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Cet entretien s'inscrit dans le cadre du partenariat entre Inventaire/Invention et Ecrivains en Seine-Saint-Denis, un programme du Département du même nom.
Il préfigure le site réalisé par I/I à l'occasion de la résidence de Suzanne Doppelt dans le ville de Stains (93), site qui vous sera proposé dans les prochains jours.

 

 

Les fantômes sont là, partout

Entretien avec Suzanne Doppelt (propos recueillis par Xavier Person)



Partons du titre, Quelque chose cloche. Quelque chose cloche dans les choses ? Dans la nature des choses ? Votre travail me paraît tourner autour, peut-être, du souvenir d'une leçon de choses enfantines, d'un désir ancien d'expliquer les choses.

En effet, même quand il ne s'agit pas de travailler directement l'idée de l'Encyclopédie, comme j'ai pu le faire récemment à Royaumont, puis à Stains, je retombe toujours sur quelque chose qui travaille cette question. Dans Totem, par exemple, je me retrouve à faire des divisions, des classifications thématiques qui ont à voir avec l'entreprise encyclopédique. Pourquoi cette fascination ? Dans un premier temps, il y a quelque chose de rassurant, au sens où chaque chose dans l'Encyclopédie trouve sa place, dans une classification en quelque sorte infinie. C'est tout d'abord assez excitant, mais finalement de plus en plus abstrait, comme si cette chose que l'on pensait maîtriser, appréhender, se mettait à trembler, à perdre complètement de sa réalité. De rassurant, cela devient inquiétant, au sens de l'inquiétante étrangeté. Comme le dit Roland Barthes, l'Encyclopédie fabrique quelque chose de proprement déraisonnable, alors que c'est la raison qui est en branle. Totem avec sa matière pseudo ethnologique et Quelque chose cloche avec la philosophie des présocratiques, laquelle s'intéresse à des choses encore très matérielles, c'est toujours du même passage qu'il s'agit, de l'objet trivial à quelque chose de plus abstrait, de plus incertain, plus indéterminé.

Ce n'est pas toujours aussi quelque chose qui renvoie du côté de l'enfance, du primitif, dans sa dimension magique ou poétique ?

Si, certainement. En tout cas, les fragments des philosophes présocratiques renvoient à une enfance de la pensée rationnelle. C'est un cheminement très hésitant et compliqué qui va du mythe à la réflexion. Ces pensées qui se tiennent sur un fil, entre le trivial, le familier, le prosaïque, le somptueux et le sublime et qui tentent de comprendre, entre autres choses, le monde extérieur, ont, je trouve, une dimension magique. C'est ce qui m'a avant tout fascinée et intéressée. Empédocle était considéré comme un poète par Horace et comme un philosophe par Aristote.

Regardant vos photographies, on pourrait se demander : " c'est quoi cette chose ? ", comme face à une matérialité improbable, qui renverrait à une sensation indécise.

L'image est là comme une autre tentative de présenter un objet qui est " imprésentable ". De rendre compte de quelque chose mais pour la brouiller. Pour rendre cet objet de plus en plus indécis, avec des bords flous, une échelle incertaine. Comme autant de tentatives pour cerner un objet et dire que cet objet est " incernable " : on ne le voit jamais que sous un angle. Il n'y a pas de vérité de l'objet. En effet, les viscosités, les apparences gélatineuses incertaines participent de ça, tout comme les motifs géométriques. J'ai de plus en plus de mal à ne pas troubler, déranger les objets.


Certaines images montrent comme des angles vides, des angles morts.

Beaucoup de photographies dans Quelque chose cloche proposent des objets en suspension, assez improbables, dont on ne reconnaît pas toujours la matière, tout comme les mouches de La 4è des plaies vole. Pour aboutir à ces objets flottants, j'ai besoin d'en passer par des descriptions qui tentent de cerner ces objets. Mes séries, sur le culte des âmes du Purgatoire et le lotto à Naples, ou sur la magie en Corse, partent d'un travail très précis de documentation, d'un matériau accumulé, que j'utilise ensuite à ma manière mais tout en le respectant toujours.

La philosophie présocratique, tout autant que l'Encyclopédie, se constituent pour en vous en savoirs troués, en " miettes philosophiques ".

Oui, dans les deux cas il y a des lacunes. La pensée des Présocratiques nous parvient avec des pertes énormes, nous n'avons plus que des traces, des résidus, et avec des incertitudes dans les traductions. Pour l'Encyclopédie, l'idée m'est venue à partir d'un vol commis il y a une vingtaine d'années à Royaumont, lors duquel toutes les planches ont disparu. Mon travail a consisté à m'inspirer et à jouer avec ces planches, ce que j'ai continué à Stains, d'autant plus que le projet se faisait avec une bibliothèque. J'ai pu ainsi, puisque l'Encyclopédie décrit les différents métiers, associer certaines planches à la réalité de Stains, autour des maraîchers, serruriers, tourneurs, couturiers, ferrailleurs.. Ce n'était pas évident, a priori, de trouver des équivalences, mais, par exemple, je me suis aperçu en cherchant à y faire des images que Stains était une ville très fleurie… et qu'on y trouvait de très beaux carrelages ! Alors qu'au départ je pensais ne trouver aucune matière photographique, je me suis rendu compte du contraire, en fouillant, en revenant souvent fouiller, en détournant. C'est souvent ainsi que ça se passe, où que je me trouve. C'est toujours une question de temps et d'insistance : je prends assez peu de photos, mais je passe du temps à fouiller.

Peut-on dès lors parler d'un travail archéologique ?

Oui, en un certain sens. Je fouille les différentes strates, celles des lieux et aussi celles de la mémoire, qui fonctionne ou pas. D'ailleurs je préfère les ratées. En fait, je traque les fantômes.

On imagine un travail de mise en scène à chaque fois.

Oui, le travail se fait en partie à la prise de vue, mais essentiellement au laboratoire. C'est vrai qu'il s'agit souvent pour moi de combinaisons d'objets, d'installations, même si cela reste de la photo. Je pars d'une vague idée au départ, la chose se fabrique au fur et à mesure, sans que je sache exactement ce que je vais avoir. Puis je bricole, beaucoup, lorsque je fais les tirages, c'est ce qui m'intéresse peut-être le plus, avec la phase de documentation au départ. Au final, je suis surprise moi-même par des choses auxquelles je n'avais pas pensé. J'utilise tout : mes incompétences, le hasard, les accidents, etc.

Le travail sur le texte ne doit pas être très différent.

En effet, il s'agit souvent d'un travail d'agencement. Par exemple, dans Quelque chose cloche, j'essaie de partir d'un fragment et de voir autour ce que je peux construire, assemblant un mélange d'écriture, de citations personnelles, comme si tout se combinait, les images, le texte. Mon idée est celle d'un réservoir considérable où puiser. C'est la raison pour laquelle les images, les phrases reviennent d'un livre à l'autre, modifiées, réagencées autrement. Cela m'amuse de voir comment une image ou une phrase peuvent changer de nature dans un autre contexte. Cela rejoint la question du lieu où l'on regarde, du point où l'on se trouve. " On voit bien mieux un objet en le regardant de travers plutôt que de face ", c'est écrit dans Quelque chose cloche.

Diriez-vous que vous écrivez de travers plutôt que de face ? Qu'est-ce que cela pourrait vouloir dire, une écriture de travers ?

Peut-être, alors au sens où regarder de travers signifie regarder avec suspicion, mais une suspicion sans contenu, et agir à tort et à travers. Mais quant à qualifier vraiment une écriture de travers, je ne saurais pas trop.


Ce travail de transformation, cela évoque le fonctionnement du rêve.

Oui, et aussi le côté obsessionnel, ces retours, comme ceux, incessants des mouches. Ces toutes petites bêtes qui sont de véritables figures du harcèlement. C'est pour ça que j'ai voulu leur rendre hommage dans La 4è des plaies vole. Ou comme dans l'inconscient, cela se construit par strates, les strates archéologiques évoquées plus haut : les inférieures demeurent et informent le reste et parfois le reste réinforme les couches inférieures. Les fantômes sont là, partout. Et tout n'est que métamorphose incessante, hybridation.


Suzanne Doppelt est écrivain et photographe. Elle est notamment l'auteur de Quelque chose cloche, POL, 2004 et de La 4ème des plaies vole, Inventaire/Invention éd. 2004. (cf. index des auteurs). Sa lecture de Quelque chose cloche et de la 4ème des plaies vole est disponible sur le cédérom Panoptic, un panorama de la poésie contemporaine, I/I éd. 2004 (vente en librairie et sur le site)

Xavier Person est écrivain et critique littéraire. Il tient une chronique dans le Matricule des Anges.


Suzanne Doppelt - Xavier Person /Les fantômes sont là, partout.
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Entretien
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