|
|
||||||||||
1) Comment avez-vous rencontré Désiré Nisard ? Dans Scalps (Fata Morgana, 2004), apparaît un personnage « professeur d'électrotechnique au lycée Désiré Nisard ». Auriez-vous rencontré ce nom par hasard et entrepris des recherches au sujet de son propriétaire ?
2) J'aimerais vous interroger sur la façon dont vous concevez et composez vos livres : Ecrivez-vous à partir d'une phrase initiale, de laquelle la suite découlerait, ou bien pensez-vous vos livres davantage en terme de plan, les phrases venant « après » ? Le plus souvent, c'est un engagement à corps perdu, droit devant dans l'espace infiniment ouvert du songe et de la spéculation, et l'envie d'en découdre là, sur ce terrain à moi propice, avec le principe de réalité. Un thème, une idée, une phrase, et c'est parti, il y a une logique à l'uvre dans la langue, je vais la faire jouer pour moi contre les buts qu'elle sert ordinairement, profiter du rail lisse et bien huilé de ce tortillard pour lancer ma fusée. En revanche, à l'exception des Absences du capitaine Cook et de La Nébuleuse du Crabe (prolongée d'ailleurs dans Un Fantôme ), conçus ceux-là comme des livres possiblement infinis, il me semble que mes récits ne pourraient se poursuivre au-delà de leur terme, soudain c'est terminé, matière épuisée, figure achevée. Ils se construisent du coup comme rétrospectivement. Dans Préhistoire ou Démolir Nisard, le dénouement ordonne le récit, exactement selon les termes de Malraux : la mort change la vie en destin. Vrai aussi que le geste ne s'interrompt pas et que le livre suivant naît dans l'élan.
3) Dans Au plafond, le peintre Kolski donne une leçon sur la représentation : « Pour peindre un coquelicot, la dernière couleur à utiliser est évidemment le rouge, n'importe quelle autre couleur bien comprise conviendra davantage. (
) Et quant à ceux qui peignent le coquelicot rouge, reprend Kolski, ils arrivent de toute façon trop tard, le travail a été fait, c'est écraser à coups de poing le nez du clown. » Démolir Nisard, n'est-ce pas écraser à coups de poing le nez du clown ?
4) Certains ont pu trouver la « démolition » de Nisard un peu vaine, ou manquée, puisqu'elle aboutit à la résurrection d'un personnage oublié de tous hormis de quelques vieux sorbonnards qui trouvent bon de lui consacrer un colloque à l'occasion du bicentenaire de sa naissance. Avez-vous fait exprès de publier ce portrait charge cette année-ci ? Votre livre contribue en effet à la célébration du bicentenaire
5) Dans L'uvre postume de Thomas Pilaster, vous écrivez : « La poésie est éventée dans le poème qui l'annonce et la dénonce, comme une carafe signale un point d'eau. Je la préfère hors du poème, rendue à la phrase. » Est-ce ce que vous pensez comme Pilaster ? Est-ce pour cela qu'on ne lira jamais le « grand poème sur l'Afrique » qu'écrivait Oreille rouge dans son carnet Moleskine ? On a pu parler de vous comme d'un poète plus que d'un romancier. Qu'en pensez-vous ? Le romancier se rengorge toujours quand on dit de lui qu'il est plutôt un poète. On ne saurait le flatter davantage. Il accepte le compliment sans façon. Parfois même il ajoute « je crois que vous avez raison ». Je fais pareil, mais surtout parce que je ne parviens pas à me considérer comme un romancier. Je déteste le côté calibré du roman, cette construction arbitraire qui se donne pour nécessaire, cette tension artificiellement créée pour être finalement dénouée, cette économie des moyens sacrifiés en vue de la fin comme si ce n'était pas le détail qui compte, et ces psychodrames familiaux, domestiques, amoureux, dont la vie même est lasse, et encore toute cette singerie de personnages... Poète, ensuite, il me paraît impossible de se prétendre tel, c'est dire froidement « je suis une sorte de Rimbaud ». De toute façon, mon propos est toujours masqué, comme si je cherchais à détourner l'attention du lecteur tandis que le vrai livre s'écrit dans son dos. Dans son dos peut-être, l'émotion, la poésie, le sens. Le lecteur selon mon goût ne se laisse évidemment pas tout à fait prendre à mes leurres. Au moins je ne le considère pas comme Pavlov son chien.
6) Dans Oreille rouge encore : « Après avoir scrupuleusement décrit le contexte, il introduit maintenant les personnages. Comme il a bien lu Balzac ! » Le roman narratif est-il devenu impossible ? Comment vous situez-vous par rapport au « Nouveau roman » ?
7) Démolir Nisard s'appuie sur un long article très polémique de Pierre Larousse, et votre texte se présente comme un vaste portrait charge à valeur de réquisitoire. Ce genre permet le développement d'un discours fortement rhétorique. Le choix d'un genre relevant de l'éloquence est-il une solution à l'aporie du récit et de la poésie ?
8) Dans L'uvre posthume de Thomas Pilaster, vous vous moquez des « habituelles remarques réflexives sur le journal, inévitables dans ce genre d'écrit (que penserait-on d'une moissonneuse-lieuse qui se mettrait elle-même en gerbe ?) ». Vos livres ne sont-ils pas tous des moissonneuses-lieuses qui se mettent en gerbe ?
9) Quelque chose me semble très intéressant dans plusieurs de vos livres, c'est le rapport que vous entretenez avec les protagonistes que vous fabriquez : pour Pilaster en particulier, la distance semble variable il n'écrit pas que des bêtises, il ne constitue pas exactement un contre-modèle. Dans Oreille rouge, le personnage principal, assez fat, est l'objet d'une ironie sarcastique (« A son retour, il va alerter l'Occident sur la situation de l'Afrique »). Avec Nisard la distance est maximale, la méfiance à l'égard de la production littéraire est poussée à son comble. Les considérez-vous comme des alter ego, support de l'autodérision, ou des figures repoussoirs ? Etes-vous obligé de vous moquer de l'écriture pour vous autoriser à écrire ? Mais sauriez-vous départager à coup sûr ce qui, dans les écrits de Pilaster, appartient à la littérature de ce qui en est la dérision ? Tel est l'enjeu de ce livre : le lecteur doit se prononcer. Il ignore ce que j'en pense, moi, de ces textes. Il ne connaît que l'opinion de Marson, l'éditeur, qui les annote fielleusement. Même chose avec Oreille rouge, tantôt un fat, comme vous dites, tantôt un homme si démuni, si vulnérable qu'il n'a aucune défense intellectuelle ou physique à opposer pour se garder de l'Afrique et qui, de ce fait, la rencontre pour de bon à certains moments. Mes personnages n'ont aucune cohérence psychologique, ils n'existent pas en tant qu'individus, ce sont des pronoms personnels qui ont mes livres pour milieu naturel et se retrouvent embarqués dans des phrases qui vont sérieusement les secouer. Nisard ne s'en relèvera pas. Je ne m'attache pas à ces personnages, je ne vomis pas quand l'un d'eux a la nausée ; parfois sans doute ils me servent de masques et parfois ils ne sont que des figures de foire pour mon jeu de massacre (et parfois encore tout cela ensemble), mais qu'importe, la seule réalité à quoi je me confronte en écrivant est le matériau plastique de la langue, sachant que dès que l'on s'y attaque avec un certain engagement, tout le réel bouge avec elle, du moins les représentations que l'on en a (ce qui, pour nous autres hommes, revient à peu près au même). Vous voyez que je ne me moque pas tant que ça de l'écriture, ce sont plutôt certaines postures crispées de l'écrivain qui suscitent mon ironie. 10) Dans Pilaster, un conférencier cuistre est ridiculisé notamment à cause de son rapport encyclopédique ou livresque au réel. Oreille rouge débite aussi à plusieurs reprises des descriptions d'animaux sur le modèle d'articles de vulgarisation scientifique. N'est-ce pas un peu aussi le vôtre ? Votre écriture est marquée par une grande richesse lexicale - vous jouez avec les registres et les niveaux de sens des mots. Quel est votre rapport au dictionnaire ?
11) Paradoxalement, le soupçon très violent qui s'exerce à l'égard du discours, de la littérature comme objet social, de l'art, de la représentation et du récit, ne semble pas atteindre le langage : vous semblez avoir au contraire une grande confiance dans les ressources expressives du langage est-ce ce qui vous rend si prolifique malgré tout ?
12) Alors que vos premiers livres mettaient en scène des Plume mâtinés de Krapp et de Monsieur Songe, avec un humour discret fondé sur des situations absurdes ou cocasses, vos livres plus récents sont de plus en plus délirants, on a l'impression que dans Démolir Nisard vous jouez sans retenue avec le langage et la parole, le narrateur, un monument de mauvaise foi, usant notamment des ruptures de registres, des hyperboles et d'images délirantes qui font que ce livre est vraiment à mourir de rire. Est-ce que vous vous amusez aussi en écrivant est-ce que vous éprouvez un rapport plus libre au style et au langage qui permettrait d'introduire de plus en plus de jeu dans les textes ? - une sorte de progression inverse à celle de Beckett qui finit dans l' «épuisement » avec des pièces pour la télévision complètement muettes. Il n'est pas du tout exclu que je finisse muet. Et tous les écrivains d'ailleurs, réduits au silence. Il me semble que le temps de la littérature est fini. Alors évidemment j'en rajoute. L'évolution que vous notez, depuis mes premiers livres jusqu'aux derniers, tient sans doute aussi à cette lucidité nouvelle : puisque la littérature n'existe plus, tout est permis. Je ne sais si je m'amuse en écrivant, la dimension du jeu existe, mais ce jeu demande de la concentration, il y a donc aussi une tension qui, d'ailleurs, dans le meilleur des cas, se retrouve dans le texte et l'électrise. L'humour est une condition de ma littérature. J'ai essayé d'écrire un livre en m'en abstenant, si vous aviez vu la pauvre chose, il n'y avait pas d'humour, ça c'était réussi, mais pas de littérature non plus, par voie de conséquence. Et pourtant, paradoxalement, l'humour me permet aussi de tenir la littérature à distance, le monument Littérature. Si je la dépouille de cet humour, je n'en vois plus que l'emphase et la prétention, elle me semble appartenir à un autre âge, comme si le dernier souvenir d'elle était consigné aussi dans les Mémoires d'outre-tombe.
Florine Leplâtre / Douze questions à Eric Chevillard © Inventaire/Invention et les auteurs - tous droits réservés - 2006 w w w . i n v e n t a i r e - i n v e n t i o n . c o m
|
|
|||||||||