
Gare du Nord
Quatre jours par semaine, je prends le métro à Marcadet-Poissonniers, je change à Gare du Nord pour la ligne B du RER, je descends à Denfert-Rochereau. C’est ce
qu’il y a de plus rapide pour aller de chez moi à l’école, en tout ça fait quarante minutes. Au retour, le plus souvent je prends le métro à Denfert — c’est direct — ou alors je fais une partie à pied.
J’aime bien les transports en commun. Pour la possibilité qu’ils offrent de voir autant de monde en si peu de temps, et parce que j’y éprouve ma résistance à supporter la réalité, donc l’inattendu, la brutalité, les gens. C’est comme un entraînement avant d’aller faire cours, un exercice pratique d’une matière qui n’est pas enseignée, éducation physique et physique sociale à la fois puisque le corps est en jeu et qu’il faut, pour gagner du temps, calculer les distances, les vitesses, les tangentes et même le frottement, le tout sans oublier que l’on a affaire à l’espèce dont on est.
Dans le métro c’est toute l’humanité qui passe et qui, rien qu’en passant, révèle justement ce qu’elle est. Il vaut donc mieux en connaître les usages si l’on veut améliorer sa propre conduite.
La correspondance à la Gare du Nord,
qui marque une frontière entre deux plans distincts — celui du métro, celui du RER —, différenciés par leur taille et la vitesse inversement proportionnelle de leurs usagers, comme si la certitude d’aller vite les autorisait à être plus lents dans les escalators et sur les quais, présente, malgré sa courte distance,
une succession de difficultés intéressantes.
À Marcadet, l’on sera monté en milieu de train pour faire face à la bonne sortie et éviter le virage en goulet d’étranglement une fois arrivé Gare du Nord, où, après avoir descendu l’escalier, le plus souvent à sens unique sauf panne, car un escalator est prévu pour la montée, on aura pris sur la gauche un couloir vivement éclairé, à double sens en principe mais souvent condamné en amont par un barrage de jeunes employés de la RATP sur le blouson desquels, dans le dos, il y a imprimé MÉDIATION. Au bout, choisir entre monter l’escalier ou emprunter l’escalator pour trois mètres de dénivellation, avant d’accéder à un couloir en zigzag et en travaux, bas de plafond et dont le sol est irrégulier jusque dans la gare, où l’on est pris à contresens, alors qu’il faut estimer au plus juste le moment de couper
la foule, prendre le rythme et suivre une trajectoire, la diagonale, la serpentine ou le déplacement du cavalier, le tout sans avoir cessé de regarder les visages, les yeux, les mains, la démarche, les vêtements, les bagages et les mendiants croisés dans le couloir en travaux, juste avant d’arriver dans la gare. Reste à préparer son titre de transport pour passer les tourniquets sans modifier la vitesse acquise, avancer encore dans un flux multidirectionnel, descendre un escalator et longer le quai pour se retrouver dans la rame la plus proche de la sortie.
Lundi 18 décembre, huit heures dix.
Faute d’avoir été devant la porte au moment
où elle s’ouvrait — mais le quai était déjà bondé —, je sais que je n’aurai pas de place assise et que je ne pourrai pas lire le journal. Tant pis, je rentre dans la rame en souhaitant que la porte se referme vite, mais non, encore d’autres gens qui forcent sans regarder personne, une petite bourgeoise par exemple, le visage modeste mais le maquillage prétentieux dans sa discrétion même, l’allure classique et actuelle à la fois, sans risque, les vêtements en bon état mais c’est qu’ils sont neufs, un trois-quarts cintré dans un tissu
beige à chevrons.
La composition des voyageurs debout se modifiant à la mesure des arrivées, je suis
vite coincé entre une femme opulente et un homme en imperméable, un modèle gris-blanc satiné dont les épaules sont renforcées
par des paddings. Heureusement, la sortie s’effectuant de l’autre côté à la prochaine station, laquelle étant un lieu de correspondance important, je sais que je bénéficierais du flux et d’une place assise. Le RER démarre. Ma position n’est pas très stable, je suis forcément obligé de toucher la dame qui est devant moi et le monsieur qui est derrière moi. Le train freine, je rentre un peu plus dans la dame, et sens aussitôt dans mon dos deux mains me repousser sèchement vers l’avant, les doigts pointés et non pas les paumes : attitude hostile, intention, non de me tenir mais de
me tenir à distance. Le train redémarre,
mon mouvement de même, accentué par les
deux mains du type à l’imperméable. J’essaie alors de me retourner pour voir à qui j’ai affaire, mais la torsion est difficile ; je choisis simplement d’opposer à cette poussée une poussée contraire, pour ne pas heurter la grosse dame et signaler ma réprobation. Le train circule décidément mal, s’arrête, redémarre. Non seulement je dois supporter la chaleur excessive du corps enveloppé de la dame en manteau marron, et la déstabilisation due à l’irrégularité de la vitesse du train, accentuée par les mains repoussantes du type à l’imper, mais je sais en plus que je vais être en retard. Je me retiens toutefois de faire une remarque puisque je suppose qu’elle me sera renvoyée : « C’est vous qui poussez ! »
On n’est toujours pas arrivés aux Halles, le train s’arrête encore, et je continue d’osciller d’autant que je suis encore repoussé. Contre toute attente, car je la pensais résignée, la dame au manteau pousse alors une espèce
de « Ah ! » énervé, qu’elle étire, tout en se contorsionnant de droite et de gauche, se dépêtrant à la manière d’un chien qui se sèche mais comme au ralenti, et alors que je ne l’ai pas plus heurtée cette fois que durant tout le parcours. Et puis rien. Elle ne se retourne pas, pas un mot. Mais dans le silence, aussitôt quelqu’un rit. Et le type de derrière intervient :
— Ce n’est pas bientôt fini de pousser comme ça !
— Parce que vous pensez que je le fais exprès ?
— Vous n’avez qu’à vous tenir !
— Mais à quoi ?
— Là ! Vous n’avez qu’à vous accrocher là !
Je me retourne pour le voir — la cinquantaine à moustache et des yeux gris — et pour voir
le « là » qu’il m’assigne. Et je soupire en remarquant que s’il avait accepté d’emblée de se décaler j’aurais effectivement pu m’accrocher à la barre de la banquette au lieu de celle de
la porte. Mais ça ne lui suffit pas :
— Il faut tout de même un minimum d’espace !
— Et vous pensez qu’ici tout le monde l’a ?
Un ton plus bas puisque nous sommes maintenant face à face, en me regardant l’air buté et aussi en baissant la tête :
— En tout cas moi je ne l’ai pas.
Et puis, dans un souffle :
— C’est trop facile de se laisser balancer comme ça.
Je ne le quitte pas des yeux. Il veut bien dire tout ce qu’il a à dire, mais certainement pas que je lui réponde. Je pense instantanément que frapper est la seule réponse, et tout aussi vite que je ne le ferais pas. Je sais aussi que
si je ne lui casse pas la figure, je vais ressasser ce que j’aurais dû dire ou faire, imaginer un RER idéal ou un traité du bon usage des transports en commun.
Le train arrive enfin aux Halles. Comme prévu, tout le monde descend, la grosse dame et le regard gris de l’imperméable. Je peux m’asseoir. Et repenser à ce qui s’est passé. Je suis un peu choqué de l’incident, d’avoir été pris à partie et surtout d’avoir été accusé injustement. En même temps je ne me trouve pas si choqué, le trouble est apaisé, je peux même envisager sereinement d’y voir plus
clair. Après tout, quelque chose s’est passé. Bien sûr, pour me rassurer je peux bien me répéter que si l’on ne supporte pas le contact des corps, il y a les taxis, mais je me surprends à me demander ce que ces corps-là ont éprouvé d’aussi insupportable pour agir ainsi, et donc quel tort j’ai bien pu commettre, quelle règle anthropologique fondamentale j’ai trans-gressée.
« C’est trop facile de se laisser balancer comme ça. » Voilà. Peu importe que ce soit le train le responsable, c’est-à-dire l’organisation inhumaine du transport, mon tort est d’avoir oublié que ce n’était pas de heurter son prochain qui était rédhibitoire mais la répétition du heurt, le balancement. D’accord, le type m’a repoussé sans même que je le heurte plusieurs fois, la femme n’a réagi que tardivement. Mais l’un prévoyait et redoutait la répétition, tandis que l’autre devait l’éprouver sur la
durée pour en ressentir l’insistance. Qu’a
donc le balancement de si odieux ? Il mime l’acte sexuel, certes. Surtout il est associé à une intentionnalité, et c’est apparemment
cette intentionnalité qui est insupportable. Car l’usager du métro pris dans la foule muette se voit comme un sujet entouré d’objets. Qu’un geste vienne alors à se répéter est forcément perçu comme significatif — qu’on est un sujet pour un autre sujet —, ce qui brise le contrat initial. Faute de deviner par ailleurs pourquoi ça insiste, puisque l’on se demande si l’autre le
fait exprès — sinon l’on ne comprend pas qu’il n’en soit pas conscient —, on est alors forcé
de réagir par l’agacement ou la défensive. Le bon usage du métro exige que les corps gênent le moins possible leur déplacement, que seuls des corps soient en jeu. Or un corps qui se balance est un corps parlant, mais qui transmet des symptômes et non des paroles, d’où les réactions physiques en réponse.
Je suis arrivé en retard à l’école. Avant, pas de cigarette et lever du soleil sur le boulevard Saint-Jacques, une grande couche de bleu orangé qui s’élève derrière les immeubles ratés de la place d’Italie. À la récréation, occupé à remplir des carnets de notes dans la salle des profs, j’ai eu la mauvaise idée de demander à un collègue s’il regardait une image pieuse. Quelqu’un venait de lui donner quelque chose à voir, et, l’œil satisfait, il regardait la chose avec attention. J’avais levé la tête, j’étais curieux.
— Pourquoi dis-tu une image pieuse, mon cher Philippe ?
— Pour dire quelque chose : je te vois en train de regarder, je ne sais pas ce que tu regardes, je te demande ce que c’est.
— Mais pourquoi une image pieuse ? Je te connais, tu n’as pas dit ça pour rien.
— Mais non, une image pieuse c’est une association qui vient tout de suite, je ne sais pas, j’aurais pu dire une image porno-graphique, d’ailleurs c’est la même chose.
— Mais tu dis vraiment n’importe quoi ! Tu sais bien qu’une image pieuse ce n’est pas une image pornographique !
— Bon ! Je voudrais seulement voir ce que tu regardes, ne va pas chercher ailleurs.
Il finit par me montrer la photo qu’il a
entre les mains, c’est un portrait de Karajan
en col roulé noir, je sais qu’il a pour lui de l’admiration.
— Bon, c’est Herbert von Karajan tu vois. Le chef d’orchestre. Je pense qu’il mérite le respect, mais vraiment parler d’une image pieuse, ça n’est pas du tout approprié. Ce qui est agaçant avec toi c’est que tu prends parfois les gens pour des imbéciles.
— Mais puisque je te dis que je n’avais pas vu ce que tu regardais ! Tu penses bien que si j’avais su je n’aurais jamais parlé d’image pieuse. Et puis, tu m’énerves à la fin avec tes remarques paranoïaques.
— Ah non, je t’arrête, je ne suis pas du tout paranoïaque.
Fatigué
C’est une bonne idée d’aménager des terrains de basket sous le métro aérien. Avec les voitures qui passent de chaque côté, et sur deux files en plus, pour faire du sport c’est parfait. Qui est-ce qui joue au basket sous le métro ? Comme par hasard des Noirs et des Arabes. Ça ne vous choque pas ? Avec les Juifs les nazis avaient commencé comme ça : ils les enfermaient dans des camions dont ils avaient pris soin de tordre le pot d’échappement vers l’intérieur.
C’était la dernière heure de cours, je devais développer une explication et j’ai pris le premier exemple qui me passait par la tête.
Ou alors on était en train de corriger quelque chose, et sans doute j’étais fatigué des réponses toutes faites, inaudibles à force d’être mal lues, et d’avoir à répéter, et de devoir tout reprendre.
En tout cas, les élèves ont eu l’air de se réveiller de leur ennui. Tout de suite j’en ai vu quelques-uns s’agiter. Les autres, un bon tiers de la classe peut-être, ont repassé dans leur tête ce qu’ils venaient d’entendre jusqu’à ce que ça leur arrive dans les pieds. Le temps pour comprendre ?
« Il vaut mieux des terrains de basket sous le métro que pas du tout. » « Si on les a mis là c’est parce qu’il n’y a pas de place ailleurs. »
« Vous dites ça parce que vous n’aimez pas le basket. »
Je vois bien aux regards inégaux qui me font face que c’est ce que je dis qui choque, et pas ce dont je parle. Comme si la réalité dont je parle ne pouvait pas être remise en cause. Comme si toute parole se réduisait soudain à un oui ou à un non. Du coup je suis tombé. Enchaîné à ce que j’ai moi-même provoqué j’ai répondu comme eux. Tout de suite. C’est ça. Avec des morceaux de phrases. Par exemple : « Pour plus de bonheur plus de nucléaire. » Fatigué, je n’ai pas entendu qu’ils me disaient non parce qu’ils avaient d’abord entendu non. Et j’en ai rajouté d’autant que j’ai sur eux l’avantage d’avoir des stocks. Au lieu de reprendre autrement ce que j’ai dit. Au lieu de leur rappeler que c’est peut-être en disant n’importe quoi qu’on trouve, à la condition de vérifier à mesure les rapports que l’on a d’abord supposés entre les choses. Ce qu’ils n’ont pas pu faire. Ma fatigue contrariée s’est changée
en énervement. Je ne leur ai pas laissé le temps de la surprise.
Après tout, la première fois que j’ai vu ce terrain de basket sous le métro, moi aussi
j’ai d’abord acquiescé au spectacle des basketteurs. Pourquoi embêter les élèves
avec mes questions ? On est bien dans une séquence de travail qui a pour thème l’environnement et dont la séance d’aujourd’hui est consacrée à l’argumentation. Mais je sais aussi qu’on peut toujours tout justifier par un objectif pédagogique.
Au premier rang, Marguerite a pris la parole en souriant pour me dire que j’étais fâché parce qu’on n’était pas d’accord avec moi.
Je suis rentré chez moi sans force. S’agissait-il de les convaincre ? De leur apprendre à argumenter ? Je me dis qu’ils
n’ont rien appris. Et je m’en veux d’utiliser le génocide des Juifs comme baromètre moral systématique quand je devrais savoir que ce que les élèves en retiennent c’est une rengaine de vieux ou des images, des images d’horreur qui ne peuvent que faire écran. Qu’est-ce qui me prend de balancer ainsi ce qui me passe
par la tête ? Je décide qu’au prochain cours je leur présenterai mes excuses.
Le lendemain, correction d’exercices. Faire attention à ne pas interroger ceux qui visiblement n’ont pas fait leur travail. Ou
alors m’énerver. Leur promettre l’apocalypse,
le chômage, la prostitution, la déchéance toxicomaniaque. Non seulement je ne présente pas mes excuses mais je reviens à la charge. Mais avec cette voix que je reconnais précisément à ce que je ne la reconnais pas, une voix de diapason que je sens sortir de
ma bouche quand ce que je dis est tout tendu vers eux, quand ils entendent que c’est bien à eux que je parle et pas simplement moi qui parle, devant personne.
Alors ils me répondent. Et leurs réponses me prouvent qu’ils ont fait du chemin. Il aura donc suffi que je veuille être excusé et que
les élèves l’entendent ? Marie dit qu’elle est
passée hier soir devant le terrain de basket
et que c’est une association qui est à l’origine du projet : il y a une plaque. Nathan confirme que les enfants des classes privilégiées ont
un emploi du temps et ne sont jamais livrés à
eux-mêmes : le mercredi après-midi, lui, il joue au volley dans l’association sportive de l’école.
Répondre à la demande, en l’occurrence donner aux jeunes ou aux associations qui
les représentent des terrains de basket sous
le métro, est-ce que ça n’est pas ça, la démagogie ? Il faut conclure et nous en sommes là.
La fatigue ne recouvre pas les désirs, elle les révèle. À la salle des profs, un collègue
me fait remarquer que ce que je demande
c’est de l’approbation. J’ai répété le mot en
le regardant. Comme une formule magique mais qui n’aurait pas fonctionné. Est-ce que
ce n’est pas ce que tout le monde attend,
de l’approbation ? Vraiment je n’ai pas su répondre. Confusément j’ai pensé qu’il m’avait entendu. Demander à être entendu quand on parle, est-ce que c’est ça, l’approbation ? Je n’ai pas voulu parler encore, dire que la langue française je ne pouvais l’enseigner qu’en passant par la parole, la parole vivante. Parce que je sais qu’on ne peut pas à chaque fois provoquer la parole, s’y confronter avec son corps, se tendre ou se taire. Après la 3e 1
il y a la 5e 2 et puis encore la seconde 3 et
la 1re S. Il faut tenir cinquante-cinq minutes, enchaîner, au pire ça fait sept heures de cours dans une journée. Alors on s’asseoit, on corrige mécaniquement des exercices, on choisit l’ennui contre la fatigue. Les autres profs aussi font avec ça, la fatigue ou l’ennui. Peut-être qu’ils font tout le temps les mêmes exercices, c’est leur façon de résister. Mais cette fatigue-là dit aussi quelque chose de ce qui la tend.
Oublier ses clefs ou ses affaires personnelles dans une classe, se casser la figure dans les escaliers, perdre son carnet de notes et sa carte de photocopieuse, devenir aphone, ou sourd, arriver en retard, tomber d’une échelle pendant les vacances, être intarissable sur les questions de santé, demander à une collègue qui part en car en voyage scolaire si elle
a pensé à prendre des phlébotoniques, se plaindre tout le temps, des élèves et du temps, et puis des parents d’élèves, et de la pluie qui n’en finit pas, et répéter qu’on attend les vacances d’été...
Les signes du désir fatigué ne manquent pas.
Ainsi, ce que je demanderais c’est de l’approbation. Je comprends que j’attends qu’on me dise oui et que ce oui ait de la valeur. J’ai besoin que ma fatigue soit reconnue. Je ne sais pas comment font les autres. Ceux qui rentrent dans la salle des profs la tête haute, l’air dégagé, viennent en tout cas de faire un cours nul. Les autres ont encore le regard en arrière. Le brouhaha de la salle des profs, c’est la vengeance des cours qui n’ont pas eu lieu. Toute parole se réduit alors à un oui ou à un non, mais c’est fatigant de faire entendre qu’on est fatigué. Alors le bavardage.
Neuf cinq
Quand je suis sorti du RER D à la gare
de Garges-Sarcelles, j’ai été surpris de voir dans le ciel autant d’avions. Et aussi de découvrir que le 368, juste après la station, s’arrêtait plusieurs fois pour prendre des passagers. Après, on a traversé une autoroute et des zones pavillonnaires, il faisait beau, on est passé devant des barres d’HLM disposées avec symétrie, les mêmes que celles que j’avais vues à la télé quand j’étais enfant et qui faisaient penser au camp de Drancy.
Il n’y avait pas beaucoup de monde dans le bus, des jeunes surtout, en tout cas personne qui ressemble à un prof de français. Tout d’un coup, à nouveau la campagne, et puis une zone industrielle avec des hôtels Formule 1. En regardant le plan du trajet — une ligne circulaire —, j’ai eu peur d’avoir pris le bus dans le mauvais sens et de devoir faire le grand tour. Mais dix minutes après j’étais arrivé.
Le jeune en jogging blanc brillant, celui
qui avait passé son temps au téléphone,
est descendu en même temps que moi.
Une fille l’attendait sous l’Abribus. Plus loin, après le carrefour, à droite, à l’écart de la
route principale et des premières maisons de Sarcelles, j’ai repéré un ensemble de bâtiments administratifs cachés par de grands arbres, mais sans que je sache bien s’il s’agissait d’un bois ou d’un parc.
La réunion a eu lieu. On était sept. J’étais
le seul homme. La modératrice nous a fait prendre connaissance des sujets et des consignes de correction, a précisé qu’il n’y avait pas cette année de commentaires ou de contre-propositions aux consignes de correction.
En général, la modératrice donne le ton.
L’an dernier elle était bavarde. Elle habitait
le XVIe arrondissement, elle avait de la chance, elle enseignait à côté de chez elle. Sauf qu’il valait mieux être bien habillé, à cause des élèves. D’ailleurs, comme chacun bénéficiait d’un jour de congé pendant la durée des oraux, elle avait tout de suite demandé son mercredi, puisque c’était le jour d’ouverture des soldes. Le dernier jour, à ceux qui étaient encore là — il fallait faire les moyennes en fonction des sujets, remplir des feuilles de renseignement en double exemplaire —, elle nous avait énuméré toutes les possibilités pour un prof de gagner plus d’argent. Par exemple, il valait mieux participer à des jurys de concours plutôt qu’à des jurys d’examen, ça payait mieux.
Cette année, nous avons récupéré chacun soixante-quatre copies. L’an dernier c’était
dix de moins. On nous a demandé de les recompter. Des copies de section littéraire. Les candidats avaient été invités à travailler sur quatre textes liés au personnage de Robinson Crusoé : un extrait du roman de Daniel Defoe, un poème de Saint-John Perse, un extrait de Suzanne et le Pacifique de Giraudoux, un autre de Vendredi ou les Limbes du Pacifique de Michel Tournier. En regardant les copies, on a constaté que les élèves avaient en majorité choisi le sujet d’invention : « Vous rédigerez deux ou trois pages de ce journal dans lesquelles Robinson Crusoé, à partir des événements de sa vie quotidienne sur l’île, réfléchit à la condition de tout naufragé. »
Je suis sorti fumer une cigarette. Dehors,
la chaleur avait encore augmenté. Je me suis dit que je n’aurais pas dû prendre de veste et que je n’avais jamais lu Robinson Crusoé. Mais
pour le lire il vaudrait mieux attendre, sinon
je prendrais du retard dans les copies. Une collègue est sortie après moi, elle aussi avait envie de fumer. On a parlé du programme,
des grèves, du gouvernement Raffarin. Et puis elle m’a dit qu’elle partirait avant la fin de la réunion. Elle faisait du théâtre, elle avait
arrêté l’Éducation nationale pendant huit ans pour ne faire que ça. Mais elle avait repris l’enseignement à cause de la retraite. D’ailleurs, comme elle avait fait grève, elle attendait de voir comment ça serait décompté sur sa paye. Et elle a eu une remarque sur Johnny qui fêtait ses soixante ans. Elle-même n’en était plus très loin. En ce moment, elle donnait un coup de main à un metteur en scène. Elle espérait avoir deux ou trois après-midi de libre : la première avait lieu dans une semaine. Sauf si la grève des intermittents devait faire annuler le spectacle. Mais ce serait dommage pour les acteurs avec qui elle travaillait, c’était des jeunes.
J’ai fumé une deuxième cigarette en regardant le ciel. Il y avait toujours beaucoup d’avions, je pouvais les voir assez bien, j’ai été surpris qu’il y ait autant de modèles.
Les oraux ont commencé l’après-midi du 24 et se sont poursuivis jusqu’au 1er juillet. Ils avaient lieu dans des préfabriqués. Pour y aller, il fallait quitter le bâtiment administratif, repasser par le portique, se retrouver dans la zone centrale et prendre à droite devant le bâtiment D, une barre de quatre étages
qui avait l’air désaffectée. D’ailleurs, un ruban rouge et blanc en condamnait l’entrée. Mais sans qu’on sache si c’était seulement pour en interdire l’accès (afin de ne pas égarer les candidats et les jurys) ou parce que le bâtiment menace : j’ai remarqué que le béton des portiques commençait à s’effriter par endroits.
Les élèves sont convoqués par groupes de quatre, à huit heures, dix heures, quatorze heures et seize heures. Ils ont trente minutes de préparation pour répondre à une question sur un texte qu’ils ont travaillé pendant l’année. L’oral lui-même dure vingt minutes : dix minutes d’explication, dix minutes d’entretien.
Mercredi matin, comme il manquait deux candidats, j’ai fini à onze heures dix. Alors
je suis sorti du lycée et j’ai marché vite. En
cinq minutes, la route s’est transformée en rue et je me suis retrouvé au xixe siècle, parmi des maisons d’un étage avec des volets gris. Ça n’a pas duré. Sur la gauche, en descendant la rue principale, là où il y a les cafés, la pharmacie
et les banques, une grande place animée. Surtout des jeunes. Dont l’un, sous l’Abribus, assis sur le dossier du banc, indifférent à l’idée d’être vu, est en train de se rouler un joint.
Au fond, un bâtiment d’un étage avec des tubes qui se croisent sur la façade. Ça pourrait être une gare, un « centre », un « espace ». Plus loin, à l’écart des commerces, la mairie, une énorme villa 1900, incarne la maison modèle que montre le Larousse, un inventaire de toutes les possibilités architecturales de
la belle demeure bourgeoise. D’ailleurs, en revenant vers le centre, j’ai lu sur un panneau : « Sarcelles–village. »
À midi, je suis allé manger un jambon-beurre au Celtique, un bar de la rue principale. La serveuse m’a demandé si je le voulais
avec salade, j’ai dit oui. Mais quand elle me
l’a apporté, j’ai vu qu’elle avait juste ajouté
une feuille de salade au-dessus du jambon.
À un moment, un vieux est arrivé. Au bar il a commandé un verre de blanc, puis il est allé dans le coin tabac, pour acheter à la fois des cigarettes et un billet de Loto. Après, il s’est installé à une table pour cocher sa grille, tout en parlant à deux types au comptoir, il leur énumérait les prix qu’il avait obtenus quand
il était lycéen, en particulier ses accessits en anglais et en grec. Maintenant il a la soixantaine, la tête d’Haroun Tazieff, avec un blouson de cuir et un jogging clair, mais un peu sale, qui poche, d’ailleurs il a une tache de merde au cul.
Les candidats, tous de section littéraire, sont en majorité des filles. Elles sont habillées unisexe, en jean et en sweat-shirt, ou alors comme des filles de leur âge, avec des pantalons moulants et des tops. L’année dernière, dans le lycée du XVIIe arrondissement où j’étais convoqué, les candidates ressem-blaient davantage à des jeunes femmes qu’à des adolescentes. Elles portaient des jupes légères et des sandales à talon. Ici, les vêtements sont meilleur marché. Et les filles semblent davantage résignées, ou alors elles n’hésitent pas, font manifestement la tête quand je leur propose un texte dont elles ne veulent pas, me demandent de changer ou m’en indiquent carrément un autre.
Je constate que l’objet d’étude n° 4, « le biographique », n’a pas beaucoup de succès. Quand j’interroge une candidate sur ce qu’elle sait d’Annie Ernaux — plusieurs extraits de La honte sont sur sa liste —, elle me répond :« Rien. » Mais comme j’insiste, elle se rappelle qu’Annie Ernaux a été prof, et aussi qu’elle habite le neuf cinq. Je souris. Elle se reprend : « Le quatre-vingt-quinze. »
Avec la deuxième partie de l’épreuve — l’entretien —, ça se complique. Les candidats sont capables d’identifier des figures de style, mais personne ne peut me citer un poète du
xxe siècle. Et quand je demande si les Lumières sont un mouvement exclusivement français, l’on me répond oui. Pourtant, il y a un texte de Kant sur la liste : « Ah oui, il est anglais. »
Les élèves qui passent, c’est un flux lent et mécanique. Heureusement il y a des visages, des voix, des paroles qui ne sont pas troués. Alors la fatigue s’arrête, on entend. Un élève d’origine africaine qui lit Les fenêtres de Baudelaire et qui m’explique en quoi c’est un poème en prose. Une candidate qui répète comme les autres que Voltaire a écrit Candide contre Leibniz, mais ajoute avec une nuance d’ironie, et c’est la première fois que je l’entends de la bouche d’un élève : « L’on dit aussi que Voltaire n’a rien compris à la philosophie de Leibniz. »
Le règlement m’impose de respecter la durée impartie à chacun. Alors je me retiens de faire des commentaires, j’essaie d’être lisse. Jusqu’à ce que, devant une candidate boulotte et appliquée, je me surprenne tout à coup à voir se superposer à sa personne une image épouvantable. L’image déjà ancienne de ces filles du département du Nord, elles avaient fait de l’auto-stop un soir de kermesse, elles avaient été embarquées par trois frères, ils les avaient emmenées dans un blockhaus sur une plage, pour les tuer après les avoir violées, et même qu’ils les avaient enterrées vivantes dans le sable.
Le jeudi, je ne suis pas allé à Sarcelles. C’était mon jour de congé.
J’ai beau m’appliquer à tenir compte des instructions officielles, qui m’obligent à évaluer un discours, je ne peux pas oublier que ces discours sont incarnés et que j’écoute aussi avec mes yeux. Alors je vois des gorges se couvrir parfois de plaques rouges, des mains qui s’accrochent à un pendentif, le tripotent et s’interrompent brusquement, j’entends des bouches qui s’assèchent.
Le vendredi, il a plu. J’ai vu par la fenêtre une jeune collègue sortir de son préfabriqué et traverser la cour : elle courait les bras en avant. Comme elle portait des escarpins avec un jean moulant, et un décolleté avec des bretelles fines, j’ai pensé qu’elle n’avait pas prévu qu’il pleuvrait. À mon tour, je suis sorti chercher un café. Je suis resté là un moment, en chemise, les gouttes de pluie tombaient dans le café, à regarder la pelouse roussie qui entoure le bâtiment D.
À midi, je suis retourné au Celtique. J’ai pris un grand crème. Je venais d’acheter des brioches après avoir cherché ce qui ressemble à une bonne boulangerie, mais les brioches étaient sèches.
J’avais relevé les stores, il n’y avait personne dans la cour. J’écoutais la dernière candidate de la journée lorsque j’ai vu une tête à la fenêtre, qui s’est baissée tout de suite, tandis qu’une autre, plus loin, est apparue d’un coup pour disparaître elle aussi de la même façon. J’ai interrompu l’élève que j’interrogeais et je me suis levé pour mieux voir. J’avais remarqué que la plupart des candidats venaient accompagnés de leurs amis, mais aussi que ceux-ci restaient en bande au milieu de la cour ou assis sur les marches, sans faire de bruit. Tandis que ceux-là, habillés d’un jean large, avec chacun un sweat-shirt dont ils avaient relevé la capuche, s’amusaient à longer les façades des préfabriqués, le dos courbé, en essayant de ne pas se faire voir, pour tout d’un coup relever la tête devant une fenêtre, trois en même temps, ou deux d’entre eux, l’ensemble en rythme, sans que je puisse deviner s’il s’agissait seulement d’un jeu. J’ai encore posé une question à la candidate, quand les trois lascars, installés maintenant sur les marches près de la porte, ont commencé à parler fort. Je suis sorti. J’ai ouvert la porte, je leur ai demandé s’ils cherchaient quelque chose, je me suis surpris moi-même à réagir aussi vite, ils m’ont répondu par la négative. J’ai ajouté qu’il y avait des oraux en leur demandant de ne pas faire de bruit. C’est après que je me suis rendu compte que j’avais eu peur. J’ai eu peur quand j’ai ouvert la porte et qu’ils m’ont vu. Et aussi de découvrir que c’était ce sentiment-là, précisément, que j’étais venu chercher à Sarcelles, le sentiment qui fait que ce qu’il y a en nous de solide et d’aérien se transforme en eau.
Le soir, la pluie avait cessé, j’ai pris un autre chemin pour rentrer à Paris. Après la rue principale, à droite, dans le bruit des avions, une rue qui monte doucement. D’abord des bâtiments tristes, une institution religieuse cachée par de grands murs, et puis des villas entourées de jardins, derrière des grilles, qui abritent maintenant des avocats et des assureurs. En haut, en face d’une brasserie, c’est la gare de Sarcelles–Saint-Brice.
Le lundi, le Celtique était fermé. Je suis allé chez Nadège. Où j’ai senti assez vite que le fait de m’asseoir à une table me distinguait. Surtout que je portais une veste. À part Nadège, la patronne, une brune aux cheveux courts, avec les yeux très maquillés derrière des lunettes, et un pull noir en laine avec des effets de broderie, il n’y avait que trois clients à ce moment-là. Au bout du bar, deux d’entre
eux avaient l’air engagés dans une conversation de fond. Ils passaient l’actualité en revue : les gays et les lesbiennes avaient défilé dans Paris l’avant-veille. À l’autre bout, près de ma table, un troisième était accoudé avec une bière. J’ai demandé un jambon-beurre avec un thé, Nadège m’a fait répéter un thé, en regardant furtivement le client à qui elle venait de servir un demi. Mais elle s’est empêchée de rire ou de faire une remarque, et, quand elle est repartie à l’autre extrémité du comptoir pour aller prendre un sachet dans la boîte où sont rangés le thé et les tisanes, j’ai vu qu’elle portait une jupe courte, des collants noirs et des mules dont les motifs rappelaient ceux du pull. Après, comme le type avec qui elle avait eu un échange de regards est parti, les deux autres se sont mis à parler plus fort.
— Tout de même, maintenant il y en a beaucoup plus.
— Ce n’est pas qu’il y en a beaucoup plus, c’est qu’ils sont plus visibles. Et comme maintenant il y a moins de tabous…
Mais Nadège a interrompu la conversation : elle avait commencé à changer de fût tout en refermant le tiroir des tisanes d’un mouvement du genou, quand elle s’est adressée à l’un des deux : « Tiens-moi le tuyau pendant que je pompe. » L’un des clients a donc pris le tuyau vert ; il le tenait au-dessus de l’évier, quand
son pote est arrivé derrière lui jusqu’à le
coller, et, en gesticulant, lui a demandé d’une voix affectée s’il n’avait pas besoin d’un coup
de main. Pendant ce temps, Nadège, sans cesser d’appuyer sur une manette, essayait de s’empêcher de rire. De part et d’autre du comptoir, le trio a continué à gigoter pendant un moment, Nadège n’arrêtant pas de dire :« Arrêtez, arrêtez ! » quand tout à coup ça a giclé. Celui qui tenait le tuyau l’a alors lâché brusquement, et le comptoir a été recouvert
de bière. Passé le moment de la rigolade provoquée par l’éclaboussure, Nadège a continué à faire mine d’en avoir assez, a menacé de gifler celui qui avait lâché le tuyau — il venait de commencer une série de devinettes —, évidemment Nadège ne trouvait pas. Par exemple : « Pourquoi les filles du département du Nord sont-elles précoces ? Parce que le concerto en sol mineur. »
Après, c’est un vieil Arabe qui est entré,
et qui n’arrêtait pas de répéter : « C’est la Saint-Pierre aujourd’hui ! » pendant que Nadège lui répondait : « Non, c’est la Saint-Martial. » Ensuite ils ont encore fait semblant de se disputer : l’un prétendant que la caissière de l’Intermarché habitait Villiers-le-Bel, l’autre qu’elle n’avait jamais quitté Saint-Brice.
Il me restait du temps avant de retourner au lycée, j’avais envie de jeter un œil sur Robinson Crusoé, j’ai trouvé une librairie-papeterie. En me promenant entre les rayons, j’ai entendu le patron demander à une cliente
si c’était bien elle qui avait commandé le dictionnaire des mots croisés, parce qu’il l’avait reçu, mais en deux volumes. Il a répété que le dictionnaire en question était en deux volumes, il voulait savoir si celui qu’elle avait commandé n’en comportait qu’un, tout en lui disant que maintenant c’était le même en deux, mais sans qu’il soit sûr.
Le dernier jour, le matin, je suis sorti de la gare par un autre accès que celui qui mène au 368, si bien que je suis tombé sur la voiture de la modératrice. Elle s’était garée en double file pour attendre les autres, et, comme un bus se présentait à intervalle régulier en klaxonnant, on a fait au moins quatre fois le tour du parking avant de pouvoir embarquer les retardataires. Après, pendant qu’on traversait la multitude des espaces qui sépare Garges de Sarcelles, une collègue a fait remarquer qu’on jouissait
du temps quand on était prof. Et puis, alors qu’on passait devant un Abribus où des gens attendaient, elle a ajouté : « Les gens qui se lèvent à six heures, quand est-ce qu’ils peuvent faire leurs courses ? » À quoi la prof avec qui j’avais fumé une cigarette le premier jour a répondu : « On comprend pourquoi ils ne vont pas au théâtre le soir. »
À midi, comme j’avais fini en même temps qu’une collègue, je ne suis pas retourné chez Nadège ni au Celtique, on a mangé ensemble dans un restaurant chinois. Pendant un moment nous avons été les seuls clients, jusqu’à ce que s’installe un couple deux tables plus loin : l’élève africain qui avait si bien lu Les fenêtres, accompagné d’une copine. Il m’a reconnu, nous nous sommes salués.
Le soir, j’ai retrouvé la modératrice et
ma collègue du déjeuner au secrétariat : il fallait faire les moyennes en fonction des sujets, remplir des feuilles de renseignement. Nous avons terminé en même temps, alors la modératrice nous a proposé de nous déposerà la gare de RER, mais finalement nous sommes descendus porte de Clignancourt.
Pendant le trajet, on a surtout parlé des vacances. Mes collègues avaient prévu de voyager. Et puis j’ai demandé qui avait eu le temps de faire les soldes. Alors elles se sont rendu compte qu’elles étaient toutes les deux passées, le même samedi, au quai des Marques, une rue entière avec des entrepôts spécialisés dans les soldes d’usine, en banlieue. Et comme je voulais savoir où, précisément, elles m’ont expliqué toutes les deux comment y aller.
En quittant la banlieue, j’ai pensé à la forêt des contes de fées. Mais je n’ai pas dit à mes collègues que le fait d’avoir été convoqué à Sarcelles avait marqué pour moi le début des vacances. Je ne voyage pas assez, je me contente trop souvent de savoir que les noms des lieux sont magiques. Pourtant j’aime bien vérifier. Sarcelles, ça avait fini par ressembler à un nom de maladie.
Après que j’ai eu mon permis de
conduire — j’avais vingt ans —, mon père m’a prêté sa 504. Je pouvais la prendre quand je voulais. Avec Bernard, j’ai passé mes samedis soir à rouler sur la rocade, c’était comme un bout de périphérique, et puis à faire des tours dans la banlieue de Quimper, la radio à fond. Sans doute on était fatigués des cow-boys — les habitants du centre-ville —, on aurait voulu rencontrer les Indiens.
Quand on a passé son enfance à la périphérie d’une ville, et que l’on sait, parce qu’on a eu le temps de le mesurer, qu’on n’est pas du « centre », le « centre » en question est pour toujours un rêve.
Quand j’ai interrogé les candidats sur Annie Ernaux, je me suis demandé pourquoi elle avait choisi de vivre dans le Val-d’Oise, alors qu’elle a sans doute assez d’argent pour habiter Paris.
J’ai pensé que si ses parents étaient devenus riches, ils auraient fait construire une « maison neuve », forcément en bordure de la ville, et ils auraient eu une voiture. Sa mère aurait appris à conduire, elles seraient toutes les deux allées dans le centre-ville faire les soldes.
Le château des Carpathes
Elle a fait lire Le château des Carpathes à ses élèves de cinquième. Et l’un d’entre eux, choqué par le portrait d’un personnage de Juif, s’en est plaint à son père. Qui a tout de suite pris rendez-vous avec elle. « Vous l’avez lu avant de le donner à vos élèves ? » Elle n’a pas répondu franchement. En tout cas le livre était conseillé par le manuel, de toute façon elle ne pouvait pas tout lire. Le père, lui, aurait voulu qu’elle fasse précéder la lecture d’un cours
sur le racisme et l’antisémitisme. Ce qu’elle ne comprend pas. Elle estime être victime d’un procès d’intention. Elle reconnaît qu’elle a lu le roman de Jules Verne rapidement, mais il fait partie du programme, et elle fait confiance à l’esprit critique de ses élèves. Et puis, il s’agit d’une lecture et non pas de l’étude d’une œuvre complète. Mais elle comprend que le père ait été choqué, puisqu’il est juif. D’ailleurs elle lui
a dit : « Je ne suis pas à votre place. » Et, comme pour expliquer que sa compréhension avait des limites, ou qu’elle aussi avait des raisons légitimes de se plaindre : « Moi, je suis catholique. » En même temps, elle a l’air de trouver la caricature assez drôle. Le nez crochu, les lèvres lippues.
C’est un collègue qui me l’a rapporté. D’abord il m’a dit qu’elle avait encore dérapé. Puis il s’est tu. Est-ce que j’étais au courant ? Il ne voulait pas en dire plus : j’allais m’énerver, ou faire une gaffe, il aurait préféré que ce soit elle qui me l’apprenne. Mais j’ai trouvé qu’il valait mieux que je sois prévenu, parce que j’étais curieux de savoir si elle m’en parlerait. Aussi bien elle ne dirait rien : par peur de mes réactions, ou pour me préserver.
C’est une semaine après qu’elle en a parlé. Dans la salle des profs, parmi d’autres collègues, à la récréation de dix heures. Elle était énervée. En nous prenant à témoin elle disait qu’elle avait été victime d’un procès d’intention. Elle avait fait lire Le château des Carpathes à ses cinquièmes, et, parce qu’il y avait un portrait caricatural de Juif, plutôt bien construit mais, c’est vrai, caricatural, un père lui avait aussitôt demandé un rendez-vous pour lui reprocher de ne pas avoir fait de cours sur le racisme et l’antisémitisme. Elle comprenait que le père ait été choqué. Mais elle a répété qu’il ne s’agissait pas de l’étude d’une œuvre complète, donc qu’elle n’avait aucune raison de faire un cours là-dessus.
Quand elle a employé le mot « Juif », une surveillante est tout de suite sortie. Est-ce parce que la première sonnerie allait retentir et qu’il fallait rassembler les élèves dans la cour ? Ceux qui sont restés et qui l’écoutaient semblaient quant à eux l’approuver, sans que
je sache si c’était par solidarité professionnelle, ou parce qu’ils auraient partagé la même incompréhension face à la demande du père.
Elle me regardait, je ne pouvais pas ne rien dire, j’ai avancé que les caricatures de Juifs n’étaient pas rares dans la littérature française du XIXe siècle.
La première sonnerie a retenti, on s’est retrouvés seuls. Je lui ai dit alors que ce
n’était pas drôle, ce n’était pas non plus choquant, c’était insupportable. Et aussi que ce n’était pas le moment. Non, elle ne le savait
pas. Alors je lui ai reproché de ne pas lire les journaux. Oui, elle s’est rappelé tout à coup avoir lu le matin même dans un journal gratuit qu’une école juive venait d’être incendiée en banlieue.
La deuxième sonnerie a retenti, il fallait aller chercher les élèves dans la cour, on s’est arrêtés là.
Pendant la journée, je me suis demandé pourquoi elle s’en était tenue à la logique de son cours, pourquoi elle n’avait pas entendu
la leçon que ce père lui demandait, pourquoi elle était incapable de prononcer « racisme
et antisémitisme » autrement que comme une rengaine ou un slogan. Et puis je me suis demandé ce que ça voulait dire : « procès d’intention ». Comme si elle avait réussi à me faire oublier le sens des mots. Que seules des actions puissent être jugées, je le comprenais. Mais c’était elle qui avait employé l’expression pour se défendre, et ne pas nommer l’intention dont elle était accusée, alors que ces mots-là — « procès d’intention » —, à force d’être répétés, révélaient précisément ce qui lui était reproché et qu’elle ne pouvait ni ne voulait voir : son déni du tort fait aux Juifs.
Le lendemain, je lui ai fait part de mon souhait d’avoir une conversation. Tout en lui promettant de ne pas m’énerver. Pourtant je n’ai pas cherché à ce que l’on se retrouve pour en parler. Plus tard, j’ai même pensé que je pourrais lui envoyer une série de questions
par mail. J’ai fini par lui laisser un message pour lui demander de m’apporter Le château des Carpathes, en lui précisant de m’indiquer
le passage litigieux. Deux jours après, elle m’a répondu que le livre était dans son casier. Mais je ne suis pas allé le prendre.
C’est déjà arrivé il y a cinq ans. Elle avait commencé une phrase par : « Tout le monde sait que… » J’avais voulu qu’elle continue. C’est comme ça que je l’ai entendue affirmer que les journaux, la télé, le cinéma, tout ça était aux mains des Juifs. J’avais voulu qu’elle le dise, et c’était ça que j’avais voulu entendre, mais ça m’a estomaqué. Au point que j’ai cessé de parler et qu’elle aussi s’est tue, si bien que je n’ai pas entendu la suite. Après, pendant longtemps, nous n’avons plus eu que des rapports professionnels.
Pourtant, puisque nous étions amis c’est comme si je l’avais toujours su. Mais sans
rien pouvoir nommer précisément, donc sans y croire. Jusqu’à ce jour où, cette fois, j’ai voulu qu’on en parle vraiment. Enfin je voulais comprendre pourquoi le sort fait aux Juifs avait fait un trou dans ma tête et pas dans la sienne ? Pourquoi les Juifs avaient chez elle une place à la fois démesurée, puisqu’elle croyait à l’existence d’un complot international, et insignifiante, puisque le génocide occupait à peine son espace mental ? Je le savais. Lui expliquer qu’elle se trompait ? Il m’a semblé qu’elle avait eu elle aussi les moyens de savoir et que mon intervention n’y changerait rien. Après tout, si elle demeurait dans le déni c’est que la vérité de la destruction des Juifs lui était insupportable.
Mais je ne me suis pas demandé pendant toutes ces années pourquoi nous étions amis malgré ce que je savais, et alors que je l’avais toujours su. Je ne me suis pas demandé pourquoi cette amitié s’était engagée sur un silence, un trou dont on ne pouvait pas parler puisqu’elle ne le voyait pas.
J’ai renoncé à avoir cette conversation, et, de fait, elle n’a pas eu lieu quand je me suis rendu compte que ce que je voulais c’étaient des aveux. Que je ne voulais pas d’explications mais des aveux. Et que je voulais les lui arracher. Des aveux de quoi ? Je ne sais pas.
Il y a quelque chose d’effrayant à ne pas reconnaître à une victime qu’elle est une victime. J’aurais voulu qu’elle reconnaisse ce qu’elle ne reconnaissait pas ? Qu’elle paie pour un crime qui n’en était pas un à ses yeux, ou qu’elle paie à la place d’un autre ? Vouloir ça, la faire avouer, c’était répondre à la violence de son déni par de l’acharnement. C’était aussi comme chercher à obtenir de l’autre, qui ne vous aime plus qu’il vous le dise. La même passion triste.
J’ai douze ans. Je me souviens que le livre est caché. Au même endroit, mon frère aîné dissimule les magazines avec des femmes nues. C’est un livre abîmé, avec une couverture en papier épais, le papier a jauni. Où est-ce que mon frère l’a trouvé ? Le titre est Documents pour servir à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. C’est un recueil de témoignages
sur les camps de concentration, avec des
récits d’expériences médicales pratiquées sur des cobayes humains. Parce qu’il y a écrit« document », je comprends que ce que je lis est vrai. Pourtant je relis et je me rappelle même avoir cherché un signe, pour être sûr,
et aussi avoir senti quelque chose de tordu dans le bas du ventre. Comme avec les images de sexe, mais pas dans le même sens. Parce que la date d’édition est proche de celle de la fin de la guerre, parce que pour moi c’est un vieux livre, un « livre de bibliothèque », je suis sûr que ce que je lis est vrai. Mais le livre est caché. Donc, même si c’est vrai, on ne peut pas le dire.
Plus tard, par défi, quand je prononce
le mot « juif » autour de moi, j’entends
qu’il y a un flottement. Comme si à ce motétait associé quelque chose de sale. Moi-même j’entends « juif » dans toile de Jouy ou toile
de jute. Le jute en argot, c’est le sperme. Juter, c’est éjaculer. Le mot colle trop à la langue.
Mon père bat mon frère. À force de les répéter, les mots n’occupent plus les mêmes places. Et ce n’est jamais la bonne phrase. Mon frère est battu par mon père, mon père bat mon frère, ce n’est pas pareil. Peut-être que battre n’est pas le mot juste. Ou si. Mais alors c’est moi qui bats, ou moi qui suis battu, juste parce que je répète la phrase. Ou bien c’est parce que je suis là que mon père bat mon frère. Parce que je le vois. Il le bat, lui, pour ne pas me battre. Donc c’est à cause de moi que mon frère est battu. Ou lui qui me bat, puisqu’il prend ma place et que je n’existe plus. Et si je n’existe pas, tout ça non plus. Ou alors je suis tout seul, avec juste une phrase dans la tête. Mais je ne suis pas sûr qu’elle soit vraie. Parce que je ne la dis pas et que personne ne l’entend. Parce que personne ne la dit. Parce que mon père ne répond pas aux questions que je ne lui pose pas. Comme je ne peux pas répondre à mon frère. Dans tous les cas, il y a quelque chose de dégoûtant. Et je ne sais pas ce qui est le plus dégoûtant, la violence de mon père, la souffrance de mon frère ou mon impuissance.
Quand j’ai découvert le sort fait aux Juifs,
je n’en suis pas revenu. Et j’ai pensé que
s’ils étaient l’objet d’une telle haine, c’était forcément qu’ils avaient quelque chose de plus. Et puis, parce que mon père a été le bourreau et mon frère sa victime, parce que je n’ai pas compris comment il pouvait à la fois m’aimer et le détester, « juif » est devenu le nom de la différence radicale, qui est admirable, et qu’il faut donc désirer, comme le martyre.
Adolescent, j’ai voulu être juif, j’ai eu honte de ne pas l’être, j’ai même détesté ne pas être juif. Mais je n’ai pas su, à ce moment-là, que ça signifiait que je me prenais pour un survivant, et que je voulais être intouchable.
Pendant longtemps je me suis demandé où j’étais. De quel côté. Je n’étais pas un enfant
ou un adolescent de mon âge, mais je n’étais pas non plus un adulte. Je n’étais pas une fille, je n’étais pas non plus un garçon. Je voyais bien qu’il y avait des riches et des pauvres,
des Blancs et des Noirs, mais c’était comme
si ça n’avait pas eu d’importance. La seule différence, celle que je voyais, c’était qu’il y avait des forts et des faibles. Parce que je croyais en Dieu, sans doute, j’étais du côté des faibles. Mais l’idée d’être une victime était insupportable.
Si j’ai choisi d’avoir des amis dans des camps opposés, c’est parce que je n’étais sûr de rien. Si j’ai choisi de fréquenter les forts et aussi ceux qui ne pensent pas comme moi, c’était peut-être avec l’illusion de les faire changer, ou le projet de les trahir, c’était surtout pour me préserver de leur violence. La première chose qui a compté, c’était de ne pas être une victime.
S’il n’y a pas eu de conversation, c’est parce que j’y aurais occupé et la place de la victime, et celle du bourreau. Ce qu’il y a de plus dégoûtant c’est ça : que la violence, la souffrance et l’impuissance puissent être interchangeables.
Les enfants précoces ne vont pas au paradis
Une journée pédagogique sans le concours d’un intervenant extérieur n’est pas une bonne journée. Mais celle-là était prometteuse, dont le programme annonçait justement une intervention : « Le problème de la précocité intellectuelle. »
La dame arriva dans la salle polyvalente à l’heure dite, droite sur ses talons plats, le foulard conventionnellement chiffonné dans le col relevé d’un chemisier blanc à rayures vertes. Et la cérémonie commença. Qui de dérouler l’écran blanc, qui de rouler le chariot du rétroprojecteur, ou de profiter de l’entracte pour bouger. Le sourire satisfait, après que le regard eut jaugé l’assistance tandis que le silence s’installait, la dame se présenta : elle enseignait dans un établissement spécialisé de la banlieue ouest, et, en tant que représentante d’une association, allait nous parler des« EIP » : les enfants intellectuellement précoces.
Elle commença par stigmatiser la télévision, qui donnait une image fausse de la réalité, puisqu’elle présentait les enfants précoces comme des surdoués. C’est un terme qu’elle n’employait jamais avec les enfants en question. Elle expliqua donc que le but de l’école où elle exerçait n’était pas de faire de ces élèves-là des petits génies, il ne s’agissait pas de constituer une élite. L’objectif était
qu’ils fassent des études normales, celles qu’ils choisiraient. Et, en donnant la définition de l’enfant précoce : « C’est un enfant dont l’âge mental est de deux à sept ans en avance sur son âge réel », elle provoqua dans l’assemblée un frémissement.
Le rétroprojecteur étant maintenant en marche, l’on put lire malgré la mauvaise impression d’un transparent oblique et usé :« test de Wechsler », et découvrir que le QI d’un enfant précoce était supérieur à 125-130, la moyenne étant fixée à 100. L’intervenante nous apprit aussi que Wechsler était le nom de l’inventeur, et que son test était absolument scientifique. Elle ajouta qu’il était réévalué
tous les dix ans et qu’il mesurait l’intelligence logique. C’était la seule chose qu’on savait mesurer, on ne savait pas calculer le quotient émotionnel.
Les transparents se succédèrent ensuite dans une lente régularité. On nous montra
une copie d’élève dont on nous fit remarquer qu’il ne savait même pas se servir d’une règle. Et puis des statistiques et des diagrammes,
des courbes de Gauss, des pourcentages
selon les années, des colonnes de chiffres,
qui montraient par exemple que toutes les catégories sociales étaient concernées.
Et puis apparut le portrait de l’enfant précoce. Intitulé : « Caractéristiques propres
aux EIP, qui peuvent engendrer des dys-fonctionnements », le tableau projeté sur l’écran était divisé en deux. Sur la colonne de gauche étaient répertoriées les caractéristiques :« Sens aigu des détails », « Intérêt pour les relations de cause à effet », « Amour de la vérité et de la justice », etc., auxquelles répondaient les dysfonctionnements de la colonne de droite : « Difficulté pour les organiser », « Rejet des illogismes », « Hypersensibilité à l’injustice », etc.
Le buste oscillant par moments d’avant en arrière, comme pour signifier la gravité du discours, les mains croisées sur le ventre et les doigts tendus, la dame nous annonça alors que l’enfant précoce était un enfant qui souffrait. Certains parents, d’ailleurs, n’avaient pas su leur donner des limites. Et, en passant, comme si ce qu’elle allait dire était non seulement sans rapport avec le propos qui l’avait précédé, mais l’annulait, elle glissa que l’origine génétique de la précocité était une hypothèse prise très au sérieux.
Elle mentionna ensuite un professeur
de psychologie de l’Université de Tel-Aviv,
un homme qui avait l’humour le plus extraordinaire du monde, mais sans donner d’exemple. Quand, tout occupée à exalter
les recherches sur lesquelles elle s’appuie,
elle enchaîne : « Les Israéliens font détester systématiquement les enfants. »
Elle étouffe un rire, se reprend : « Dépister systématiquement les enfants », se reprend encore, mais en souriant cette fois : « Dépister par des tests », comme pour attester que son lapsus n’aura été dû qu’à une inversion de syllabes entre deux mots aux sonorités proches, un problème d’ordre mécanique en somme.
La rétroprojection se poursuivit. On découvrit cette fois la photocopie d’un fragment d’article du Figaro, qui critiquait la formation des énarques, au motif qu’elle ne prenait pas en compte l’imagination et la créativité. Sans doute pour donner un exemple, quelqu’un fit une remarque sur Alain Juppé, qui était énarque — mais était-il précoce ? — et avait mis la France entière dans la rue. Le fait est que personne ne demanda quel rapport il y avait entre cet extrait du Figaro et la description que nous avions eu de la précocité intellectuelle. D’autant que la dame allait terminer, c’est-à-dire boucler la boucle. On retrouva donc l’élève dont elle nous avait montré une copie illisible, trois mois plus tard, les traits étaient maintenant tracés à la règle.
Pendant toute cette intervention, j’ai été énervé. Parce que j’avais eu le sentiment de perdre mon temps, je n’avais d’ailleurs pas réussi à corriger les copies que j’avais apportées, puisque j’avais continué à écouter et finalement à prendre des notes, agité sur ma chaise, en attendant que ça se termine.
La veille, j’avais eu une conversation instructive avec un nouveau collègue. Avec beaucoup de précautions, et tout en me fixant, celui-ci m’avait expliqué que, par déficit narcissique, la mère projetait sur son enfant le désir qu’elle n’avait pas réalisé, se lançait dans une entreprise de dévoration, dont elle évacuait le père, et finissait par appeler à l’aide — les professeurs de l’enfant par exemple — quand elle n’en pouvait plus de dévorer toute seule. Pour échapper à cette dévoration, la précocité pouvait constituer une réponse, une réponse paradoxale puisque l’enfant identifié comme intellectuellement précoce avait généralement de très mauvaises notes à l’école. La façon dont cette précocité était traitée par les institutions, enfin, relevait selon lui de la prothèse, sinon de l’imposture.
Je demandai donc à notre intervenante si elle connaissait cette théorie selon laquelle
la précocité intellectuelle était la réponse
d’un enfant au désamour de ses parents, notamment de sa mère. Je la vis se raidir : « Je n’ai jamais entendu ça. D’où le tenez-vous ? » Je répondis que j’avais eu la veille une conversation avec un collègue malheureusement absent, et ajoutai que si j’avais pu constater les symptômes qu’elle nous avait décrits chez certains de mes élèves, j’en avais rencontré d’autres chez leurs parents, qui me mettaient mal à l’aise, notamment parce que j’avais affaire à des demandes ambiguës : il fallait à la fois que je prenne en compte la spécificité de leur enfant, mais aussi que je le traite comme les autres.
Mais la dame ne répondit pas. Elle fut coupée par la direction, qui prit la parole pour rappeler la fonction de l’association qu’elle représentait.
Je n’insistai pas. Je n’avais que des questions, aucune certitude, seulement l’intuition que mesurer l’intelligence sous cette forme-là, pour créer cette catégorie-là, ne pouvait pas être une mesure intelligente, sans compter que mon raisonnement aurait été laborieux et mes questions abruptes.
En tout cas, découvrir la vérité de cette intervention à la faveur d’un lapsus m’a énervé. J’ai été choqué que la précocité soit réduite à un comportement figé et à une origine génétique. Pourquoi privilégier l’inscription dans les gènes et donc éliminer d’emblée le rapport de l’enfant à sa propre histoire ? Et dire « détester » à la place de « dépister par des tests » ?
Quatre mois plus tôt, je m’étais retrouvé à garder le fils d’une amie pendant deux heures, le temps pour elle de régler un problème administratif.
Quand Idriss m’a vu au portail de l’école maternelle, il a fait celui qui ne me reconnaissait pas. Après, il a commencé à me jeter des coups d’œil furtifs. Et puis, on remontait le boulevard Vincent-Auriol, il s’est détaché, a commencé
à marcher devant, comme s’il savait où il allait,
il est rentré tout seul dans un magasin de poissons exotiques.
Quand sa mère nous a laissés, évidemment il s’est mis à pleurer. Je l’ai pris dans mes bras, mais il pleurait toujours. Place d’Italie, trois jeunes filles distribuaient des échantillons d’un nouveau yaourt à boire, à la verveine, tout en en vantant les vertus calmantes. J’en prends un, puis un autre, et encore un autre. Idriss a l’air content. Mais il ne finit pas, il faut que je le débarrasse de son yaourt, j’en ai déjà deux dans une main et son sac dans une autre. Une dame, la cinquantaine malicieuse, me voyant ainsi harnaché et en train de boire au goulot
dit alors à Idriss : « Ton papa n’est pas très gentil de te voler ton yaourt », avant de me lancer, complice : « Attention, vous allez vous endormir sur place ! »
Je m’étais demandé ce qui pourrait faire plaisir à un garçon de trois ans, j’avais pensé qu’un goûter à la terrasse d’un café, ce serait bien. On était en septembre, on pourrait regarder ensemble les gens dans la rue.
Quand j’étais enfant, mon père n’aimait
pas prendre le centre-ville en voiture. Je me souviens être passé une fois avec lui rue du Parc, devant la terrasse du Grand Hôtel de l’Épée. Il faisait nuit, mes yeux sont restés grands ouverts devant ces hommes et ces femmes attablés dehors, je n’avais pas envie que le feu passe au vert, ils avaient l’air tellement bien, j’aurais voulu qu’ils me voient en train de les regarder, être avec eux.
À côté de nous, deux femmes, la quarantaine, lorgnaient de temps en temps dans notre direction. J’ai pensé qu’elles voulaient voir comment je me débrouillais avec le môme, et aussi qu’un homme avec un enfant devait provoquer un désir particulier, puisque j’avais l’air de leur faire de l’effet.
Idriss a pris un chocolat chaud. Je faisais attention à ce que la fumée de ma cigarette ne lui arrive pas sous le nez, et aussi qu’il ne renverse pas la tasse, tout en me souciant qu’il ne prenne pas froid. Mais je voyais bien qu’il était encore triste. Alors j’ai commencé à dessiner des animaux sur une enveloppe, c’est tout ce que j’avais comme papier. Quand
j’ai dessiné un cheval, il était assez raté, je le lui ai fait remarquer. « Tu vois, c’est un cheval raté. » Il avait l’air content quand même. D’ailleurs, il a répété que le cheval était raté.
Et puis il m’a demandé de dessiner des poissons, c’était plus facile. Après, il a voulu que je fasse des papas poissons. J’ai pensé
que le plus simple serait d’en faire un plus gros, tout en disant que c’était le papa. J’ai continué ensuite à dessiner des poissons, plusieurs sortes, des baleines et aussi des requins, je faisais tout par trois, un gros et deux petits.
À un moment, des élèves dont j’ai été le professeur sont passés devant la terrasse.
Ils m’ont regardé, ont regardé Idriss, m’ont à nouveau regardé, comme si rencontrer leur prof en compagnie d’un enfant eût été une image impossible. L’un d’entre eux a fini par s’approcher, je lui ai répondu que je gardais le fils d’une amie, il est resté dubitatif.
Et puis la mère d’Idriss est arrivée. Il ne l’a pas vue tout de suite, j’avais réussi à la lui faire oublier. Après, j’en ai profité pour aller chercher des croissants et des pains au chocolat à la boulangerie. Quand je suis revenu, Idriss a entendu que je voulais aller aux toilettes, lui aussi a eu envie d’y aller. Alors je l’ai pris sur mes épaules, et on a traversé tout le bar. Une fois aux toilettes, il a baissé son slip en même temps que son pantalon, il a fait pipi, je faisais attention à ce que son pénis ne touche pas
la cuvette. Comme je ne connais pas ses habitudes, je lui ai demandé s’il s’essuyait en lui montrant le papier, il m’a dit non, c’est pour le caca. Et il a remonté son slip et son pantalon en même temps, avant de se retourner vers moi et de me demander : « Toi, tu fais pas
pipi ? »
Je voyais bien ce qu’il voulait voir, je lui
ai dit non. Je lui ai expliqué que je le raccompagnerais d’abord à sa mère, je reviendrais ensuite pisser, il a eu l’air abattu. Sa main s’est alors avancée vers mon sexe, je l’ai rattrapée fermement. Furieux, il s’est mis à geindre. Je lui ai rappelé que je ne ferais pas pipi devant lui, et nous sommes sortis des toilettes. Il s’est calmé.
J’ai appris à jouer aux échecs à mon frère cadet. Plutôt, comme il l’a rectifié lui-même depuis, je lui ai appris le maniement des pièces. Pierre avait huit ans, j’en avais quatorze. Très vite, dès la troisième partie, il m’a battu. Ça m’a épaté. J’avais voulu moi-même apprendre les échecs, par curiosité autant que par snobisme, et sûrement parce que ce jeu incarnait l’idée que je m’étais faite de l’intelligence : j’ai rapidement découvert que j’étais un joueur médiocre. J’avais beau entrevoir les possibilités offertes par le déplacement des pièces, j’étais bien forcé de me rendre compte que m’y exercer, construire une stratégie et anticiper celle de l’adversaire, tout ça me fatiguait. Mon frère cadet était donc plus intelligent que moi.
Je dois avoir vingt-deux ans. Pierre en a seize. Je suis encore étudiant. Je suis descendu chez mes parents pour les vacances ou pour un week-end. Il est tard. Mon père dort déjà. Quand le téléphone sonne. « C’est ton frère. » C’est ma mère qui a décroché. Je ne sais pas ce qui se passe, si c’est grave ou non, seulement qu’il faut y aller en voiture. On se gare bientôt, près du café où je croyais que se trouvait Pierre, mais il est fermé. Dans une rue perpendiculaire, il y a un camion de pompiers. Ma mère s’avance alors dans une impasse, celle qui conduit au terrain vague qui longe la rivière. Elle a l’air de savoir où elle va. Je la suis. Mon frère est là. Debout, torse nu, hors de lui dans la lumière de la lune, en train de hurler. Autour il y a des gens, des pompiers qui attendent qu’il se calme pour pouvoir l’emmener. Mais il ne se calme pas. Il continue à hurler et à empêcher qu’on le touche, il ne veut pas aller à l’hôpital. Je ne sais plus si j’ai essayé de lui parler ou si j’avais peur, la peur de ne rien pouvoir faire. Les pompiers aussi devaient avoir peur, peur pour lui, qu’il fasse une bêtise. Et puis un pompier est venu vers moi. J’ai compris qu’il me demandait mon approbation, ils ne pouvaient pas le laisser là. Alors j’ai vu ses collègues entourer mon frère, et se mettre à quatre ou cinq pour le cogner, chacun leur tour, pour qu’il arrête et qu’ils puissent l’embarquer. Il a continué à hurler. J’ai détourné la tête. J’entendais le bruit sourd des coups de poing, un bruit étouffé, comme si mon frère était devenu un sac. J’ai commencé à pleurer, mon frère dans mon dos, j’ai pleuré sans pouvoir m’arrêter, de douleur mais aussi de rage, de n’être rien.
Lundi 31 janvier, carrefour du boulevard Arago et de la rue de la Glacière. Je sors de la boulangerie pour me rendre au café d’en face, mais je suis arrêté, le feu est rouge pour les piétons. Quand une image me traverse la tête. Un enfant se fait renverser par une voiture. Je me précipite. Je prends l’enfant dans mes bras et je le soulève, jusqu’à le tenir à bout de bras, sans que ma tête y soit pour quelque chose, dans un état de concentration et d’énergie extrêmes, comme si je me vidais de ma substance vitale pour remplir l’enfant, avec la certitude que mon souffle passe, quand, dans un mouvement brusque, la tête de l’enfant bouge, il est vivant.
Dans le film de Maurice Pialat, Sous le soleil de Satan, il y a une scène identique. Gérard Depardieu, qui joue un curé de campagne, est appelé au chevet d’un enfant qui vient de mourir. Contre toute attente, il sort soudain le corps de l’enfant de son lit mortuaire pour le tenir à bout de bras, le plus haut possible, tendu, exténué, méconnaissable dans son geste fou, jusqu’au miracle.