole Magloire raconte la bataille de Moulinex, et en écho on
entend les clameurs d'autres combats, de Michelin à Cellatex
en passant par Metaleurop.
Un jour, tout est vraiment fini. «Après neuf semaines
d'usure, il fut voté par l'ensemble des personnels la levée
du siège de l'usine contre la promesse d'une prime additionnelle,
d'un montant équivalent à une année de salaire
pour plus de trente ans de maison
» Les nouveaux chômeurs
reçoivent un courrier du PDG de Moulinex qui leur souhaite «bon
courage et bonne chance». «Certains n'avaient pas
osé l'ouvrir, ils savaient, d'autres roulaient la lettre sur
elle-même et la brûlaient sans commentaires
le silence
avait repris le dessus
»
Alors, on sait qu'on ne reviendra plus. Il faut se résoudre à
porter le deuil. «Je n'ai jamais vraiment quitté l'usine,
une partie de moi est restée sur le parking, elle s'est immobilisée
entre les trois bandes blanches du stationnement en épi
elle y repose silencieuse, gisant encore aujourd'hui au beau milieu
de toutes ces places ordinaires et de ces voitures au point mort
»
Au dos du livre, il y a cette épitaphe : «Nicole Magloire,
ouvrière chez Moulinex, 1972-2002.»
Moulinex libère la femme, une lecture d'Ouvrière,
un livre de Franck Magloire.
Sylvain
Marcelli , Moulinex libère la femme
© Les amis d'Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2003 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m.
|
||||||||