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En passant


 


 

I

 

 

Il dormait, le portable de sa voisine a sonné, il a ouvert les yeux. Et puis la femme assise à côté de lui s'est mise à parler sans aucune gêne ni souci de baisser la voix, et il a maugréé : "Ça ne se fait pas de téléphoner dans un train, je dormais." Mais elle a continué comme si de rien n'était. Alors il a dit : "Ferme ta gueule !" et elle a répondu offusquée : "Quoi, qu'est-ce que vous dites ?" et puis : "You're not talking to your wife !" avant de prendre le wagon à témoin : "This man is sick !"
Dimanche 11 juin, nous étions dans l'Eurostar, c'était le dernier pour Paris et il était bondé. La chaleur caniculaire du week-end et le contrôle systématique des bagages à Waterloo avaient dû fatiguer tout le monde, l'altercation, excepté quelques passagers qui ont tourné la tête, n'a pas outre mesure éveillé d'intérêt.
L'échange s'est poursuivi quelques instants, elle, haussant le ton en passant du français à l'anglais, lui, sans même la regarder.
J'avais déjà remarqué leur présence avant l'incident. Le cheveu blond et long, la trentaine molle, l'air blafard, il occupait sa place côté couloir quand, juste avant le départ du train, une femme noire d'environ quarante-cinq ans, un peu forte, l'a obligé à se lever pour pouvoir s'installer côté fenêtre.
C'est sa veste qui m'a accroché : elle portait un modèle classique, bleu marine, ample et épaulé, avec des motifs de frises ou de fers forgés couleur bronze, l'ensemble assurant le maintien que l'on attend d'un uniforme.
Elle a encore répété : "You're not talking to your wife", et puis qu'on n'était pas dans un train pour dormir. Lui soupirait, il a fini par quitter sa place et sortir du wagon avant de revenir cinq minutes plus tard, quand elle a déballé quelque chose qu'elle a installé sur sa tablette. L'air effaré, il a alors dit : "C'est pas vrai ! C'est pas vrai !".
Comme je ne pouvais pas voir, forcément je me suis demandé ce que cette femme avait bien pu extraire de son sac pour susciter une telle réaction. Tout de suite j'ai pensé à de la nourriture, un plat exotique qui aurait provoqué du dégoût et que j'ai vite associé à cette phrase du président Chirac sur les immigrés — "le bruit et les odeurs" —, alors que cette phrase était déplacée, quand une scène de Belle de jour m'est revenue. En culotte et en soutien-gorge, debout, à côté d'un gros Chinois qui a l'air vicieux, Catherine Deneuve regarde avec fascination l'intérieur d'une boîte que celui-ci lui a tendue mais dont le spectateur ne voit rien.

 

C'est la partie intellectuelle de la dispute qui m'a retenu. Au lieu de vaquer à mes affaires pour oublier que j'avais été heurté par le sans-gêne de la femme et la grossièreté de l'homme, j'ai préféré analyser leurs arguments respectifs, jusqu'à imaginer intervenir pour les corriger.
La femme avait commencé : elle aurait dû éteindre son téléphone, ou prier son voisin de l'excuser de l'avoir réveillé. Mais celui-ci avait eu tort de répondre comme il l'avait fait : la vulgarité signale toujours qu'on a perdu.
La femme avait pu alors riposter en toute mauvaise foi : "Si vous voulez dormir, restez chez vous", et, surtout, en ne livrant que la conclusion de son raisonnement : "You're not talking to your wife !" achever de désarmer son adversaire, puisqu'il était avéré que celui-ci n'était pas son mari. Par la même occasion, en imposant cette vérité à laquelle on ne pouvait que souscrire, elle avait rendu indiscutable la proposition implicite qui la précédait : "Tous les hommes sont grossiers avec leur femme…"
Moi aussi ça m'a désemparé. J'avais entendu cette affirmation alors qu'elle n'avait pas été prononcée, et j'y avais cru d'autant plus. Pourtant, aussi alarmantes soient-elles, les statistiques de la violence conjugale ne pouvaient pas concerner 100 % des hommes. Je n'ai pas compris que "You're not talking to your wife !" était un truc, un procédé qu'il aurait fallu renvoyer à son expéditeur.
D'un autre côté, quand l'homme a dit à sa voisine de fermer sa gueule, je n'ai pas été choqué, j'ai juste été surpris par la rupture de ton. Ça m'a même fait rire. Et puis j'ai eu peur, qu'il en vienne à l'injure raciste.

 

Est-ce que j'aurais voulu que chacun reprenne ses arguments et aussi ceux de l'autre pour en questionner la valeur afin que le plaisir de débattre et d'accéder ensemble à une vérité, et donc à une entente, soit supérieur à celui de vouloir vaincre son adversaire ?
Est-ce que j'aurais voulu qu'ils viennent me chercher jusqu'à ma place pour me demander de les aider à régler leur conflit ?

Au fond, aussi minime soit-elle, j'avais été arrêté par la violence de cette dispute parce qu'elle m'avait rappelé que j'avais été le spectateur impuissant de celles de mes parents. En plus elle aurait pu dégénérer jusqu'aux coups, c'est cette violence-là que j'avais crainte.
À moins que, réduit au rôle du témoin, je n'aie pas supporté d'être exclu de l'échange.

 

 

II

 

 

C'est cet hiver que je me suis rendu compte que je ne croisais plus ma voisine de pallier ; j'ai même pensé qu'elle et son mari s'étaient séparés. D'ailleurs, au même moment, je me suis aperçu que son mari avait changé de genre : il portait désormais les cheveux longs et une barbe de trois jours. Plus tard, c'était déjà l'été, en le rencontrant dans les rayons de l'épicerie du coin avec une autre femme — elle était entrée dans la boutique en l'appelant "mon cœur", elle le cherchait —, j'ai été surpris que mon intuition soit juste.
Si je n'avais pas trouvé ma voisine charmante — en la regardant de ma fenêtre traverser la cour de l'immeuble, je me demandais, à cause de sa démarche insouciante et déterminée à la fois, où elle allait et d'où elle venait, j'aurais même pu penser qu'elle n'était ni mariée ni mère de famille —, je me serais sans doute moins inquiété de son absence.

Avec leurs deux enfants, un garçon et une fille, mes voisins formaient à mes yeux une famille idéale. Pourtant, tous les vendredis, ils avaient pris l'habitude de laisser leurs poubelles devant leur porte pendant au moins trois heures. Au début ça m'a contrarié, d'autant plus que je ne leur avais jamais reproché d'encombrer les parties communes avec des poussettes, des vélos ou des trottinettes, et puis j'ai vite trouvé ça insupportable, cette intimité qui déborde. Enfin, comme je ne me décidais pas à aller sonner chez eux pour m'en plaindre, j'ai commencé à me demander comment je pourrais me calmer.
D'abord j'ai imaginé découper le fond de leurs sacs-poubelles avec une lame de rasoir, de façon à ce qu'ils se répandent sur la moquette grise du couloir au moment d'être emportés.
J'ai pensé ensuite les abandonner dans l'ascenseur, les enlever en même temps que mes propres poubelles ou en accumuler à mon tour devant ma porte.
J'ai même failli les emporter chez moi pour en examiner le contenu et obtenir des informations afin de m'en servir plus tard.
Je ressassais, sur un coup de tête je suis allé sonner. C'est la femme qui m'a ouvert. Je l'ai regardée, j'ai tourné la tête et baissé les yeux pour fixer la poubelle posée à sa porte. Je l'ai regardée à nouveau, et, en montrant cette fois l'objet délictueux du doigt, je lui ai dit : "Pas ça !" Je l'ai vue blêmir, avant qu'elle se reprenne sur un ton d'excuse et d'explication mélangés.
---  Mais ça ne fait pas longtemps qu'elle est là !
---  Vous plaisantez ? Elle est là depuis le début de l'après-midi et il est presque six heures !
---  Mais ça ne sent pas !
J'ai été décontenancé par cette réplique.
---  Vous trouvez ?
J'ai menti sans hésitation : j'avais été choqué que l'odorat soit pour elle déterminant, comme si ma vision avait compté pour du beurre. Elle s'est alors pincé les lèvres ; ensuite elle a rentré sa poubelle et promis que ça ne se reproduirait plus.

Après, comme elle me saluait plutôt froidement, je me suis dit que j'avais dû être un peu sec et je m'en suis voulu d'avoir aussi mal négocié l'affaire.
J'avais dû être d'autant plus sec que le seul événement qui aurait pu nous rapprocher s'est retourné contre moi. Un résident avait laissé ses clefs sur la porte du local à poubelles, je les avais récupérées, les clefs en question appartenaient à ma voisine de pallier. Je l'ai su parce que c'est son mari qui est venu les reprendre. Il avait lu l'annonce que j'avais laissée dans le hall ; sa femme, effectivement, avait égaré son trousseau.
J'avais pensé que ma bonne action lui ferait plaisir, alors qu'elle avait dû être vexée de son acte manqué : c'est pour ça qu'elle avait envoyé son mari.

 

 

III

 

 

On venait de voir la comédie romantique du mois d'août, Junho et moi, un film avec Keanu Reeves et Sandra Bullock, l'histoire de deux amants qui communiquent par lettres mais qui sont séparés par le temps. Un attroupement s'était formé en haut des escaliers qui mènent à la porte Saint-Eustache : dehors il faisait nuit, il pleuvait à seau, il y avait un orage et des éclairs, Junho et moi avons allumé une cigarette.
À côté de nous, une dame, la cinquantaine dans une robe d'été, la bouche en avant et les joues raplaties par la chirurgie esthétique, du coup les yeux lointains. Elle s'inquiétait de savoir si ça allait durer alors que j'avais encore le film dans la tête. Elle n'avait pas pris de parapluie, elle n'avait pas envie d'attendre. "Est-ce que c'était dangereux de sortir sous l'orage ?" J'ai pensé lui demander si elle avait des bottes en caoutchouc, et aussi que ce n'était pas le moment, sûrement elle ne trouverait pas ça drôle. Et puis je me suis surpris à regarder ses jambes et ses pieds. Comme il avait fait très chaud, évidemment elle portait des sandales, un modèle compensé, en corde, pas du tout adapté à la situation.
En même temps un grand Noir —il avait les yeux rouges et méchants et aussi des taches sur son pull rouge —, après lui avoir ordonné de lui en donner une, avait arraché de la bouche de Junho la cigarette que celui-ci venait d'allumer. La dame au visage refait m'a alors avancé sur le ton de la confidence : "Je crois qu'il vaut mieux laisser tomber". Ce que j'ai tout de suite répété à Junho, tout en l'entraînant par la manche en arrière.
Pendant qu'on cherchait une autre sortie dans les couloirs blancs du forum des Halles, on espérait aussi qu'il ne pleuve plus, c'est Junho qui a parlé. Les Noirs étaient racistes : ils se comportaient avec les Asiatiques comme ils n'auraient pas osé le faire avec des Blancs. Et il a ajouté : "Vivement Sarkozy !" Et puis : "Si tu veux me faire plaisir, tu n'as qu'à voter pour lui aux présidentielles."
J'étais silencieux, je suis devenu muet. Il y avait trop d'actions. Un film raté, un orage, une femme effrayante d'avoir en même temps cinquante ans, douze ans et quarante ans, un Noir aux yeux rouges et maintenant ça : Sarkozy.
Porte Rambuteau, il pleuvait toujours, on est entrés dans le premier restaurant. Chaque objet rencontré était un obstacle : le carrelage au sol, les tables occupées, la serveuse qui court devant, la table pour deux personnes, la serviette sur la table, mes mains, le visage de Junho, je me concentrais sur tout.
J'avais beau savoir que Junho ne pensait pas ce qu'il avait dit — il était énervé —, c'était tout de même à moi qu'il s'était adressé. D'accord, je n'avais pas cassé la gueule au type qui lui avait pris sa cigarette, j'avais choisi la fuite. Mais j'étais convaincu d'avoir fait ce qu'il fallait. Ensuite, il savait bien ce que je pensais de Sarkozy.
Mais je ne pouvais toujours pas parler. Parce que Junho avait répondu à son agression par une autre agression et que je me sentais coincé entre deux monstres : d'un côté l'image de la déchéance, le Noir au regard de drogué, assigné à rester dans la rue ou sommé de quitter le territoire, de l'autre la figure du pouvoir, un ministre d'Etat en même temps que le chef du parti de la majorité, candidat à tous les postes et en qui je voyais l'incarnation de Détritus, le personnage qui sème la zizanie dans l'album du même nom des aventures d'Astérix.
Les trahisons successives, les passages à la télé, les couvertures de Paris Match , les interférences entre les affaires privées et la chose publique, à quoi bon déballer tout ça à Junho pour lui faire comprendre à quel point, de la démocratie, Sarkozy était devenu la grimace, puisque ce n'était pas le problème.
Je ne pouvais plus rien dire puisque ce nom-là, que Junho avait employé comme une formule magique alors que c'était seulement ce qu'il avait trouvé de plus gros pour exprimer sa colère, ce nom-là avait d'un seul coup glacé mes sentiments pour lui.

 

 

***

 

 

Quand je suis enfant, la guerre d'Algérie ça n'existe pas.
D'un côté il y a l'Algérie, représentée par trois photographies rectangulaires en couleur, un bédouin dans le désert, une oasis, une vue d'Alger, et puis deux tapis, un petit aux motifs abstraits, et un grand qui figure une scène de marché dans les tons rouges.
De l'autre il y a guerre. Je la vois dans le ceinturon et les vêtements militaires que mon père a rapportés, et aussi sur une photo noir et blanc, mon père à cheval, en uniforme de spahi, ou une autre, mon père derrière un bureau, souriant devant l'objectif, entouré de deux camarades de régiment.
C'est plus tard que les deux mots se sont mis ensemble. À l'adolescence, quand j'ai commencé à lire Libération et quand j'ai vu Muriel d'Alain Resnais ou Avoir vingt ans dans les Aurès de René Vautier.
Pourtant je n'ai pas posé de questions. Sans doute je n'ai pas eu envie de savoir, j'ai préféré imaginer, d'autant plus que mon père ne racontait rien de ce qu'il avait fait. Après tout, j'avais la chance d'avoir un père à qui m'opposer : il avait fait la guerre d'Algérie. Sûrement ça m'a arrangé de le considérer comme un salaud en lui supposant un passé de tortionnaire.
Plus tard, quand j'ai voulu savoir, j'ai dû avoir peur que ce que j'avais imaginé soit vrai, et j'ai reculé devant le travail.
Mais sans doute que j'avais besoin de l'entendre, comme mon père avait besoin de le dire.

J'étais chez mes parents, on avait fini de déjeuner. Je ne sais plus quel était le sujet de la conversation, mais je me rappelle avoir dit : "On ne va tout de même pas aller jusqu'à utiliser l'électricité pour les faire parler !" quand, à ce moment-là, mes yeux ont rencontré le regard clair de mon père et je l'ai entendu répondre, peut-être parce que ma mère n'avait pas compris : "C'est ce que j'ai fait en Algérie."
Je suis devenu muet. Comme si mon corps avait été réduit à un ensemble d'organes et que je m'étais retrouvé à sa merci, un mélange de dégoût et d'angoisse.
J'ai quitté la table ; je me suis dirigé vers la fenêtre pour respirer, uniquement concentré sur le parcours que je devais faire.

 

 

Philippe Guéguen, Paris, le 17 octobre 2006

 

 

 



Philippe Guéguen / Le tunnel sous la Manche
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En passant
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