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En passant


 


L'après-midi du 27 mars — c'était la première journée de printemps, il y avait du soleil, il faisait presque chaud et j'avais obtenu de ma direction l'autorisation de m'absenter —, je me suis rendu à Saint-Cloud : je devais lire des extraits d'I love New York devant des étudiants de l'I.U.T. Métiers du livre. Armelle m'attendait dans sa voiture place Denfert-Rochereau, elle m'avait proposé de m'y emmener, j'ai eu l'impression qu'on partait en voyage.
Dans le hall du bâtiment universitaire, j'ai d'abord vu les grandes affiches qui annonçaient ma lecture. Ensuite, après avoir prévenu de mon arrivée, je suis retourné dans le hall prendre un café au distributeur, où j'ai été rejoint par ceux qui m'avaient convié. Ils m'ont demandé si c'était vrai ce que je racontais, et pourquoi j'écrivais ça plutôt que ça. Je n'ai pas tellement réfléchi : j'ai répondu par l'affirmative, et aussi qu'il fallait que ça commence à tourner dans ma tête. La même semaine, Armelle fêtait son anniversaire.

Qu'est-ce qui s'est passé dans cette soirée pour que justement ça se mette à tourner ? Je suis resté après le départ de tout le monde. Sur le coup, j'ai cru que c'était seulement pour voir le matin et rentrer chez moi le plus tard possible. Après, je me suis rendu compte que j'avais été à cette fête sans y être, comme un maître de maison obligé de dire un mot à chacun et de vider les cendriers en passant, et d'empêcher l'ennui, tout en faisant attention à n'être retenu par rien ni personne puisqu'il fallait être disponible pour tous.
D'ailleurs, à quatre heures du matin, quand nous nous sommes retrouvés tous les deux, sans doute elle avait compris que quelque chose ne tournait pas rond, Armelle a insisté : "Ça va ? Ça va ?" Elle voulait croire après tout cet hiver qui avait duré six mois que cette lecture m'avait fait du bien, et mon deuxième livre, et toutes ces questions qu'on m'avait posées à Saint-Cloud, alors que moi, ce que je n'arrivais pas à dire, elle n'aurait pas compris, c'est que j'aurais préféré ne pas avoir écrit ça, ces histoires qui commençaient comme des anecdotes et qui, par palier, ouvraient sur des gouffres.

Cinq jours après, alors que j'avais une insomnie, je me suis levé pour écrire et j'ai commencé le récit de l'anniversaire d'Armelle. D'ordinaire il se passe plus de temps avant que je ne me remette au travail — ma dernière chronique pour Inventaire/Invention datait du 8 mars —, j'ai besoin de repos et aussi qu'il m'arrive quelque chose. Or j'ai rempli trois pages à la main, ce que je ne fais presque jamais, j'écris directement à l'ordinateur.
Les jours précédents, en relisant un roman d'Henri Thomas, Le croc des chiffonniers, j'avais été saisi par le récit d'une soirée entre amis construite sur une avalanche de noms propres, comme si j'y étais.
À la même époque, plusieurs personnes me demandaient si je n'avais pas l'intention d'écrire quelque chose de plus long, je me suis rappelé un souvenir d'enfance avec l'idée qu'il serait le début d'un roman.

 

***

 

D'abord, tout de suite après qu'Armelle a ouvert la porte, j'ai été surpris de découvrir Muriel et Sylvie assises côte à côte contre le mur, sur des tabourets, je ne m'attendais pas à les voir ensemble. En plus elles avaient un drôle d'air : j'ai pensé qu'elles s'étaient disputées avant de venir. Sans compter, juste au-dessus de leurs têtes, l'affiche qui annonçait la lecture que j'avais faite cinq jours plus tôt et qui me renvoyait à un moment heureux, pourtant il était en train de passer.
C'est ensuite que j'ai vu la jeune fille. Elle était dissimulée derrière le couple, sans que je sache bien si c'était un jeu, peut-être elle était timide. En tout cas je ne l'ai pas reconnue tout de suite, malgré sa peau mate et ses cheveux noirs. Elle-même n'avait aucun souvenir de moi. C'est seulement après avoir entendu son prénom que je l'ai identifiée : Anna, la fille de Muriel. Mais j'étais incapable de lui donner un âge, je ne savais même plus quand nous nous étions croisés pour la dernière fois. D'ailleurs, en l'apercevant cachée derrière sa mère, ce que j'ai vu c'est une adolescente, alors qu'en fait elle a douze ans. Ça voulait dire qu'à notre dernière rencontre elle en avait cinq ? Après, en continuant à la regarder pendant qu'elle m'expliquait la recette du gâteau qu'elle avait confectionné pour l'anniversaire d'Armelle, j'ai reconnu la brusquerie de son expression et son regard noir. Les années, apparemment, ne l'avaient fait grandir qu'en taille, Anna était restée une enfant sauvage. Mais j'ai arrêté d'écouter : j'entendais une voix d'enfant dans un corps d'adolescente. Et puis on a commencé à jouer. Elle avait apporté une sorte de pâte rose dans une boîte en plastique, qu'il suffisait de presser pour qu'en sorte un bruit de pet. Alors qu'elle tripotait la pâte dans son pot, et juste avant le bruit attendu, elle me donnait un prénom pour que je le répète bien fort : "Oh, Muriel, quand même, tu exagères !" Après, elle a fini par se rendre compte que je ne trouvais pas ça si drôle, elle est partie se coucher dans la chambre sous les manteaux.
Bien plus tard dans la soirée, en voyant une forme bouger sous les vêtements, Benjamin a cru que c'était le chat d'Armelle qui s'était caché dans le lit pour se protéger de l'agitation ; il a même failli l'écraser.

J'étais déjà de mauvaise humeur avant d'arriver chez Armelle. J'avais essayé de faire une sieste mais le téléphone m'a réveillé : c'était Benjamin qui m'appelait, il était vingt heures et on avait prévu d'y aller ensemble. Est-ce que j'étais prêt ? Je le lui avais moi-même proposé puisque Anh, à cause de qui je dormais mal, et à qui j'avais d'abord demandé s'il viendrait avec moi, m'avait dit non.
Peut-être parce que j'avais été désagréable, Benjamin a déclaré à Armelle et devant les autres que j'étais contrarié par sa faute, mais il ne pouvait pas savoir, est-ce que c'était une heure pour faire la sieste ? À quoi j'ai répondu qu'il m'aurait téléphoné sur mon portable et non sur mon fixe s'il avait vraiment voulu ne pas me réveiller. Ça n'était pas de ma faute si je pouvais couper l'un mais pas l'autre, un modèle multifonctions auquel je n'avais pas réussi à m'habituer, d'ailleurs c'était un cadeau d'Armelle.
Armelle a confirmé que j'étais de mauvaise humeur. Trois jours plus tôt, elle était en train de me dire qu'elle irait bien à New York cet été, au lieu de : "C'est une bonne idée", j'ai rétorqué qu'elle avait intérêt à foncer illico à l'ambassade des États-Unis se chercher un visa, tout en ajoutant que c'était sans doute foutu, il y en avait au moins pour six mois d'attente.

Je me suis dit que j'étais venu trop tôt ou trop tard, j'aurais préféré arriver vers dix heures ou être le premier. Anna, toujours entre Muriel et Sylvie, occuperait son temps à faire fonctionner le jouet idiot qu'elle avait apporté, Armelle était retournée en cuisine, Benjamin tournait en rond après avoir augmenté le volume de la stéréo — une musique traditionnelle du Mali —, alors que je venais de le baisser.
Peut-être que je me suis senti obligé. J'ai essayé de lancer la conversation sur l'allocution présidentielle qui avait eu lieu la veille. Mais ça a loupé. Personne n'avait entendu le discours de Chirac, ou seulement le début, le temps d'apercevoir que ses lèvres étaient en avance sur sa voix, un problème de synchronisation, mais qui avait suffi à couper l'envie de l'écouter plus. L'actualité était déprimante : pas la peine de ramener Brio, Panache et Maestria, ces expressions toutes faites sur lesquelles Armelle et moi avions déliré — le président était Brio, sa femme, Maestria, et le Premier ministre, Panache —, pour épingler les ridicules du pouvoir en place et relancer la conversation.
Est-ce que j'avais vraiment envie que la soirée démarre sur un sujet politique ? J'avais besoin d'un prétexte pour chasser vite ma mauvaise humeur, et aussi le malaise que j'avais ressenti devant Muriel et Sylvie. En entrant, je les avais vues comme les personnages d'un tableau : deux femmes assises sous une affiche, devant une fille debout. Peut-être que j'ai eu l'impression d'être là pour ça, détendre l'atmosphère, j'ai profité de la présence d'une salade de nouilles vietnamiennes pour demander quel était le genre du mot "coriandre". Ça a marché : Muriel et Sylvie ont répondu de concert que le mot était féminin, et puis ont enchaîné chacune sur des anecdotes, avant que tout le monde participe.
Il n'empêche, j'ai senti que je n'étais pas là. Tout ce que je disais restait plaqué. J'étais en train de puiser dans mon savoir-faire au lieu de laisser parler mon cœur. Sans doute je me suis senti coincé. L'affiche de ma lecture avait fait un trou dans le mur, et je ne pouvais rien en dire, comme je ne pouvais pas expliquer que j'avais voulu faire une sieste pour rentrer ensuite le plus tard possible de la fête, et croiser Anh à l'heure du petit-déjeuner seulement : ç'aurait été confesser que je lui en voulais de ne pas être venu avec moi, autant que je m'en voulais d'être attaché à lui, puisqu'il ne m'aimerait jamais assez.

Les invités ont fini par arriver petit à petit, en groupes. Est-ce qu'ils avaient craint d'arriver seuls ? Moi-même j'étais venu avec Benjamin, mais un Benjamin avec lequel j'avais été désagréable, et qui avait payé à la place d'un autre. J'avais fini par me convaincre que j'étais arrivé seul, au point de ne plus considérer ceux qui m'entouraient comme des intimes, ni même des copains. C'était devenu tout à coup des amis par ricochet, que j'ai commencé à voir comme des cousins éloignés, ceux qu'on retrouve dans les enterrements et auxquels on croit pouvoir échapper parce qu'on ne se sent aucune obligation envers eux, alors qu'ils tirent précisément leur force d'être là, puisqu'ils nous font oublier les absents, jusqu'à devenir insupportables, puisqu'ils nous rappellent les absents.

Plus tard dans la fête, je n'ai pas eu l'impression de faire semblant. Mais, dans l'après-coup, en regardant les trentenaires discuter dans leur coin, l'expression "jouer le jeu" m'est venue à l'esprit. Eux étaient encore entre l'ennui d'avoir à se supporter au présent et l'espoir que tout est possible, ils jouaient leur jeu. Les autres quadragénaires et moi, parce qu'on avait échoué dans nos projets, ou, au contraire, que nos ambitions étaient en train de se réaliser — ce qui nous interdisait de fait l'ennui et même l'espoir, il ne nous restait plus que le travail —, on n'avait plus d'autre choix que de jouer le jeu.
Pour autant, en jouant le jeu, je n'ai pas eu le sentiment de faire semblant. C'est dans l'après-coup que cette expression a fini par creuser un fossé dans ma tête, et que j'ai fini par penser qu'il y avait une part de semblant dans le fait de jouer le jeu.

J'étais assis dans le canapé, occupé à parler avec mes voisins, quand la petite table en osier a accaparé mon attention. J'essayais d'y poser mon assiette sans la mélanger aux autres, au cas où j'aurais eu à m'en resservir, Armelle avait fait un irish stew que j'avais trouvé d'autant plus réussi qu'il ne m'avait pas donné d'abord l'envie d'en manger. La table était déjà très encombrée, je ne pouvais pas non plus la débarrasser en déposant la vaisselle par terre, quand, en baissant les yeux, j'ai avisé sous le plateau, à dix centimètres du sol, les deux barres horizontales en croisillon qui reliaient les pieds. Après m'être assuré de la stabilité du support sur lequel je voulais conserver mon assiette, j'ai laissé celle-ci au centre du X.

Ensuite on a commencé à danser, et puis il y a eu le moment des cadeaux, après quoi Armelle a fait un discours. Elle était émue, elle a remercié Muriel d'être venue, c'était sa plus vieille amie. Plus tard, quand nous nous sommes retrouvés tous les deux, Armelle m'a dit qu'en remerciant Muriel, c'était moi aussi qu'elle avait voulu remercier. Elle avait fait exprès de mettre l'affiche de ma lecture sur son mur, elle aurait eu envie que tout le monde en parle.

 

***

 

J'ai cinq ans et je suis à la maternelle. Sûrement j'ai jugé que la petite fille au teint mat et aux cheveux noirs était mal élevée : elle avait le nez sale et elle ne s'en rendait même pas compte. En tout cas — peut-être elle avait cherché à se faire une cabane —, elle s'est retrouvée prise dans sa chaise. Au début j'ai trouvé ça drôle. L'idée d'aller se glisser dans la petite chaise et le spectacle que ça faisait. Le corps enfermé dans un cadre en fer, la petite fille était devenue une tortue, ou une mouche humaine dans une toile d'araignée. Mais en vrai c'était monstrueux. Prisonnière des pieds et des barreaux, la tête échevelée, les membres qui partaient dans tous les sens pendant qu'elle hurlait, la petite fille n'arrivait plus à s'en dégager, elle était en train de devenir folle. Effrayé par la scène, d'autant que la maîtresse n'avait montré aucune inquiétude ni aucune pitié, au contraire, elle avait même dit : "C'est bien fait", j'ai cru que la petite fille resterait pour l'éternité dans sa chaise.
Plus tard, parce qu'il fallait chasser cette mauvaise pensée et ce qu'elle avait provoqué dans mon corps, je n'ai rien trouvé d'autre pour anesthésier l'émotion que mon intelligence, une intelligence qui juge et qui classe. Alors je me suis dit que la petite fille avait été ridicule. Et de s'être enfermée dans un piège qu'elle avait pris pour un refuge, et de n'avoir eu aucune dignité après s'être rendu compte qu'elle n'arriverait pas à en sortir. En plus elle avait été stupide, puisque ce n'était certainement pas en s'agitant ainsi qu'elle y serait arrivée.

 

 

Philippe Guéguen, Paris, le 03 mai 2006

 

 



Philippe Guéguen / La petite fille dans la chaise
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