Nicole Magloire s'est laissé convaincre. Elle a sorti les photos
qu'elle garde toujours avec elle et a raconté à haute voix
sa vie chez Moulinex, de l'embauche en 1972 à la fermeture de l'usine,
trente ans après. Fidèle à la parole donnée,
son fils a respecté ses hésitations, ses silences, sa pudeur.
Les nombreux points de suspension qui émaillent le texte en disent
souvent autant que les mots.
En s'autorisant à parler, Nicole prend une revanche sur les «mots
bien comme il faut», trop beaux pour être honnêtes,
plaqués sur l'usine par ceux qui n'y travaillent pas. Dans le journal
de communication interne de l'entreprise, elle n'a jamais lu «un
seul mot réel qui puisse nous nommer en tant qu'ouvriers
»
Les tracts syndicaux, écrits dans une «langue soutenue
et à l'accent patronal», n'ont pas plus de portée
: «à se répéter, ces mots-là en sont
devenus suspects
» Pour contrer le mensonge des discours
préfabriqués, Nicole choisit la vérité brute
du récit. «Ce livre est l'occasion unique de comprendre
pour moi d'abord
et de faire entendre
il est ma révolte
sourde et différée.» Le texte est un moyen de
trouver un sens à une vie qui est passé trop vite, sans laisser le temps de réfléchir à ce qui se tramait. Ce fils qui lui prête sa plume, elle l'a eu si tôt «un cadeau du ciel auquel je ne m'étais pas préparée» qu'elle n'a pas eu de jeunesse. Tout de suite il a fallu gagner sa vie. Et les années se sont enchaînées. En parlant à la première personne du singulier, Nicole
lutte contre ce pouvoir terrible qu'a l'usine d'effacer les identités,
d'anéantir l'individu, de le transformer en machine. Faisant
de la monotonie la règle, l'usine gomme les aspérités
de la vie. «L'usine a toujours été là
[
] Elle m'a rendue distante aux peines, aux drames que je
vivais en couple quand ce dernier battait de l'aile, aux faux espoirs
et à la peur de perdre mes enfants, elle m'a exhortée
à poursuivre [
] elle m'a rendue la vie plus commode
par son uvre oublieuse et répétitive
»
Omnivore, ce monstre froid mange les corps et les âmes, les
«incorpore» et les «digère».
L'aliénation n'est pas un mot creux : c'est une réalité.
«L'usine vit en nous, et nous vivons en elle».
Avant même d'entrer dans l'atelier, il faut
laisser aux vestiaires sa personnalité. L'individu se transforme
physiquement, se prépare au coït avec la
machine : «mes bras tout contre se raidissent jusqu'à la pointe de mes doigts, je m'emboîte d'un seul tenant [ ] c'est une mécanique régulière qui se met en branle, tout mon métabolisme se met en droite ligne de production, mes influx nerveux ne résistent que passivement, je m'automatise, et ma colonne vertébrale se tord en avant afin de suivre le mouvement en courbe qui se généralise » Une fois à la chaîne, il faut lutter
pour prendre le rythme, «j'ai beau connaître le boulot,
avoir occupé presque tous les postes de la boîte, je ne m'y
fais toujours pas, cette première heure ne s'apprend pas, elle
s'apprivoise
». Quand le rythme est pris, c'est parti pour
une journée de travail, «pschitt ! un deux, trois quatre
cinq, six, sept, pschitt ! j'suis dans les temps, j'ai le bon tempo, un
,
pschitt ! un deux, trois quatre cinq, six, sept, pschitt !»
Etc. Alors, même les temps de pause se vivent au rythme de la chaîne
: «la fille réglée comme une horloge demande à
être remplacée afin de se rendre aux toilettes
au fil
des journées à enchaîner, certaines petites mains
pissent de façon régulière, la tournée des
chiottes débute et le compte à rebours est
enclenché, deux minutes pour dégrafer sa jupe, déboutonner son pantalon, et à peine le temps de s'égoutter, il faut revenir s'atteler à la tâche» Ce n'est pas un remake des Temps modernes, c'est la vie quotidienne d'une ouvrière chez Moulinex. «Et les horaires postés ont suivi le tempo imposé
du matin, 6 heures-8 heures, pause de dix minutes, 8 heures 10-11
heures, pause de trente minutes, 11 heures 30-12 heures 30, pause
de dix minutes, 12 heures 40-13 heures 45, les dix dernières
à balayer sa place, être à sa place, moins cinq,
lentement redevenir soi-même la machine à ses côtés,
ensemble à l'arrêt
et rebelote, d'après-midi,
14 heures-16 heures, pause de dix minutes, 16 heures 10-18 heures
30, pause de trente minutes - 19 heures-20 heures 30, pause de dix
minutes, 20 heures 40-21 heures 45, les dix dernières à
balayer sa place, être à sa place, moins cinq, lentement
redevenir soi-même la machine à ses côtés,
ensemble à l'arrêt
une semaine sur deux, tout ici
marche en couple, se reproduit à l'identique, l'étrange
symétrie du temps découpé
»
Heureusement, dans les rouages de cette machine implacable se glissent
parfois quelques grains de sable. Quand le rythme est pris, pschitt !
un deux, trois quatre cinq, six, sept, pschitt !, les gestes deviennent
mécaniques la pensée peut s'évader. «L'attention
peut facilement se relâcher, et les images venir toutes seules :
je refais ma vie
» Mais ces temps de répit sont
éphémères et ne rachètent pas une existence
: «Je ne peux malheureusement pas étirer la rêverie
de la sorte pendant huit heures
alors, pendant trente ans
ma vie est sans doute ailleurs
»
L'angoisse envahit alors l'ouvrière. Sentiment
d'absurdité : «Pourquoi suis-je ici moi aussi ? pour gagner
ma vie, c'est certain
j'ai souhaité trouver un appartement
décent, voulu l'équiper d'un canapé en simili cuir,
d'une machine à laver, d'un téléviseur grand-format,
d'une cuisine suffisamment pourvue en ustensiles et en appareils ménagers
dont la plupart viennent de ma propre usine
j'ai conquis l'ordinaire
les années passant, et j'ai rêvé au futur et au confort
d'objets supplémentaires que je pourrais acquérir pour parfaire
ce quotidien
comme tous, ouvriers ou pas
nous autres, nous
nous
sommes laissé engloutir à notre façon, emporter par leur miroitement, simplement nous ne sommes pas tombés du bon côté de la vitrine » Or, cette vitrine
paraît infranchissable : «peu ont forcé la porte
des bureaux». Entre les blouses blanches qui «ne se
salissent pas» et les blouses bleues dont la «misère»
est «rendue éclatante par la lumière blafarde des
globes de néon qui éclairent et radiographient l'ensemble
du personnel», il n'y a pas de communication. On se surveille,
c'est tout.
Pschitt ! un deux, trois quatre cinq, six, sept, pschitt ! Lancinante,
une question hante le récit : est-ce là une vie ? «En
poussant l'une de ces lourdes portes d'entrée vers l'atelier,
je repense à
comment as-tu pu tenir
remâche
une fois encore cette question que mon fils m'a posée plus
précisément : comment as-tu pu tenir trente ans sous
un tel poids ?» Nicole Magloire parle au présent. Pourtant,
l'usine a fermée. Elle s'est arrêtée le 11 septembre
2001, «ce jour où la mort n'avait plus de visages».
La menace planait sur le site depuis quelques années déjà.
En 1996, Moulinex avait licencié
200 personnes ; 500 en 1998 ; 1500 en 2000. Mais, confesse Nicole, «nous n'avions rien vu» : «avec le recul, j'ai l'impression d'avoir collaboré, d'avoir été une belle victime de l'engourdissement général consentante » En 2001, dernières charrettes : l'entreprise met 4000 salariés à la porte (1). Sobres et émouvantes, les dernières pages du livre témoignent
de la solidarité qui unit les salariés les plus résolus
à faire respecter leurs droits. Dans cet ultime combat (on
n'ose plus parler de lutte finale), il s'agit de «chanter
pour ne pas casser, hurler pour ne pas écharper, brûler
pour ne pas tout incendier
». Et puis surtout «se
serrer les coudes autour des tablées improvisées dans
la cour de l'usine, quand le soleil de l'arrière-saison s'épanchait
encore sur nous en se donnant des faux airs de printemps
»
Nicole Magloire raconte la bataille de Moulinex, et en écho
on entend les clameurs d'autres combats, de Michelin à Cellatex
en passant par Metaleurop.
Un jour, tout est vraiment fini. «Après
neuf semaines d'usure, il fut voté par l'ensemble des personnels
la levée du siège de l'usine contre la promesse d'une prime
additionnelle, d'un montant équivalent à une année
de salaire pour
plus de trente ans de maison » Les nouveaux chômeurs reçoivent un courrier du PDG de Moulinex qui leur souhaite «bon courage et bonne chance». «Certains n'avaient pas osé l'ouvrir, ils savaient, d'autres roulaient la lettre sur elle-même et la brûlaient sans commentaires le silence avait repris le dessus » Alors, on sait qu'on ne reviendra plus. Il faut se
résoudre à porter le deuil. «Je n'ai jamais vraiment
quitté l'usine, une partie de moi est restée sur le parking,
elle s'est immobilisée entre les trois bandes blanches du stationnement
en épi
elle y repose silencieuse, gisant encore aujourd'hui
au beau milieu de toutes ces places ordinaires et de ces voitures au point
mort
» Au dos du livre, il y a cette épitaphe :
«Nicole Magloire, ouvrière chez Moulinex, 1972-2002.»
Moulinex libère la femme, une lecture d'Ouvrière,
un livre de Franck Magloire. (1) D'après le magazine Capital (janvier 2002), Moulinex avait reçu en 1997, à l'occasion de l'accord sur la réduction du temps de travail, 50 millions d'euros de l'Etat, contre un simple engagement de modération en matière de suppression d'effectifs.
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