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En passant


 


 

Comme elle avait mal au dos — elle pensait que c'était le nerf sciatique —, Jeanne m'avait demandé de l'aider à porter son sac jusqu'à l'aéroport. Mais je n'avais pas besoin de monter chez elle, elle arriverait bien à se débrouiller jusqu'au métro, on n'avait qu'à se retrouver à la station La Chapelle ; de là on rejoindrait la gare du Nord par le tunnel de correspondance, et puis le RER B pour Roissy.
La première fois que Jeanne m'a parlé de ce voyage —elle m'a dit qu'elle avait l'intention d'aller en Palestine —, j'ai cru à une provocation ou à un lapsus. Comme si aller en Palestine avait forcément voulu dire aller en Israël, ou, à l'inverse, ne pouvait que nier l'Etat d'Israël, alors que ce n'était ni l'un ni l'autre.

Dans le RER, deux adolescentes se sont assises en face de nous. Seize ans, une belle peau, le teint plus clair que mat, le visage soigneusement maquillé de couleurs pastel, le T-shirt moulant et montrant le nombril, elles avaient dû calculer au plus juste la taille de chaque pièce pour être impeccables. Très vite elles nous ont demandé si on partait en vacances, et où. Il y a eu un moment de silence. Ma première pensée a été de croire que puisqu'elles étaient arabes, et que Jeanne allait certainement leur répondre qu'elle partait en Israël — c'était sa destination officielle —, ça provoquerait un malaise. J'aurais pu penser le contraire, que Jeanne leur dise, comme à moi, qu'elle allait en Palestine, mais ça ne m'est pas venu à l'esprit. Je ne me suis pas retourné vers Jeanne. Je ne sais plus si je leur ai dit que je n'étais pas du voyage ; en tout cas, j'ai fait la tête de celui qui n'est pas concerné par la question.
Jeanne a répondu qu'elle allait en Israël. Et la première chose à laquelle elles ont pensé c'est la mer : "Vous irez vous baigner alors ?" Ça avait l'air de leur faire plaisir, l'idée qu'il y en ait qui partent en vacances — nous étions le 29 août —, alors que pour elles ça devait être la rentrée. Après, elles ont continué à discuter entre elles, de leur père qui supporterait moyen de savoir qu'elles s'achetaient des jeans à 100 €, et d'un mec que l'une des deux ne kiffait pas du tout, d'ailleurs lui non plus, elle le trouvait trop ouf, jusqu'à ce qu'ils se retrouvent, et en fait ça avait été super. J'aurais bien voulu avoir des détails, mais, comme je regardais sa bouche en train de parler, et sa peau, la peau douce de son ventre et de ses joues, j'ai compris pourquoi le garçon qu'elle trouvait trop ouf avait fini par succomber.

Je sais bien que la Palestine existe et qu'elle est à la fois un territoire, une nation et un Etat, et aussi que c'est plus compliqué que ça. Pourtant, quand Jeanne m'a dit où elle allait, la Palestine avait disparu sous une multiplicité de couches, où, comme les pièces d'un puzzle, se mélangeaient la mythologie, l'histoire et les mots issus de la même famille — "les Palestiniens", "l'Autorité palestinienne" —, sans compter mes souvenirs de catéchisme ou l'actualité des territoires occupés, au point que j'ai cru voir le mot émerger tout à coup de l'épais bouillon qui l'avait plus recouvert qu'entouré, et donc cesser d'être un mot pour devenir entièrement ce qu'il désigne : une terre habitée par un peuple. Il n'empêche qu'au moment précis où Jeanne a employé pour la première fois le mot "Palestine", ce que ça a d'abord fait dans ma tête c'est un trou, comme si les mots de territoire, de nation et d'Etat avaient cessé de coïncider, un trou que j'ai commencé à remplir vite avec d'autres mots : "provocation", "lapsus".

Le soleil se couche. Au bord de la route qui mène au terminal, on attend le bus. C'est un ciel à prendre l'avion, un ciel de fin d'été, orange et bleu comme une promesse de bonheur ou un drapeau enflammé, mais il faut guetter les numéros des bus qui arrivent. Jeanne regarde sa montre ; elle m'avait dit qu'il fallait être au comptoir d'El Al au minimum deux heures avant le décollage, or il est déjà vingt et une heures et son avion s'envole à vingt-deux heures vingt. À côté de nous, des gens qui ont l'air tout entiers dans leur déplacement, par leur tenue pratique et l'attente qu'ils manifestent, qu'on voit parce qu'on croise leur regard. Et ceux qui sont toujours les mêmes, quelles que soient les circonstances, les habitués des transports aériens, les hommes d'affaires, impassibles et l'œil tourné vers l'intérieur, absorbé.

Le comptoir d'enregistrement d'El Al est à l'extrémité du terminal 2A. Il occupe une zone spéciale pour des raisons de sécurité. Il n'y a pas beaucoup de monde. D'un côté, des bornes d'enregistrement, de l'autre, comme des guichets de renseignement par lesquels il faut d'abord passer. Jeanne s'avance. On lui pose des questions mais je n'entends rien. Je suis à cinq mètres, devant une barrière qui sépare les guichets du reste du terminal, debout, depuis à peine trois minutes, quand, tout en me désignant une rangée de sièges à dix mètres du périmètre de la compagnie, un homme me demande de passer derrière. Je m'entends lui répondre que je suis avec une amie, autrement dit je me justifie, avant d'obtempérer, et d'aller fumer une cigarette dans l'espace fumeur le plus proche, d'où je pourrais continuer à voir Jeanne, qui ouvre maintenant son sac à dos — celui que j'ai porté, un modèle pour campeur —, pour en tirer un guide de voyage. Est-ce qu'elle est en train d'expliquer qu'elle va faire du tourisme, alors que je sais qu'il y a dans son sac des cassettes vidéo, mais pas de caméra, puisqu'elle accompagne un groupe qui part filmer dans les territoires occupés, chacun ayant dans ses bagages une partie du matériel nécessaire au tournage, le tout ayant été réparti pour éviter d'éveiller les soupçons ?
J'ai fini ma cigarette et je suis venu m'asseoir sur le deuxième siège de la rangée qu'on m'avait assignée. À côté de moi trois personnes, deux hommes debout, un jeune sexagénaire et un quadragénaire, et, assise, curieusement habillée d'une jupe de petite fille et d'un chemisier aux couleurs passées, une femme sans âge. Ni coiffée ni maquillée, elle pourrait avoir 29 ou 45 ans, et répond aux deux hommes qui l'accompagnent avec une voix agaçante, aiguë.
Je continue à regarder Jeanne : elle me montre maintenant du doigt à l'employée qui l'interroge, une jeune femme en pantalon noir et chemisier blanc, les cheveux blonds, coupés court, qui se déplace tout à coup pour venir s'asseoir à côté de moi et m'interroger à mon tour. "Vous la connaissez depuis longtemps ?" "Comment s'appelle-t-elle ?" "Quel est son métier ?" Tout de suite je me suis dit qu'elle était lesbienne. C'est seulement après que j'ai pensé qu'elle allait m'imposer son rythme, et que j'aurais à réfléchir très vite avant de répondre.
— Elle est monteuse. Elle travaille dans le cinéma. C'est elle qui assemble les plans d'un film après qu'il a été tourné.
Et je fais le geste de tirer sur un ruban, que je coupe ensuite à l'aide d'une paire de ciseaux.
— Oui. Je sais ce que c'est une monteuse. Et, l'œil bleu clair et froid, elle me notifie ça d'une voix sèche, tandis que son regard ne se relâche pas.
—  Elle est allée récemment en Pologne, n'est-ce pas ? Pourquoi faire ?
— Elle était à Cracovie à un festival de cinéma. Elle a monté un documentaire sur des Juifs polonais qui ont quitté la Pologne et qui viennent s'y réinstaller.
Non seulement elle comprend vite, mais elle est déjà informée. Et je me rends compte que je suis déçu, et triste de constater que le fait de témoigner de la sympathie envers le peuple juif ne suffit pas, ou ne peut pas se justifier. Je me dis aussi qu'on ne s'est pas assez préparés, Jeanne et moi, puisque je sais seulement qu'elle s'est associée à un groupe qui se rend en Palestine en tant qu'observateur, et qu'elle doit atterrir à Tel-Aviv, et qu'elle n'est pas censée aller dans les territoires palestiniens occupés par les colons israéliens et l'armée, et surtout pas pour filmer ce qui s'y passe. Je m'en veux d'avoir sous-estimé l'épreuve. Pourtant Jeanne m'avait alerté. On ne pouvait pas se rendre en Israël comme ça, et encore moins en Palestine, puisqu'il fallait passer par l'une pour aller dans l'autre après un interrogatoire qui pouvait durer trois heures, voire plus, sans pour autant qu'on soit sûr de partir. Jeanne le savait puisqu'on le lui avait rapporté. Mais je n'ai pas voulu chercher plus loin. J'ai pensé que moins j'en saurais, plus je pourrais faire l'innocent. Ou alors je ne voulais pas trop croire ce que me disait Jeanne, pour qu'elle-même garde un peu de distance. Ou parce que j'ai une défiance naturelle envers l'action. Et que je trouvais que ça ressemblait à un jeu, ce groupe de militants qui ne sont pas supposés voyager ensemble et qui vont se retrouver demain à l'aéroport Ben Gourion.
— Qu'est-ce qu'elle va faire en Israël ?
Il faut bien que je mente. Et que je croie à mon mensonge. Et que je m'efforce de la regarder dans les yeux sans ciller.
— Du tourisme. Elle a envie de visiter Israël.
— Pourquoi est-ce que vous ne partez pas avec elle ?
Oui, pourquoi ? Nous sommes amis. Ça n'a pas de sens qu'elle parte seule. Mais il ne faut pas que je réfléchisse, il ne faut pas que je prenne du temps pour répondre.
— Parce qu'on n'a pas pu prendre nos vacances en même temps. Et puis ça empiète sur la rentrée, c'est dans trois jours, je suis prof.
Je m'efforce de ne pas la quitter des yeux sans cligner, tout en faisant attention à mes gestes. Mais, quand elle m'a demandé pourquoi moi aussi j'allais peut-être aller en Israël, j'ai été pris de court, je n'ai pas répondu tout de suite.
Quelques jours avant son départ, j'avais dit en effet à Jeanne que je pourrais la rejoindre à Tel-Aviv, juste un week-end, puisque je connaissais un garçon qui travaille à Air France. Pour lui c'était facile d'avoir des billets pas chers, et de partir comme ça, du jour au lendemain. D'ailleurs il me l'avait proposé, ça coïncidait avec mon anniversaire, mais je n'avais pas encore reçu mon emploi du temps. Je ne me suis pas vu expliquer tout ça. Je devais trouver que c'était trop compliqué, moi-même j'aurais tellement eu envie que ça marche, peut-être uniquement pour pouvoir le raconter après, ou trop beau, aller à Tel-Aviv juste pour fêter mon anniversaire et retrouver Jeanne, comme si j'étais allé passer le dimanche à Saint-Rémy-lès-Chevreuse en RER.
Je lui ai répondu que j'étais catholique. Et que c'était normal pour un catholique de vouloir visiter les lieux saints. Alors que, de toute ma vie, je n'ai jamais eu envie de voir Jérusalem, ou Bethléem, ou la Mer Morte. Mais aller à Tel-Aviv, oui, pourquoi pas ? À cause de l'architecture années 30 et des boîtes de nuit, c'est tout ce que j'avais comme images de cette ville. Ou à cause des menaces d'attentats ? Le risque, ça fait tout de suite monter le degré d'ivresse.
Quand elle est repartie, je me suis dit que je n'avais pas été convaincant. Je m'en suis voulu de lui avoir répondu que j'étais catholique, alors que je n'y crois plus, d'avoir utilisé des raisons religieuses plutôt que sentimentales, en tout cas mondaines et liées au plaisir, pour éviter d'être interrogé sur des motifs politiques.
Pendant ce temps, un autre employé en pantalon noir avait poursuivi l'interrogatoire avec Jeanne, jusqu'à ce que la blonde aux cheveux courts revienne à la charge avec ses questions.
Je suis retourné vers la zone fumeur ; la femme et les deux hommes étaient toujours là. Les deux hommes parlaient de la santé du plus âgé des deux, qui attendait des résultats d'analyse et répétait au plus jeune les questions que le médecin lui avait posées, il voulait savoir s'il avait bien répondu. Est-ce qu'il faisait de l'exercice ? Est-ce que sa nourriture était équilibrée ? Au début la femme se contentait d'écouter, et puis elle s'y est mise aussi. J'ai vu qu'elle avait un bandage au pied. Elle a alors tendu sa jambe devant les deux hommes, qui se sont penchés, elle avait le pied un peu rouge, tout en expliquant que ce n'était pas une entorse ni une fracture, d'ailleurs il n'y avait rien à faire ; le docteur ne lui avait pas donné de pommade.
De temps en temps je jette un regard sur Jeanne, qui est toujours au même endroit, pendant que son interrogatoire se poursuit. D'autres passagers arrivent, un couple avec un enfant, l'homme porte un chapeau. Et puis deux hommes habillés tout en noir, qui portent également des chapeaux. Le plus jeune, un brun à peau mate, ressemble à l'acteur Gilbert Melki. Il a beau avoir l'assurance de ceux qui ont du charme, il regarde aussi autour de lui comme pour vérifier. D'ailleurs je remarque qu'il a choisi avec soin ses vêtements, le pantalon est impeccable, et j'oublie que l'ensemble obéit à des codes pour ne plus voir que l'élégance de la coupe et du tissu, ce qu'elle souligne des formes de son corps.
Quand Jeanne quitte tout à coup sa place pour suivre la fille qui l'interroge, et disparaît derrière une porte.
Il est vingt et une heures cinquante. Le décollage étant prévu une demi-heure plus tard, j'ai pensé qu'elle ne resterait pas invisible longtemps.
Mes voisins ont continué à parler du pied bandé de la femme. Je me suis demandé ce qu'ils restaient faire : est-ce qu'ils avaient accompagné eux aussi quelqu'un à l'aéroport ? Leur connaissance avait dû embarquer, en tout cas ils ne se tournaient jamais vers le comptoir où elle aurait pu se trouver, ou alors ils attendaient quelqu'un ? Je me suis aussi demandé s'ils étaient parents, sans deviner si la femme était l'épouse du quadragénaire ou la fille du sexagénaire, et s'ils étaient juifs, et quel pouvait être leur lien avec EL AL, puisque, à l'inverse de la majorité des passagers qui s'étaient présentés, ils n'étaient pas habillés comme des orthodoxes.

La première fois que je suis venu à Paris, j'avais seize ans, j'ai vu des Juifs en remontant la rue Championnet. J'ai su qu'ils étaient juifs à cause des chapeaux et des papillotes, et ça m'a fait un effet bizarre, de me retrouver tout à coup dans l'entre-deux-guerres, et de découvrir qu'on pouvait être juif et vouloir être reconnu comme tel, au premier regard.

Maintenant il est vingt-deux heures. Et je continue à fixer la porte derrière laquelle Jeanne a disparu. Est-ce qu'elle a pu rejoindre l'avion sans repasser par le comptoir ? J'ai pensé qu'on lui avait fait prendre une porte dérobée pour la conduire direct à l'embarquement.
Il n'y a presque plus de passagers. Les employés eux-mêmes s'en vont un par un, tout en éteignant une lumière à chaque fois, si bien qu'il ne reste plus qu'un seul type d'éclairage, un néon.
Il est vingt-deux heures dix. Mes voisins ont fini par partir. Ils ont dû attendre le moment où l'avion décollerait. Pourtant le départ était prévu à vingt-deux heures vingt. Mais je ne sais plus. Peut-être que c'est vingt-deux heures dix, ou vingt-deux heures quinze, en tout cas l'avion est sûrement dans les airs, et donc Jeanne, puisque la porte grise est restée fermée.
Je ne bouge pas. Les yeux fixés sur la même porte, interrompus tout à coup par trois jeunes hommes en short, les jambes bronzées, qui courent alors qu'il est déjà trop tard, l'embarquement est terminé.
Mais je ne pars pas. Je me retiens encore à tout ce qui peut accrocher mon regard, comme s'il fallait combler l'absence de Jeanne par ce qui se présente : deux femmes noires en jupes moulantes, les pieds dans des sandales escarpins, la démarche légère, elles promènent un petit garçon dans une poussette. Plus loin, devant Cameroon Airlines, une famille au complet en train de se faire photographier.
Je finis par me résigner, je pars, tout en me retournant vers le comptoir d'El Al, comme s'il n'était pas possible que Jeanne n'ait pas réapparu : aussi bien on lui avait fait rater son avion, elle allait s'échapper du bureau fermé.
Quand soudain mon portable m'indique un message. C'est Jeanne. Elle vient de sortir, elle est déçue de ne pas m'avoir trouvé, en même temps elle comprend.
Je rebrousse chemin. Accompagnée d'une employée, Jeanne se dirige à grands pas vers l'embarquement. On a seulement le temps de se prendre dans les bras pour se dire au revoir.

Le lendemain, j'ai reçu un mail de Jeanne. Elle était bien arrivée, les autres aussi même si quelqu'un manquait. L'interrogatoire s'était poursuivi à Ben Gourion, mais il avait été moins rude et avait duré moins longtemps.

Je ne suis pas allé à Tel-Aviv. Je travaillais le vendredi, il aurait fallu que mon copain d'Air France et moi-même partions le samedi matin à 10 heures 20, pour arriver à 15 heures, et, le temps d'être encore interrogés et fouillés, on ne se serait pas retrouvés dans le centre avant 18 heures, et tout ça pour un retour à 17 heures le lendemain, ce qui nous aurait obligés à être à l'aéroport trois heures avant.

Jeanne est rentrée à Paris le 12 septembre. Je lui avais dit ou tout au moins laissé espérer que je l'attendrais à l'aéroport. Mais, en rentrant de l'école, j'ai fait une sieste, et, quand j'ai ouvert les yeux, ça a été pour m'apercevoir que l'avion de Tel-Aviv était en train d'atterrir.

Quelques jours plus tard, je sortais d'un cours avec les premières S, quand, l'œil se mettant à me piquer, je me suis frotté. Le lendemain, comme j'avais un bouton sous l'œil droit, j'ai tout de suite pris rendez-vous chez un spécialiste. Quand il m'a dit ce que j'avais : un chalazion, comme je n'avais jamais entendu ce mot-là, je lui ai demandé comment ça s'écrivait. Ça n'était pas grand-chose : une affection des glandes lacrymales, un canal qui se bouchait et qui formait un bouton, il suffisait de mettre une crème antibiotique. Est-ce que ça m'était arrivé parce que je m'étais frotté les yeux, les doigts salis par la poussière de craie ? Dubitatif, l'ophtalmo m'a seulement répondu que ça pouvait surgir comme ça.
Le soir même, je me suis consciencieusement appliqué à me masser le tour de l'œil. Le lendemain, après que mon œil s'est ouvert — il s'était collé pendant la nuit —, j'ai eu le sentiment que le bouton avait sérieusement progressé. J'ai même pensé que je faisais une allergie à l'antibiotique. D'ailleurs, dans le métro, on me regardait bizarrement : certains passagers manifestant clairement du dégoût et se détournant, d'autres de la compassion, d'autres revenant par intermittence se fixer sur mon chalazion, pour mieux le considérer.
Après, c'est une collègue qui m'a demandé si je ne portais pas de lunettes de soleil, elle en avait une paire au cas où, qu'elle pouvait me prêter. J'ai été surpris par sa réaction. Je n'ai pas su si elle avait dit ça pour moi, parce que le regard des autres aurait pu me gêner, ou pour elle, parce que le spectacle de mon chalazion était dégoûtant.
Sinon, on me demandait plutôt ce que j'avais attrapé : est-ce que c'était un orgelet ? Moi-même c'est ce à quoi j'avais d'abord pensé. La seule attitude qui m'a semblé naturelle est celle de mes élèves de quatrième. Quand je suis entré en cours, ils ne m'ont pas caché leur surprise : est-ce que ça faisait mal ? est-ce que je m'étais battu ? Ça m'a fait rire de penser qu'ils aient pu croire que je m'étais pris un cocard.
J'ai continué à utiliser ma crème antibiotique. Il fallait découper au ciseau une petite capsule molle, en forme de larme. Ça pouvait partir en trois jours comme en quinze, on ne savait pas.
Deux semaines plus tard, alors qu'il ne me restait plus qu'une capsule — mon chalazion s'était entre-temps déplacé sur la paupière supérieure, et, après s'être présenté comme un bouton rouge conséquent, s'était transformé en boulette de pus qui me rétrécissait l'œil droit —, je me suis retrouvé commis d'office pour aller faire une dictée au centre des examens, à Arcueil.
Deux jours après, la boule de pus s'étant ouverte d'elle-même, mon œil a cessé d'être occupé par un corps étranger et a repris son aspect normal. Mais, en allant me documenter sur Internet, j'ai vu que ça pouvait revenir n'importe quand et qu'il n'y avait que la chirurgie pour en venir à bout.

Quand Jeanne m'a annoncé qu'elle allait en Palestine, évidemment je lui ai demandé pourquoi. Elle m'a alors rappelé une conversation que nous avions eue à propos d'un intellectuel dont ses étudiants lui avaient parlé. Elle animait à ce moment-là un séminaire de montage destiné à de futurs documentaristes, qui s'étaient interrogés sur l'engagement et la distance à tenir entre ceux qu'ils filmeraient, et eux.
Cet intellectuel, elle n'avait d'ailleurs pas retenu son nom, affirmait qu'on n'engageait jamais que son corps et qu'à notre époque, contrairement à celle de la guerre d'Espagne par exemple, l'engagement des intellectuels n'était plus physique. Notamment parce que les progrès des médias suffisaient pour qu'il fût désormais inutile de se déplacer, les journalistes étant là pour ça. Je me souviens avoir répondu à Jeanne que je n'étais pas tout à fait d'accord. D'abord parce que je n'ai pas pu m'empêcher d'y voir une formule, une formule d'intellectuel sans doute empêtré dans son propre corps, et réversible comme presque toutes les formules, puisque son inventeur aurait pu tout aussi bien déclarer qu'on n'engageait jamais que son âme. Enfin je pouvais citer des noms d'écrivains qui s'étaient rendus à Sarajevo, et qui, quel que soit le jugement que l'on pouvait porter sur leur œuvre ou la façon dont ils conduisent leur vie, quels que soient les risques réels qu'ils aient courus, avaient au moins quitté l'espace de leurs habitudes pour "y aller".
De toute façon, si je n'ai pas été convaincu par les raisons que Jeanne m'avançait, au moins j'ai été sûr qu'il fallait qu'elle y aille. Pour qu'elle sache pourquoi elle y était allée, ou pour qui : peut-être qu'on s'engage moins pour quelque chose que pour quelqu'un, avec ou contre lui.

Pendant son séjour dans les territoires occupés, Jeanne m'envoyait des SMS et des mails de Naplouse ou d'Hébron, où elle me résumait des faits en me disant sa mélancolie. Une fois, elle m'a envoyé toute une série de photos, elle espérait que ce ne soit pas trop long à télécharger, elle voulait que je les enregistre au cas où son appareil numérique aurait été confisqué. Je ne la reconnaissais pas sur les photos. Elle ne portait plus de lentilles mais une paire de lunettes que j'avais oubliée, quand son visage n'était pas dissimulé derrière un grand foulard pour se protéger de gaz lacrymogènes possibles.
Devant ces photos du Proche-Orient, j'ai pensé à mon service militaire. En 1982, trois mois après le massacre des Palestiniens par des milices de l'extrême droite libanaise, avec la complicité de l'armée israélienne, à Sabra et Chatila, je me suis retrouvé embarqué sur le Clemenceau. On faisait des huit en face du Liban, et, de temps en temps, des escales à Chypre, dont je profitais au moins pour mieux manger. Une fois, j'ai loué une voiture pour voir Nicosie. Quand j'ai vu la tête des militaires et leurs mitrailleuses, en arrivant par hasard à la frontière entre la partie turque et la partie grecque — j'avais oublié que l'île était divisée en deux —, ça m'a énervé qu'on m'empêche d'aller de l'autre côté.

Pendant tout le temps du séjour de Jeanne, j'ai continué à penser à cette formule qui l'avait déterminée à partir : "On n'engage jamais que son corps." Sur le moment, j'ai dû exprimer mon désaccord avec l'idée que ce n'était plus le cas aujourd'hui, parce que, éclairé par des exemples précis, mais aveuglé par mon inhibition à l'action, j'avais considéré qu'il suffisait d'"y aller", de se déplacer physiquement pour forcément engager son corps, et donc s'engager. Pour autant, je ne croyais pas que le corps fût seul en jeu. Je ne comprenais pas la restriction. Pourquoi "jamais que" ? J'avais le sentiment que ce qu'on engageait c'était sa personne, et qu'on ne pouvait pas la réduire à un corps.
Mais j'ai pensé après que cet intellectuel parlait du courage physique, qui s'évalue aux risques encourus par le corps, quand il n'y a plus que le corps à corps ou les symptômes que l'on se fabrique pour signifier la vérité du combat. De fait, après qu'on a tout perdu de ce qui le protège, son argent, sa maison, ou son rang et sa dignité, seul demeure le corps. L'intellectuel en question avait donc raison de faire du corps l'objet d'une restriction, accentuée par "jamais", ou le résultat d'une soustraction.
À moins que mon désaccord initial n'ait été que l'expression de ma jalousie : Jeanne faisait corps avec ses étudiants, quand j'aurais préféré qu'il y ait plus d'air entre eux. Dès lors, l'intellectuel nostalgique de la guerre d'Espagne n'avait été là que comme prétexte, tiers providentiel entre Jeanne et ses étudiants, entre moi et Jeanne. Nous nous étions disputés sur ces mots à lui pour ne pas avoir à le faire sur les choses qui nous séparaient.
On n'engage jamais que son corps, mais auprès de qui ?

Le dimanche précédant l'arrivée de Jeanne, ma mère m'a appelé pour me demander pour la énième fois de lui prêter de l'argent. Elle m'a expliqué qu'elle me le rendrait, ça dépendait de ses différentes caisses de retraite, il y en avait une qui ne lui versait sa pension que tous les trois mois. Comme je lui avais déjà prêté de l'argent en début d'année, 2000 €, un mois de mon salaire de prof, et que j'avais fini par lui dire que ce n'était pas la peine qu'elle me rembourse, cette fois je lui ai dit non. C'était en train de devenir un puits sans fond, ça n'avait pas de sens. Et puisque c'était une affaire de famille, elle pouvait d'abord en parler à mon père, ensuite à mes frères. Mais elle a continué à essayer de me persuader, elle s'est même mise à minauder, jusqu'à ce qu'elle me traite de salaud. Ça m'a ahuri. Et qu'elle me traite de salaud, alors que, à l'inverse de mon père, elle n'emploie jamais d'insultes, et le ton qu'elle a employé, comme si elle avait cessé tout à coup de parler à son fils. Moi-même, en continuant à lui dire non, je n'ai pas mesuré ce que je disais, quand, pour justifier mon refus, j'ai fini par lui répondre : "C'est ta peau contre la mienne".

Jeanne ne m'a pas rapporté tout de suite un épisode de son voyage. Il a fallu que je lui raconte cette conversation téléphonique qui m'avait laissé une drôle d'impression pour qu'elle me confie un moment dont elle avait eu honte.
Elle participait à une manifestation à Bil'In, une petite ville au nord-ouest de Jérusalem, le long du mur de séparation. Entre les opposants à la présence du mur, d'un côté, et l'armée israélienne de l'autre, rien ne se passait, c'était même un peu ennuyeux qu'elle m'a dit, quand, soudain, l'armée a balancé des lacrymo et, plus tard, s'est mise à tirer à balles réelles, si bien qu'il a fallu dégager vite. Jeanne et son groupe se sont réfugiés dans la première maison qui s'est présentée. À l'intérieur, plusieurs familles pleuraient, les parents, les enfants, tout le monde, quand un membre du groupe, qui s'était rappelé que Jeanne avait des larmes artificielles — elle en avait toujours un stock sur elle à cause de ses lentilles —, lui a dit que c'était le moment de les sortir. Mais son premier réflexe a été de répondre qu'elle ne les avait pas emportées. Elle a pensé qu'elle en aurait besoin, et elle a eu un moment de panique à l'idée qu'il ne lui en resterait pas assez pour elle-même. Très vite pourtant elle s'est reprise, a trouvé sa première réaction stupide, et a commencé à en mettre dans les yeux des enfants, qui ont commencé à hurler. D'abord elle a pensé que ça leur faisait mal, ensuite elle s'est rendu compte qu'ils hurlaient parce qu'ils n'étaient pas habitués. Ça leur faisait peur, ces gouttes qu'on leur mettait dans les yeux. Et puis elle a vu les femmes palestiniennes distribuer autour d'elles des pelures d'oignons, que tout le monde s'est mis à renifler, c'était leur remède pour se nettoyer les yeux des gaz lacrymogènes.

 

Philippe Guéguen, Paris, le 8 mars 2006.

 

 



Philippe Guéguen / Aller à Tel-Aviv ,
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