Franck Magloire,
Ouvrière,
éd. de l'aube,
162 pages, 13.50 euros

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lle ne voyait pas qui ça allait intéresser. «La banalité, la vie d'usine, en parler… cela sonnait bizarre, quelque chose d'inhabituel dans mon cas… deux vies, ai-je pensé, celle qui passe en silence et celle qui se raconte avec des mots […] Je ne sais si la répétition des gestes est assez digne pour en faire un roman…» Mais son fils, ce fils dont elle est si fière, parce qu'il a réussi à s'affranchir de l'hérédité ouvrière, a insisté. Il a dit qu'il aurait les mots pour elle : «Laisse-toi aller, parle, a-t-il ajouté, moi je mettrai par écrit…»
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Nicole Magloire s'est laissé convaincre. Elle a sorti les photos qu'elle garde toujours avec elle et a raconté à haute voix sa vie chez Moulinex, de l'embauche en 1972 à la fermeture de l'usine, trente ans après. Fidèle à la parole donnée, son fils a respecté ses hésitations, ses silences, sa pudeur. Les nombreux points de suspension qui émaillent le texte en disent souvent autant que les mots.
En s'autorisant à parler, Nicole prend une revanche sur les «mots bien comme il faut», trop beaux pour être honnêtes, plaqués sur l'usine par ceux qui n'y travaillent pas. Dans le journal de communication interne de l'entreprise, elle n'a jamais lu «un seul mot réel qui puisse nous nommer en tant qu'ouvriers…» Les tracts syndicaux, écrits dans une «langue soutenue et à l'accent patronal», n'ont pas plus de portée : «à se répéter, ces mots-là en sont devenus suspects…» Pour contrer le mensonge des discours préfabriqués, Nicole choisit la vérité brute du récit.

«Ce livre est l'occasion unique de comprendre… pour moi d'abord… et de faire entendre… il est ma révolte sourde et différée.» Le texte est un moyen de
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trouver un sens à une vie qui est passé trop vite, sans laisser le temps de réfléchir à ce qui se tramait. Ce fils qui lui prête sa plume, elle l'a eu si tôt — «un cadeau du ciel auquel je ne m'étais pas préparée» — qu'elle n'a pas eu de jeunesse. Tout de suite il a fallu gagner sa vie. Et les années se sont enchaînées.
En parlant à la première personne du singulier, Nicole lutte contre ce pouvoir terrible qu'a l'usine d'effacer les identités, d'anéantir l'individu, de le transformer en machine. Faisant de la monotonie la règle, l'usine gomme les aspérités de la vie. «L'usine a toujours été là […] Elle m'a rendue distante aux peines, aux drames que je vivais en couple quand ce dernier battait de l'aile, aux faux espoirs et à la peur de perdre mes enfants, elle m'a exhortée à poursuivre […] elle m'a rendue la vie plus commode par son œuvre oublieuse et répétitive…» Omnivore, ce monstre froid mange les corps et les âmes, les «incorpore» et les «digère». L'aliénation n'est pas un mot creux : c'est une réalité. «L'usine vit en nous, et nous vivons en elle».
Avant même d'entrer dans l'atelier, il faut laisser aux vestiaires sa personnalité. L'individu se transforme physiquement, se prépare au coït avec la
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machine : «mes bras tout contre se raidissent jusqu'à la pointe de mes doigts, je m'emboîte d'un seul tenant […] c'est une mécanique régulière qui se met en branle, tout mon métabolisme se met en droite ligne de production, mes influx nerveux ne résistent que passivement, je m'automatise, et ma colonne vertébrale se tord en avant afin de suivre le mouvement en courbe qui se généralise…»
Une fois à la chaîne, il faut lutter pour prendre le rythme, «j'ai beau connaître le boulot, avoir occupé presque tous les postes de la boîte, je ne m'y fais toujours pas, cette première heure ne s'apprend pas, elle s'apprivoise…». Quand le rythme est pris, c'est parti pour une journée de travail, «pschitt ! un deux, trois quatre cinq, six, sept, pschitt ! j'suis dans les temps, j'ai le bon tempo, un…, pschitt ! un deux, trois quatre cinq, six, sept, pschitt !» Etc. Alors, même les temps de pause se vivent au rythme de la chaîne : «la fille réglée comme une horloge demande à être remplacée afin de se rendre aux toilettes… au fil des journées à enchaîner, certaines petites mains pissent de façon régulière, la tournée des chiottes débute et le compte à rebours est
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enclenché, deux minutes pour dégrafer sa jupe, déboutonner son pantalon, et à peine le temps de s'égoutter, il faut revenir s'atteler à la tâche» Ce n'est pas un remake des Temps modernes, c'est la vie quotidienne d'une ouvrière chez Moulinex.
«Et les horaires postés ont suivi le tempo imposé… du matin, 6 heures-8 heures, pause de dix minutes, 8 heures 10-11 heures, pause de trente minutes, 11 heures 30-12 heures 30, pause de dix minutes, 12 heures 40-13 heures 45, les dix dernières à balayer sa place, être à sa place, moins cinq, lentement redevenir soi-même la machine à ses côtés, ensemble à l'arrêt… et rebelote, d'après-midi, 14 heures-16 heures, pause de dix minutes, 16 heures 10-18 heures 30, pause de trente minutes - 19 heures-20 heures 30, pause de dix minutes, 20 heures 40-21 heures 45, les dix dernières à balayer sa place, être à sa place, moins cinq, lentement redevenir soi-même la machine à ses côtés, ensemble à l'arrêt…une semaine sur deux, tout ici marche en couple, se reproduit à l'identique, l'étrange symétrie du temps découpé…»

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Heureusement, dans les rouages de cette machine implacable se glissent parfois quelques grains de sable. Quand le rythme est pris, pschitt ! un deux, trois quatre cinq, six, sept, pschitt !, les gestes deviennent mécaniques — la pensée peut s'évader. «L'attention peut facilement se relâcher, et les images venir toutes seules : je refais ma vie…» Mais ces temps de répit sont éphémères et ne rachètent pas une existence : «Je ne peux malheureusement pas étirer la rêverie de la sorte pendant huit heures… alors, pendant trente ans… ma vie est sans doute ailleurs…»
L'angoisse envahit alors l'ouvrière. Sentiment d'absurdité : «Pourquoi suis-je ici moi aussi ? pour gagner ma vie, c'est certain… j'ai souhaité trouver un appartement décent, voulu l'équiper d'un canapé en simili cuir, d'une machine à laver, d'un téléviseur grand-format, d'une cuisine suffisamment pourvue en ustensiles et en appareils ménagers dont la plupart viennent de ma propre usine… j'ai conquis l'ordinaire les années passant, et j'ai rêvé au futur et au confort d'objets supplémentaires que je pourrais acquérir pour parfaire ce quotidien… comme tous, ouvriers ou pas… nous autres, nous nous
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sommes laissé engloutir à notre façon, emporter par leur miroitement, simplement nous ne sommes pas tombés du bon côté de la vitrine…»
Or, cette vitrine paraît infranchissable : «peu ont forcé la porte des bureaux». Entre les blouses blanches qui «ne se salissent pas» et les blouses bleues dont la «misère» est «rendue éclatante par la lumière blafarde des globes de néon qui éclairent et radiographient l'ensemble du personnel», il n'y a pas de communication. On se surveille, c'est tout.
Pschitt ! un deux, trois quatre cinq, six, sept, pschitt ! Lancinante, une question hante le récit : est-ce là une vie ? «En poussant l'une de ces lourdes portes d'entrée vers l'atelier, je repense à… comment as-tu pu tenir… remâche une fois encore cette question que mon fils m'a posée plus précisément : comment as-tu pu tenir trente ans sous un tel poids ?»

Nicole Magloire parle au présent. Pourtant, l'usine a fermée. Elle s'est arrêtée le 11 septembre 2001, «ce jour où la mort n'avait plus de visages». La menace planait sur le site depuis quelques années déjà. En 1996, Moulinex avait licencié
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200 personnes ; 500 en 1998 ; 1500 en 2000. Mais, confesse Nicole, «nous n'avions rien vu» : «avec le recul, j'ai l'impression d'avoir collaboré, d'avoir été une belle victime de l'engourdissement général… consentante…» En 2001, dernières charrettes : l'entreprise met 4000 salariés à la porte (1).
Sobres et émouvantes, les dernières pages du livre témoignent de la solidarité qui unit les salariés les plus résolus à faire respecter leurs droits. Dans cet ultime combat (on n'ose plus parler de lutte finale), il s'agit de «chanter pour ne pas casser, hurler pour ne pas écharper, brûler pour ne pas tout incendier…». Et puis surtout «se serrer les coudes autour des tablées improvisées dans la cour de l'usine, quand le soleil de l'arrière-saison s'épanchait encore sur nous en se donnant des faux airs de printemps…» Nicole Magloire raconte la bataille de Moulinex, et en écho on entend les clameurs d'autres combats, de Michelin à Cellatex en passant par Metaleurop.
Un jour, tout est vraiment fini. «Après neuf semaines d'usure, il fut voté par l'ensemble des personnels la levée du siège de l'usine contre la promesse d'une prime additionnelle, d'un montant équivalent à une année de salaire pour
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plus de trente ans de maison…» Les nouveaux chômeurs reçoivent un courrier du PDG de Moulinex qui leur souhaite «bon courage et bonne chance». «Certains n'avaient pas osé l'ouvrir, ils savaient, d'autres roulaient la lettre sur elle-même et la brûlaient sans commentaires… le silence avait repris le dessus…»
Alors, on sait qu'on ne reviendra plus. Il faut se résoudre à porter le deuil. «Je n'ai jamais vraiment quitté l'usine, une partie de moi est restée sur le parking, elle s'est immobilisée entre les trois bandes blanches du stationnement en épi… elle y repose silencieuse, gisant encore aujourd'hui au beau milieu de toutes ces places ordinaires et de ces voitures au point mort…» Au dos du livre, il y a cette épitaphe : «Nicole Magloire, ouvrière chez Moulinex, 1972-2002.»

Moulinex libère la femme, une lecture d'Ouvrière, un livre de Franck Magloire.
Par Sylvain Marcelli


(1) D'après le magazine Capital (janvier 2002), Moulinex avait reçu en 1997, à l'occasion de l'accord sur la réduction du temps de travail, 50 millions d'euros de l'Etat, contre un simple engagement de modération en matière de suppression d'effectifs.
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