
Le dimanche 6 mai, je suis allé à la piscine. Paul m'avait proposé de l'accompagner. Je cherchais justement de quoi m'occuper avant l'annonce des résultats, quelque chose qui fasse diversion.
Sur le chemin, nous étions au début de l'après-midi, je me suis dit que c'était dans l'air. Pourtant, rien dans les rues ne signalait qu'une élection présidentielle était en train d'avoir lieu, quand, Porte de Clignancourt, nous avions jusque-là marché en silence, le portable de Paul a sonné.
« Ségolène Royal est majoritaire aux Antilles, mais, contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, et pour des raisons que je ne peux pas t'expliquer, c'est mauvais signe. »
J'ai été pris de court. Pour le principe, j'ai posé des questions l'information venait d'un journaliste a priori fiable , mais ça m'a agacé. D'abord parce que j'avais voté le matin même « sans états d'âme », selon la formule du moment à laquelle je m'étais moi aussi résolu, et qui signifiait pour le moins qu'à défaut d'être digérées, les couleuvres avaient été avalées ; je n'avais donc pas besoin d'en entendre plus. Ensuite, et inversement, parce que je ne voulais pas imaginer que la candidate du P.S. puisse perdre, si bien que, en dépit des sondages et du défaitisme ambiant, j'aurais voulu pouvoir y croire jusqu'à la dernière minute.
Une heure plus tard, j'étais en train de remettre mes chaussures quand j'ai entendu qu'on franchissait la porte à battant d'un mouvement vif, une brune coupée court, en maillot noir, la trentaine, et qui, sur sa lancée, s'est adressée à l'employé de la piscine : « Vous pouvez débloquer mon casier, enfin, je crois que c'est le mien, en tout cas je n'arrive pas à l'ouvrir. » À quoi l'employé en se retournant il a eu l'air de la reconnaître a répondu illico sur le même ton : « Bien sûr, c'est la première fois ! » avant de la suivre dans les vestiaires.
Ensuite, malgré la porte, j'ai entendu qu'elle citait des chiffres, lui aussi. Apparemment ils avaient tous les deux les résultats des sondages. Mais les derniers, c'était elle qui les avait.
Quand elle est revenue j'avais fini de me chausser et j'attendais Paul , on aurait dit une joueuse de tennis. Dans son polo blanc et sa petite jupe noire, elle causait toujours à voix haute, sûrement pour qu'on l'entende puisque cette fois elle observait tout le monde : « Je suis désolée, je sens bien que je suis la seule ici à avoir voté Sarko, mais c'est plié, c'est lui qui a gagné. » Et elle a ajouté : « 54 % ».
Est-ce qu'elle était seule ? L'employé qui l'avait dépannée avait disparu, j'ai pensé qu'elle devait être accompagnée pour parler ainsi à la cantonade. Mais je n'ai pas réussi à savoir à qui elle s'adressait, ou, plus exactement, de la présence de qui elle profitait, et je suis resté soufflé. D'ailleurs, après avoir jeté un il autour de moi pour constater que personne ne lui avait répondu, je me suis contenté de regarder ma montre : il était seize heures trente.
Ensuite, comme j'étais surpris par ma réaction, je me suis demandé précisément ce qui m'avait soufflé. D'abord j'ai cru que c'était l'annonce elle-même, qui, en me privant de tout suspense, m'avait aussi frustré de quelques heures d'espoir. Après, évidemment, je me suis dit que c'était d'apprendre la victoire de Sarkozy ; avec Royal, je n'aurais sans doute pas réagi de la même façon. Mais surtout, j'ai pensé en fait que c'était la nageuse la responsable, sa manière d'occuper tout l'espace, sa satisfaction d'avoir voté pour le candidat qui l'avait emporté, et qu'elle le proclame devant des gens dont elle supposait à bon droit qu'ils étaient ses adversaires, sans compter la façon dont elle s'était exprimée, ses fausses excuses, l'emploi d'un diminutif et de l'expression « C'est plié ».
Sans doute que moi aussi j'aurais préféré être enthousiaste, et envisager la politique comme une épopée, une promesse, la preuve que l'Histoire a un sens. Mais ma raison et mon expérience me la montraient plutôt comme une manifestation des passions humaines, dont il valait mieux se méfier, ou une succession d'épisodes dont les rôles se seraient redistribués au fil des générations, et qu'il fallait appréhender comme telle, avec la distance de l'ironie, ce dont j'étais justement en train de manquer.
Elle est maintenant assise, et, en multipliant les gestes, s'essuie les cheveux avec une grande serviette. Paul entre, il l'a entendue, et, comme elle le regarde il n'hésite pas. D'où elle les tenait, ses sondages ? D'un journaliste, elle pouvait l'appeler, elle a déjà sorti son portable. Lui aussi avait des amis journalistes. Est-ce que c'était des sondages « sortie des urnes » ? À quelle heure ? Est-ce qu'elle avait ceux des Renseignements généraux ? Pour chaque question elle a une réponse. Mais à chaque réponse Paul a une question, quand, tout à coup, il lui aura suffi de pencher la tête et de la regarder autrement : « Ce n'est pas vous qui nagiez dans le premier couloir avec une planche ? » Arrêtée dans son triomphe, elle se met alors à compter mentalement avant d'acquiescer, tandis que Paul, le ton toujours aimable et assuré : « Vous ne vous êtes pas rendu compte que vous gêniez tout le monde tellement vous nagez lentement ? » Mais elle se reprend aussitôt et riposte : « Et vous croyez que c'est drôle de se prendre des coups avec les nageurs ? Ça fait longtemps que je réclame un couloir pour les femmes ! »
Instantanément j'ai pensé lui répondre : « Et pourquoi pas un couloir pour les grosses ! » Mais mon agressivité m'a arrêté. Je n'ai rien dit. Pourquoi était-ce cette idée-là qui m'était passée par la tête ? Parce que la nageuse n'étant ni grosse ni maigre, elle l'aurait forcément pris pour elle ? Auquel cas, je me serais d'autant plus vengé que je lui aurais répondu alors qu'elle était paranoïaque ? Il n'empêche, il fallait que je me sois senti physiquement heurté par la place qu'elle avait prise pour avoir envie de lui balancer une remarque qui vise précisément le physique.
Et puis, tout de suite après, en voyant le grand bassin soudain divisé en fonction des morphologies et des compétences, et non plus selon les usages, faire des longueurs d'un côté, plonger, jouer ou nager en zigzag de l'autre, j'ai compris subitement le concept de communautarisme, et j'ai trouvé ça effrayant.
Une demi-heure auparavant, à Paul qui demandait pourquoi les couloirs n'étaient pas attribués en fonction de la vitesse des nageurs, un maître-nageur avait déjà répondu : « Qui est lent ? Qui est rapide ? Qui est-ce qui décide de la vitesse ? »
Alors que la conversation sur l'occupation des lieux se poursuit, Paul ayant ajouté : « Ça ne m'étonne pas que vous ayez voté Sarkozy ! », la fille s'essuie maintenant les pieds avec soin. J'ai ostensiblement évité de croiser son regard depuis son entrée, et encore plus depuis qu'elle a trouvé en Paul un interlocuteur. De toute façon, avant même que je n'entende sa déclaration, son attitude m'avait déjà énervé ; et après coup, comme elle m'avait coupé la chique, je ne vois pas ce que j'aurais pu faire d'autre pour lui manifester mon opposition, sinon l'ignorer tout en le lui montrant. D'ailleurs ça a marché, j'ai bien vu qu'elle cherchait à croiser mon regard, elle a attendu que je m'engage.
Paul est déjà debout, quand la nageuse soulève soudain sa jambe gauche à 45° avant de la poser repliée sur le banc. Mais le geste n'a pas le temps de me stupéfier qu'il se retourne, j'ai même pensé qu'elle avait gardé son maillot sous sa jupe : la jupe courte et plissée semble en effet masquer un short auquel on aurait ajouté un volant, comme si elle avait été combinée avec une culotte et que les deux n'avaient fait qu'une seule pièce, uniformément noire.
Il n'empêche que ça m'a laissé ahuri. Elle était en face de moi. À cause de sa jupe courte, je n'aurais jamais imaginé qu'elle puisse écarter ainsi les jambes. Et quand elle l'a fait, je n'aurais pas non plus imaginé ça. J'avais pris pour un geste indécent ou audacieux ce qui n'avait qu'une valeur fonctionnelle, tout comme la jupe qui l'avait permis, prometteuse en apparence, mais sécurisée dans le fond. J'aurais sans doute préféré qu'elle soit vulgaire jusqu'au bout. Après tout, elle avait commencé par privatiser l'espace public en introduisant du matériel dans un couloir destiné à ceux qui font des longueurs, pour se plaindre ensuite d'avoir été bousculée par des nageurs plus rapides. Plus tard, elle avait monopolisé les services d'un agent municipal, avant de mettre tout un vestiaire devant le fait accompli, lequel ne lui demandait rien, trois heures et demie avant la proclamation officielle des résultats. Et elle venait d'achever son programme sport, santé, sens pratique et absolue conviction d'avoir raison , sur un noir sidérant.
Après coup, j'ai associé à cette histoire de jupe noire une affaire révélée par Le Canard enchaîné. Quelques mois plus tôt, un article m'avait en effet appris qu'à l'occasion de l'achat d'un appartement à Neuilly-sur-Seine, Nicolas Sarkozy avait bénéficié d'une ristourne intéressante et de travaux d'aménagement : un escalier notamment, ainsi que des placards dont les portes étaient revêtues de miroirs fumés avaient été installés à sa demande. Ce sont les miroirs fumés qui m'ont choqué : cette esthétique de boîte de nuit ou de hall d'immeuble, où tout a l'air plaqué et vous fait croire que vous êtes important. Quant au reste, sollicité sur son patrimoine, le futur président atermoya, avant de finir par faire dire que tout était normal dans cette transaction.
À vingt heures, le 10 mai 1981, je n'ai pas vu la tête de François Mitterrand apparaître à la télévision, j'étais dans un train. J'avais voté à Quimper, je rentrais à Rennes où j'étais étudiant. J'ai su qu'il était vingt heures quand une clameur a surgi du compartiment le plus éloigné. Je me suis alors rappelé que j'avais entendu dans le couloir une radio marcher en sourdine, sûrement c'est comme ça qu'ils l'avaient appris. J'en ai déduit que Mitterrand avait gagné, moins grâce à la joie qui se manifestait à l'autre bout du wagon qu'à la tête des voyageurs de mon compartiment, qui étaient restés de marbre, au point que devant eux je me suis efforcé de ne sourire qu'intérieurement, par prudence autant que pour ne pas avoir l'air de profiter de la situation.
Plus tard, je me souviens avoir rencontré une camarade de fac place de la Mairie, où avait lieu la fête. Comme je savais qu'elle avait voté Giscard, elle s'en était elle-même vantée, et que je ne lui cachais pas ma surprise de la trouver là, je suis resté muet quand elle m'a dit: « C'est la fête, je n'allais pas rester chez moi toute seule ! »
Philippe Guéguen, Paris, le 5 octobre 2007