
À Lee Sang-Hoon
Je suis arrivé à Séoul le 24 décembre. Comme prévu, Junho m'attendait à l'aéroport. J'avais quitté Paris la veille, dès le début des vacances scolaires et j'étais fatigué. Junho, lui, était là depuis deux semaines. Il en avait profité pour voir sa famille. Je venais le retrouver.
Dehors il faisait froid, un froid sec. Je n'avais jamais vu un ciel gris comme ça, tous ces nuages roulant entre les montagnes. D'ailleurs, la première cigarette que j'ai allumée m'a tourné la tête.
Le soir même, je faisais connaissance avec la plus jeune des surs de Junho. So-Young avait fait une heure de métro pour apporter une machine à café, Junho l'avait prévenue qu'il n'y en avait pas chez l'ami qui nous hébergeait. De mon côté, à la demande de Junho, j'avais rapporté de Paris pour So-Young un stock de crème hydratante. Comme elle était pressée et intimidée, c'est dans la rue que nous nous sommes donné rendez-vous pour procéder plus vite à l'échange.
Deux jours après, en rencontrant cette fois la mère de Junho, j'ai eu l'impression d'être revenu dans le Cap Sizun. Elle avait le visage rond et l'il vif des Bretonnes que je pouvais croiser dans ma propre famille, celles qui connaissent les usages de la ville sans pour autant s'en laisser conter.
Junho nous avait invités dans le meilleur korean barbecue de Séoul. D'ailleurs un portrait de Clinton trônait dans l'entrée, il avait été photographié à côté d'une des serveuses.
À un moment, Junho s'étant absenté, sa mère et moi n'avions plus d'interprète, on s'est regardés longtemps dans les yeux, avant d'observer autour de nous comme des enfants dans une fête foraine. Au fond, un groupe de cadres déjà éméchés n'arrêtait pas de porter des toasts. Dehors, derrière un grand mur entièrement vitré, des trombes d'eau glissaient le long d'un conglomérat rocailleux tandis que dans la salle, comme détachées de la cascade artificielle, de grosses pierres polies étaient devenues des tables.
Il y avait de la curiosité dans les yeux de la mère de Junho. J'ai vu qu'elle cherchait autant à me connaître qu'à me reconnaître.
Elle m'a pris les mains un moment, pour les regarder et les garder dans les siennes, et puis elle m'a invité à manger sans façon, tout en me conseillant par des gestes à mesure que les plats arrivaient devant nous.
Deux jours plus tard, Junho et moi avions à nouveau rendez-vous avec So-Young. On devait tous les trois rendre visite à leur sur aînée, elle vit à 200 km de Séoul, on rentrerait le soir même.
Ce jour-là on s'est levés tôt. Il fallait aller chercher la voiture de location avant neuf heures alors qu'on s'était couchés tard. Une fois dehors, c'est seulement quand nous avons bifurqué par le jardin qui longe l'école au lieu d'emprunter le boulevard que je m'en suis rendu compte, la température avait chuté. D'ailleurs, sur le sentier transformé en parcours sportif : terre, gravier, tuiles, rondins arrangés en quinconce ou bûches, Junho m'a confirmé qu'il avait fait trop doux les jours précédents. Il n'avait même pas neigé à Noël. La température coïncidait enfin avec les normales saisonnières : à Séoul, en décembre, elle descendait facilement jusqu'à - 10°.
À l'agence de location, la secrétaire avait gardé son écharpe et son bonnet en laine tricotée, le chauffage était en panne. Après, dans la Renault-Samsung SM5, un intérieur crème avec l'odeur du neuf et beaucoup de commodités, un étui à lunettes au-dessus du rétroviseur par exemple, le responsable a pris du temps pour programmer le système GPS et en expliquer le fonctionnement à Junho, qui, aussitôt qu'il a pu démarrer, a mis le chauffage en marche et allumé une cigarette.
Ensuite il a pris la direction du Musée national devant lequel nous attendait So-Young, qui souriait, tout habillée en noir. Et puis nous avons traversé la ville en longeant le fleuve Han.
Je n'étais pas bien réveillé, Junho non plus. J'avais gardé mon manteau, je fumais en regardant Séoul et le Han briller sous le ciel bleu. Junho fumait aussi, on avait pris soin d'entrouvrir le toit pour ne pas incommoder So-Young.
On a roulé longtemps avant de quitter Séoul. Il y avait de la circulation, des voitures neuves avec les mêmes couleurs claires, du gris ou du beige, ou alors noir. De l'autre côté, sur la rive gauche, je voyais encore des immeubles, et, plus loin dans la montagne, soudain un temple. Junho était concentré sur sa conduite, et moi-même, tout en gardant un il sur l'écran du GPS, j'essayais de trouver une station de radio avec de la musique qui convienne. À un moment j'ai réussi à capter un air de Mozart, mais c'était peut-être du Beethoven, et puis le son s'est brouillé. Ou bien c'était un court extrait, il fallait chercher à nouveau. À l'arrière, So-Young était pendue au téléphone depuis au moins vingt minutes quand Junho s'est énervé : "Quelle bavarde !", avant de continuer en coréen sur le même ton.
Le fleuve toujours à notre droite et le soleil en face on allait vers l'Est , on a croisé ensuite des villes de banlieue avec des entrepôts et des barres d'habitation. Sur la route, il y avait des panneaux publicitaires pour des stations de ski ou des "resorts", tandis qu'on pouvait voir au loin des constructions récentes et des téléphériques, et même un canon à neige. Plus haut, à cause des sapins traversés par la lumière, la crête des montagnes faisait une ligne de poils sur le dos d'un animal fantastique.
Nous étions partis depuis une heure quand Junho, qui n'avait pas pris de petit-déjeuner, s'est arrêté devant une gargote. Dedans il ne faisait pas tellement plus chaud, on s'est assis près du poêle. Modestement vêtue sous son tablier vert, la tenancière était en revanche très maquillée, Junho lui a demandé des raviolis. Comme ils étaient trop poivrés, Junho s'en est plaint, la dame n'avait pas l'air content. On est partis sans finir ce qu'on avait commandé, en courant pour arriver plus vite à la voiture.
Vingt minutes plus tard, Junho est entré dans un parking pour faire finalement demi-tour. Dix minutes après, à un croisement, il quittait la route pour prendre un chemin sur la gauche.
De part et d'autre il y avait des champs cultivés, quelques maisons, des bâtiments agricoles, quand on s'est retrouvés tout à coup face à la montagne devant un immense cimetière, construit en escalier jusque très haut, il était parcouru par une route en lacets. C'est à ce moment-là que je m'en suis souvenu. Pourtant, la veille encore, Junho me l'avait rappelé, on irait d'abord sur la tombe de son père avant d'aller chez sa sur aînée.
À l'entrée, délimitée par deux petits dragons en pierre, trois chiens jaunes jouaient dans un enclos quand nous sommes passés. Il était onze heures, peut-être midi, il n'y avait toujours pas de nuages dans le ciel. On n'entendait que le ronflement sourd de la voiture.
À mi-hauteur, Junho s'est garé sur le bas-côté. En contrebas, comme dans toutes les allées qui composaient le cimetière, deux rangées de tombes étaient rigoureusement alignées, de simples coffrages de pierre grise, avec, à la surface, de la terre bombée recouverte d'herbes sèches, et, sur le côté, une petite stèle noire plantée dans le sol.
Quand j'ai refermé la portière, j'ai d'abord été saisi par le froid. Et puis j'ai vu So-Young prendre un sac et en retirer avec soin de la nourriture et une bouteille d'alcool de riz, ils étaient enveloppés dans du tissu.
Peut-être je n'avais pas assez dormi ou à cause du froid je n'avais jamais connu une température aussi glaciale , mais j'ai eu tout d'un coup envie de pleurer. Comme ça m'a surpris, aussitôt j'ai essayé de m'en empêcher. Je me suis dit que ce serait mal venu d'éclater en sanglots devant Junho et So-Young, alors que je n'avais jamais rencontré leur père. Il était mort quatre ans plus tôt, à soixante-cinq ans. En même temps je me suis demandé ce qui avait pu provoquer une telle réaction, comme si je n'avais pas pu être simplement ému de me retrouver là, en présence de Junho et de sa sur, devant leur père au milieu du silence des montagnes.
Junho était déjà près de la tombe, So-Young a étendu sur la pierre un morceau de poisson séché, du merlan, et une grosse poire ronde dont seulement le sommet et la base étaient pelés, ainsi qu'une pomme pelée de la même façon. D'une voix solennelle, Junho s'est alors adressé à son père en français et en coréen, avant de prier en silence et de s'incliner. Ensuite il a fait deux fois le tour de la sépulture, en répandant à chaque fois sur la terre un peu d'alcool de riz. So-Young a fait pareil, et puis Junho m'a lu ce qui était gravé sur la petite stèle. Dans un mélange de caractères chinois et de coréen, le nom ainsi que son origine géographique et le prénom de son père étaient inscrits au recto, tandis qu'au verso c'étaient les noms et prénoms de sa femme, de ses enfants et de ses petits-enfants.
Je voyais qu'il restait de la place pour d'autres noms, quand Junho m'a dit que c'était mon tour. Moi aussi je devais parler avec son père. J'ai été pris de court. Je m'attendais à des formules précises, que Junho m'aurait traduites et que j'aurais eu à répéter.
J'ai dit dans ma tête au père de Junho que je ne le connaissais pas, même si je pouvais le reconnaître puisque j'avais vu des photos de lui. Elles ont été prises dans le jardin de l'hôpital. Il est seul ou avec sa famille, sa femme, ses trois filles et son fils. Il fixe l'objectif, parfois il essaie de sourire. Ce que je vois c'est qu'il nous dit son regret de quitter la vie.
Je lui ai dit aussi que je connaissais son fils et que j'avais rencontré sa femme, et aussi la plus jeune de ses filles. J'avais même entendu la voix de son petit-fils au téléphone, quand Junho était venu me chercher à l'aéroport, il m'avait récité sur un ton enjoué des paroles de bienvenue en anglais.
J'essayais de parler au père de Junho comme j'aurais parlé à quelqu'un de vivant, tout en sachant qu'il ne pouvait pas me répondre et que je n'avais pas besoin de tout lui dire, il comprendrait. Je ne sais plus à quel moment, je venais de verser quelques gouttes d'alcool sur la tombe, ou j'étais en train d'enlever les brindilles qui dépassaient Junho m'avait dit qu'il fallait le faire , mais soudain, exactement au-dessus, j'ai vu le visage de mon propre père en train de flotter. Plus exactement, j'ai eu devant moi l'image en noir et blanc de mon père avec quinze ans de moins et une autre tête, un air à la fois bon et imposant, on aurait cru le portrait d'un prêtre. Pourtant je n'ai pas été étonné. Je savais bien que ce n'était pas une apparition ni une hallucination. Je me suis seulement dit que cette idée était sortie de mon cerveau pour se fixer ainsi dans l'air, et cette pensée était réconfortante. Pendant quelques minutes j'ai regardé le visage souriant de mon père, il me regardait aussi, et puis l'image a disparu. Aussitôt j'ai pensé que c'était lui qui était enterré en dessous. Mais ça ne m'a pas rendu triste. J'ai même été soulagé, peut-être parce que je savais bien qu'il n'était pas mort, en tout cas l'homme réel dont je suis aussi le fils, et qui, au même moment, menait sa propre vie à des milliers de kilomètres. D'ailleurs, le jour où je suis parti, je l'avais appelé pour lui souhaiter son anniversaire. Pourtant, sans aucun doute, c'était bien lui qui était enterré là. En tout cas le père idéal que je m'étais imaginé, un père qui avait toujours été absent, mais qui, cette fois, à la faveur de cette visite, s'était incarné sous la forme d'une image flottant au-dessus d'une tombe.
Je venais d'avoir vingt et un ans, c'était les vacances de Toussaint et j'étais chez mes parents à Quimper. Ce jour-là je me suis levé tôt, ce qui m'a surpris et presque inquiété, tellement c'était contraire à mes habitudes. Ensuite, habillé des vêtements de la veille, sans même un café, j'ai emprunté la 504 de mon père. Peut-être parce que je ne ressentais rien dans les moments officiels, je me suis rendu de moi-même là où mes grands-parents paternels sont enterrés. Il était huit heures, il faisait beau, je me suis retrouvé dans le cimetière de Tréboul transformé sous la couleur des chrysanthèmes, en train de chercher la tombe de mes grands-parents parmi les cyprès et les pins parasols, alors que je les avais à peine connus. J'ai eu l'impression d'être là pour leur montrer ce que j'étais devenu, ou alors j'avais besoin d'éprouver quelque chose. J'attendais que dans un cimetière la mort soit aussi palpable que la vie ? Quoi qu'il en soit, d'être venu me recueillir sur la tombe de mes grands-parents n'a rien donné, même si j'ai pensé que j'avais de la chance qu'ils soient enterrés dans ce cimetière-là. Il descend en pente douce jusqu'au sentier côtier. Après il y a les vagues, et la mer, et puis, en face, la presqu'île de Crozon.
Quand j'ai eu fini les deux tours autour de la tombe, Junho m'a tendu la bouteille d'alcool. Il fallait trinquer avec son père et j'étais le seul à aimer boire. So-Young a ramassé ensuite les fruits et le poisson, qu'elle a à nouveau emballés soigneusement.
Les chiens jaunes nous suivaient des yeux quand on a quittés le cimetière. Mon père aime bien ce genre de chiens, petits, un peu moches. J'ai demandé qu'on s'arrête, je suis sorti pour prendre une photo.
Philippe Guéguen, Paris, le 30 avril 2007