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Entretien


 

 

 

Jean Rolin publie des livres depuis 25 ans. Il compte une quinzaine de livres à son actif. On remarque un rythme de publication soutenu depuis les années 2000. Son écriture est en prise avec un monde marginal, en limite du légal et du visible. Son métier de journaliste, parallèle à son activité d'écrivain, joue certainement un rôle dans sa démarche d'observateur curieux, d'ici et d'ailleurs. À la fois réaliste et pénétrée d'humour, son écriture se saisit de l'ordinaire pour en dégager une teneur poétique et aventureuse. Précisons, une aventure façon XXI° siècle, c'est-à-dire à la fois dérisoire et désabusée, d'un romanesque sans illusions et sans mirages, post-révolutionnaire si l'on peut dire. Le titre de son dernier ouvrage, L'Explosion de la durite, en serait la métaphore.

 

 

Il y a plusieurs années de cela, Dominique Aury publiait un livre d'entretiens au titre évocateur, Vocation : clandestine. Au-delà de la référence à l'auteur d' Histoire d'O avec laquelle on ne voit pas trop quel rapport votre œuvre pourrait avoir, hormis peut-être le motif récurrent de la prostitution, je voulais vous demander si, à l'instar de vos personnages — je pense à ceux de Zones qui est une sorte de journal des banlieues, au SDF de La Clôture, roman qui se présente comme une enquête sur la vie proliférant aux alentours d'un boulevard qui ceinture Paris, sous oublier L'Explosion de la durite et son monde interlope de petits trafiquants — vous ne vous prenez pas vous-même pour un clandestin. J'entends par là quelqu'un qui cherche sa place quelque part aux frontières du licite, à la fois en tant qu'acteur (ou personnage) et observateur (ou narrateur), la limite entre témoin et complice n'étant pas toujours très nette, en particulier dans vos livres.

On fait avec sans trop le savoir. C'est aux gens, aux critiques de se démerder avec, ce n'est pas à l'écrivain lui-même de définir la position à partir de laquelle il écrit. C'est difficile de dire que je suis un marginal. Est-ce que je suis un marginal ? à certains égard oui, à d'autres non, moi je me sens assez périphérique disons, je préfère dire périphérique que marginal, parce que marginal c'est aussi une condition sociale à laquelle j'ai jusque là échappé. Je me sens évidemment certaines affinités avec les personnages que je décris, mais enfin il est indéniable que pour la plupart ils sont dans une situation sociale, économique, plus grave que la mienne, non pas que la mienne soit tellement enviable, parce que si du jour au lendemain je perdais la capacité d'écrire, je risquerais de me retrouver dans un état de marginalité comparable à ceux que j'évoque dans des livres. Ce que j'appelle la position périphérique n'appelle pas impérativement la misère matérielle. Pour La Clôture , le personnage principal est un SDF qui s'appelait Gérard, qui est mort entre-temps, et avec lequel, au fil de ce travail, je m'étais lié personnellement, donc il y a Gérard et le Maréchal Ney [ lequel a donné son nom à une section des boulevards extérieurs de Paris] qui pour moi sont tous les deux des marginaux, au moins des périphériques. Pour en revenir à ce qui me rapproche ou m'éloigne de mes personnages, de mes sujets — c'est drôle, je parle comme un roi, « mes sujets » —, disons des personnes réelles dont j'essaie de faire des personnages, Gérard était évidemment dans une situation sociale beaucoup plus critique que la mienne, Ney beaucoup plus avantageuse. Mais parmi les maréchaux d'empire sur lesquels j'envisageais d'écrire quelque chose, il n'y a guère que Murat et Ney qui m'intéressaient, et tous les deux sont quand même des marginaux, ce qui se traduit par le fait qu'ils périssent l'un et l'autre devant un peloton d'exécution.

 

Et l'écriture par rapport à ça ?

Ecrire c'est entre autres choses parler de soi sur le mode qui vous convient, donc ce que je dis de moi dans mes livres ça me suffit, je n'ai pas poussé plus loin l'analyse de mon cas particulier. Il y a trois choses que j'ai faites sérieusement dans ma vie : être militant politique, être journaliste — et encore je préfère dire reporter — et, tout du moins de mon point de vue, être écrivain. Il y a quelque chose de commun dans toutes ces démarches, avec en même temps des différences considérables, entre le rapport au monde et à la société que j'avais en tant que militant d'extrême gauche et celui que j'ai comme qu'écrivain. Quand vous êtes militant, vous ne vous occupez pas de vous, vous prêchez la bonne parole, vous êtes animés par une foi aveugle pour une cause généralement mauvaise… mais il y a une dimension d'exploration sociale dans le militantisme qui est celle qui au fond m'a intéressé. Sur l'éternelle question êtes-vous fidèle / êtes-vous êtes infidèle, je suis Dieu merci totalement infidèle aux idées que nous professions à l'époque, en revanche je me sens assez fidèle à la démarche d'exploration sociale. Ce qu'il y avait de bien avec ce groupuscule politique auquel j'appartenais, c'était d'arracher les gens de leur milieu pour les balancer dans un autre. Il fallait être aveugle et sourd pour ne pas apprendre. On retrouve ça par exemple dans Traverses, livre que j'avais conçu comme une enquête sociale sur le Nord et l'Est de la France, parmi les vestiges de ce qui avait été la grande industrie, notamment la sidérurgie, et donc le principal réservoir de cette classe sociale, le prolétariat, dont nous attendions le salut. Or, finalement, je parle de tout à fait autre chose, partant de cette idée que je ne lâche jamais complètement, ce livre devient la description d'une névrose, d'un épisode dépressif. C'est le mélange qui fait que le livre est réussi, plus que Terminal frigo par exemple, qui me paraît moins romanesque.

 

Le projet littéraire de sauver un monde disparu ou en train de disparaître n'est-il pas ce qui vous permet de vous inscrire dans la tradition littéraire, je pense à vos références à La Recherche de Proust ou à Sebald dans L'Explosion de la durite , mais aussi à Conrad ou à Moby Dick, pour l'aventure, la quête ?

Il ne s'agit pas de sauver un monde. L'interrogation est plus égoïste. Je n'ai aucune prétention à sauver quoi que soit, d'ailleurs je ne crois pas que la littérature puisse sauver grand-chose. Ma question c'est plutôt : qu'est-ce que je foutais là-dedans, qu'est-ce que j'en ai retiré ? Le fait d'avoir pu, de bonne foi ou non, proférer ou adhérer à des mensonges, concernant l'URSS puis la Chine, a été évidemment ridicule et néfaste. En revanche, dans le fait d'avoir cru que le prolétariat pouvait sauver le monde, il n'y a rien de ridicule ou de nécessairement néfaste. Je m'interroge sur cette transformation prodigieuse du paysage social, politique, idéologique et même du paysage tout court, des années 60 jusqu'à maintenant, étant entendu que je m'intéresse aussi à moi, c'est une des raisons pour lesquelles la quasi totalité de mes livres sont écrits à la première personne, sauf ceux qui sont fictifs, et encore, je pense à L'Or du scaphandrier, à La Frontière belge, à un livre que personne n'a lu et que moi j'aime assez bien qui s'appelle Cyrille et Méthode… Je ne prétends pas faire un travail d'anthropologue, de sociologue ou d'historien et être dans l'oubli de moi-même, même si ce qui relève de ces disciplines est tout le temps présent dans mes récits, sans quoi ça ne m'intéresserait pas. Il y a toujours cette question « Qu'est-ce que je faisais là-dedans ? », mais pas sur le mode du regret, de la nostalgie ou de l'expiation, je pense n'avoir rien à expier, je ne me suis jamais associé à un crime ! Quant à mes références et en particulier à ce qu'on appelle la littérature de voyage, elle ne compte à peu près pour rien dans ma propre démarche. Les bons écrivains-voyageurs sont tout simplement de bons écrivains. J'ai relu L'Usage du monde de Nicolas Bouvier, c'est un livre formidable, avec une dimension métaphysique. Il se trouve que Bouvier l'a écrit en voyageant, je pourrais citer Chatwin, Stevenson, que je porte aux nues, mais les écrivains strictement voyageurs, en général, me cassent les couilles. Parmi les plus grands, ceux qui sont pour moi des modèles, une source d'inspiration, il y a Proust, l'écrivain à peu près le plus sédentaire de toute la littérature.

 

Justement, je voulais vous interroger sur votre méthode qui consiste généralement à vous rendre quelque part, à vous immerger dans un milieu, même si ses frontières ne sont pas toujours très claires, pour en restituer quelque chose. Où l'on peut voir aussi le travail de terrain du journaliste, tout le contraire de Proust en un sens.

Mais si Proust n'avait pas passé des années dans des réceptions dont la seule idée me fait frémir, s'il n'avait pas passé des années à faire la pute, parce que c'est quand même ce qu'il faisait — le narrateur a toujours l'air de ne pas y toucher mais Proust y touchait lui — s'il n'avait pas été faire le joli cœur auprès d'innombrables duchesses, il n'aurait pas recueilli la matière de la Recherche. Ceci dit, il y a des chefs-d'œuvre de pure invention, Les Hauts de Hurlevent d'Emily Brontë, qui sont un des livres qui m'ont fait aimer la littérature, est une des plus belles et terribles histoires d'amour, écrite par une jeune femme qui, je crois, n'avait aucune expérience de l'amour. Moi je vais sur le terrain pour différentes raisons, toujours à cause de ce que je pourrais schématiser sur un mode humoristique par des formules du style : « qui n'a pas fait d'enquête n'a pas droit à la parole », « l'essence même du marxisme, c'est l'analyse concrète d'une situation concrète »… J'ai quand même fait une découverte quand j'étais très jeune, c'est l'écart entre la théorie marxiste-léniniste que j'avais plus ou moins assimilée et la réalité. J'en ai d'ailleurs retiré à l'époque un certain dédain pour les militants étudiants, qui étaient plus que nous éloignés de cette réalité. Du moment où j'ai été catapulté en province, parce que c'était la politique de cette organisation d'envoyer des gens si possible travailler dans des usines, j'ai appris des quantités de choses.

 

De même qu'en étudiant l'histoire…

Ce qui m'intéressait dans l'histoire, en fait, c'était quand même principalement qu'il y ait eu la Révolution française, l'histoire m'intéressait du moment qu'on pouvait l'envisager d'une manière « prométhéenne », qu'on pouvait imaginer un progrès, du moment qu'on pouvait la concevoir d'une manière téléologique, avec un but, en tant qu'effort en vue de la transformation du monde. Alors qu'aujourd'hui, je suis convaincu que l'histoire ne poursuit aucune fin, qu'il n'y a pas disons de dessein de Dieu pour le monde. Je peux lire avec passion Le Goff ou Duby, mais presque comme je lis la Bible, avec le même sentiment d'étrangeté. En revanche, tout ce qui va de la Révolution à la Libération trouve des résonances en moi. Peut-être aussi parce que ça concerne ma famille. La légende familiale commence pour moi avec l'affaire Dreyfus.

 

Vous étiez du « bon côté » dans la famille ?

Non, justement, ce qui est intéressant c'est qu'on était des deux. En gros, pour schématiser, du côté de ma mère, c'étaient des instituteurs laïcs, socialisants et dreyfusards, du côté de mon père c'était une bourgeoisie assez pauvre, très catholique, certainement anti-dreyfusarde. Mais mon père s'en foutait complètement, il n'adhérait pas à la tradition de sa famille. D'ailleurs, parmi les choses que mon père nous a communiquées à mon frère et à moi, il y a certainement l'absence d'esprit de famille. J'ai été en partie élevé par ma grand-mère maternelle, directrice d'école laïque, extrêmement respectueuse du libre arbitre, c'est elle qui m'a appris à lire, à écrire, à compter, etc… Dans l'enseignement qu'elle m'a délivré, Dieu était totalement absent mais elle ne m'a jamais rien dit contre. Curieusement, ma mère était quand même vaguement croyante, mon père totalement incroyant, anti-clérical avec quand même deux sœurs dans les ordres. J'ai donc été imprégné de ça. De toute façon il faut bien voir que les instituteurs baignaient dans le catholicisme, avec une morale très rigoureuse, faire le bien, ne pas mentir. Moi j'ai été très catholique, puis « garaudiste ». Garaudy était alors un philosophe marxiste d'assez faible envergure qui prétendait réconcilier communisme et christianisme. Je suis passé insensiblement, sans trop de heurts, du christianisme au marxisme, probablement vers 15-16 ans. Récemment, je suis redevenu un lecteur assez assidu des Evangiles, j'ai dû m'y remettre quand j'ai écrit ce livre sur les chrétiens palestiniens [ Chrétiens, P.O.L, 2003]. Ma sympathie pour le christianisme s'accompagne d'une ironie raisonnable vis-à-vis de l'église catholique.

 

Vous avez vécu en Afrique durant votre adolescence. Est-ce que ça a contribué à l'éveil de votre conscience politique ?

Mon père a rejoint les Forces françaises libres, au début de la guerre, alors qu'il exerçait en Afrique le métier de médecin militaire. C'était un type très paradoxal. Il a fait une carrière bizarre. Il avait un sens très développé de l'ironie, un goût du verbe, du jeu sur le sens des mots. C'est une banalité de le dire, mais en devenant écrivains, mon frère et moi avons sans doute fait ce que mon père aurait aimé faire. Après ses études de médecine, il a donc été catapulté au Mali puis au Congo-Brazzaville, après il y a eu la guerre, il a combattu avec les gaullistes comme médecin, campagne d'Italie, débarquement de Provence… Des choses dont il ne parlait absolument jamais (mon père était d'un orgueil démesuré qui excluait tout vanité). Mais des choses qu'on a bien finies par apprendre et qui suscitent maintenant chez moi de l'affection et de l'admiration. Mon père devait quand même être assez « réac » quand il était à jeune, il a fait ses humanités à Reims avec la bande de gens qui ont constitué Le Grand jeu : Vaillant, Roger-Gilbert Lecomte… Beaucoup plus tard, il est devenu anti-colonialiste, peut-être à la lumière de ses expériences durant la seconde guerre mondiale ou en Indochine. Mais ce qui m'a marqué politiquement, ce ne sont pas les mouvements indépendantistes africains, c'est le discours que le général De Gaulle a tenu après le putsch des généraux d'Alger, que je suis à peu près sûr d'avoir entendu, à Dakar, en famille et dans une atmosphère de gravité, parce qu'au Sénégal on pouvait craindre que ce putsch fasse école et que l'armée s'empare du pouvoir. Là, une espèce de vague étincelle de conscience politique, au sens minimal du mot, a dû se faire jour en moi. Par la suite, on est retourné en France et là j'ai évolué très vite vers l'extrême gauche. La frustration née du passage d'une situation pour nous assez idyllique, à Dakar, à un environnement extraordinairement oppressant, qui était le Lycée Louis le Grand, a certainement joué un rôle dans le progrès des ces idées d'extrême gauche…

 

Et l'écriture, dans ce contexte, c'est venu quand ?

C'est venu assez vite, vous savez quand vous êtes très jeune et que vous vous passionnez pour la littérature, le désir d'écrire vient inévitablement. Au lycée, j'ai commencé par écrire des récits héroïques, traduisant ma passion pour l'histoire, la Révolution, la Résistance. J'étais aussi emballé par un livre comme Quatre-vingt treize de Victor Hugo que par L'Espoir de Malraux. Je me souviens très bien avoir écrit le récit de ma propre exécution capitale, comment je mourrais en héros. Il est possible que le premier texte littéraire que j'ai écrit pour mon propre compte, ce soit ce récit d'une exécution capitale où le combattant de la liberté meurt en défiant ses exécuteurs.

 

En regard de ces thématiques historique ou politique que vous traitez dans vos livres, je voulais vous interroger sur la dimension stylistique de votre écriture, sur le rôle de l'humour, la distance qu'il introduit, et même sur votre sens du fantastique. Il y a un passage dans la Durite que j'aime bien, où vous parlez des esprits. C'est au début, quand la voiture est en panne, désoeuvré vous tournez dans les environs et vous parlez du crissement, du crépitement des herbes qui sont censées brûler, alors que, vous le précisez bien, « aucun souffle d'air ne les agite, elles sont rigoureusement immobiles ». On entre alors dans quelque chose qui n'est plus la réalité…

Je suis très attaché au réel mais très perméable au surnaturel. Je ne suis pas du tout un matérialiste conséquent, comme on disait dans le temps. Il m'est arrivé à plusieurs reprises dans ma vie de prier, de m'adresser à Dieu. De manière plus comique je peux être extrêmement superstitieux, je suis toujours entouré de fétiches, je vois des signes partout. À travers cela, notamment, j'ai peut-être une certaine proximité avec les Africains. C'est quelque chose avec quoi je peux entrer assez facilement en sympathie. Là, ce que je raconte est rigoureusement vrai, donc effectivement j'ai été témoin de ce phénomène pour lequel je n'ai toujours aucune explication. Je suis content de l'avoir bien rendu si je l'ai bien rendu. C'était très impressionnant. Vous voyez comment c'est, l'Afrique, de très grandes étendues d'herbes sèches et là-dedans ce crissement formidable qui se propageait… Il y a un écrivain qui a utilisé le surnaturel de manière originale, bien que ce ne soit pas un de mes écrivains favoris, c'est Malaparte. Malaparte a une faculté de faire intervenir le merveilleux, le magique, dans des situations extrêmement concrètes et triviales. Il présente toujours comme des situations évidentes des phénomènes surnaturels dont on a tout lieu de penser qu'il ne les a jamais observés. Il y a des circonstances dans lesquelles j'ai eu peur des fantômes, où je me suis senti proche d'en voir. Enfin, globalement, je pense malgré tout que ça n'existe pas.

 

Dans Zones, vous évoquez votre « hantise de la violence», au moment où vous croisez des jeunes avec des cannes de hockey. Vous les imaginez se « défoncer le crâne» avec. Là, c'est autre chose, c'est un imaginaire de la peur, mais ça peut rejoindre le fantastique, non ?

La peur que j'ai de la violence physique, elle est pathologique, paralysante, elle affecte d'ailleurs beaucoup de gens. Quand j'étais plus jeune, j'ai participé à d'innombrables bagarres, soit contre les fascistes, soit contre les communistes, soit parfois contre les flics. Si seulement ç'avait été à mains nues, mais on se battait avec des gourdins, des barres de fer, des caillasses… je reste extrêmement surpris qu'il n'y ait pas eu plus de dégâts. Au lycée, c'était au moins une fois par semaine et moi, à vrai dire, je détestais ça. Je lis en ce moment les carnets de Vassili Grossman, qui était correspondant de guerre pour un journal soviétique, je suis tombé sur ce truc qui m'a littéralement stupéfait : un colonel ou un général soviétique observe que dans un assaut, 90% des hommes ne font pas usage de leur arme. C'est extraordinaire quand on y pense. D'après une étude américaine, c'est 80% des combattants qui n'utilisent pas leurs armes dans un combat. Et donc, dans les bagarres auxquelles je participais, et où j'étais plus ou moins armé, heureusement pas de fusil d'assaut, je me démerdais pour ne pas avoir à me servir de mon outillage. Dans la violence d'un combat, ou même d'une simple castagne entre lycéens, personne ne voit ce que fait son voisin.

 

Vous terminez L'Explosion de la durite sur cette phrase : « Un jour, il faudra que je raconte cette histoire, l'histoire de ma mort héroïque et la révolution qui s'ensuivit ». Vous avez des projets dans ce sens ou dans un autre ?

J'essaie d'écrire un récit — ce sera plus compliqué que tout ce que j'ai fait jusqu'à maintenant, parce que ça se situe sur énormément de plans différents — dont le fil conducteur est le chien errant. Le problème, entre autres, c'est que des chiens errants, il y en a partout dans le monde. Dans ce cadre là, je me suis déjà rendu en Egypte, au Liban pendant la guerre, à Haïti, au Chili… C'est un sujet magnifique mais très difficile. Je pense que ça va être un véritable casse-tête. C'est une de mes hantises : il pourrait arriver qu'avant la fin de cette enquête je sois moi-même dévoré par des chiens errants, et si ce sort funeste m'est personnellement épargné, c'est peut-être ainsi que je ferai disparaître le narrateur.

 

 

(Propos recueillis par Pascal Gibourg le 2 mars 2007 à Paris)

 

 

 



Pascal Gibourg / entretien avec Jean Rolin
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