
Le café tabac Arago, situé dans le XIIIe arrondissement de Paris, précisément au carrefour du boulevard Arago et de la rue de la Glacière, j'y suis allé pour la première fois il y a vingt ans. J'avais trouvé un poste dans un établissement scolaire du quartier, je cherchais un endroit tranquille où je puisse corriger des copies, lire le journal et échapper à la salle des professeurs, et puis l'ambiance et le décor m'ont plu : rien n'avait changé depuis l'après-guerre. La grande fresque du mur du fond par exemple, on y voit le savant Arago debout devant une cavalcade de chevaux, un livre à la main, les yeux sur l'horizon, entouré d'instruments de physique et des constellations du zodiaque, le tout dans un camaïeu de marron.
Si j'avais découvert l'Arago par le boulevard du même nom, en été, et non par la rue de la Glacière en arrivant du boulevard Blanqui, en novembre, j'aurais trouvé le lieu prometteur : en plus de faire l'angle, il dispose d'une terrasse oxygénée par une double rangée de platanes. Mais j'ai connu l'inverse. Comme par un fait exprès, la rue de la Glacière est glaciale, étroite et elle n'en finit pas. Sans compter qu'il m'a fallu longer une façade grise dont l'intérieur éclairé au néon était masqué par un rideau informe, avant de tomber sur le carrefour et du même coup la porte d'entrée.
En 1986, l 'endroit était tenu par un couple de quadragénaires, des Auvergnats. Le mari, ordinairement vêtu d'un pantalon de tergal gris, d'une chemise bleu ciel et d'un gilet bleu marine, plus rarement d'un jacquard, paraissait mesuré en tout. Habillée dans les mêmes notes, un cardigan beige au lieu du gilet, son épouse s'inclinait en souriant pour dire bonjour, tout en avançant la tête de côté. Les deux avaient une fille : elle portait des lunettes comme sa mère et s'habillait classique comme ses parents. En traversant les deux salles du café avant de disparaître derrière la porte marquée "privé", elle aurait pu avoir un étui à violon sous le bras, ou alors une bombe et des bottes de cheval. Elle ressemblait à Patricia Hitchcock dans L'inconnu du Nord Express.
Jusqu'en 1998, les patrons ont été secondés par le même garçon. Cinquante ans, dégingandé, l'avant-bras tatoué et le sourire abîmé par une mauvaise dentition, il servait en tenue, une chemise blanche sous un gilet noir multi-poches, le tout usé. Et puis il s'est absenté, avant de revenir maigri et le regard triste, et finalement ne plus revenir.
Ensuite, pendant au moins deux mois, les serveurs se sont succédé. À l'unisson de leur prédécesseur, ils avaient tous une longue expérience et un physique de repris de justice, comme si la proximité de la prison de la Santé avait conduit les patrons de l'Arago à se spécialiser dans la réinsertion. D'ailleurs, une collègue a vite surnommé l'endroit : "Chez Maigret". La même avait fâché le garçon au sourire abîmé en chantant devant lui la scie de sur Sourire : "Dominique, nique, nique, s'en allait par les chemins
". Il avait cru qu'elle se moquait de lui, il s'appelait Dominique, elle le savait puisque c'était gravé sur sa gourmette.
Quand ils ont vendu c'était l'an 2000 , ça m'a fait un choc. Parce que j'avais cru qu'ils seraient toujours là, en plus on ne m'avait pas prévenu. Et puis j'ai eu peur, que le changement de propriétaire s'accompagne d'une modification des lieux.
C'est un Arabe affable qui s'est installé avec ses deux fils. L'aîné, presque obèse, le visage avenant, une belle peau, faisait passer son volume entre les tables d'une telle façon qu'il en devenait voluptueux, tandis que le cadet, mince et vigoureux, affichait son corps de sportif dans des joggings, sweat-shirts, T-Shirts, blousons en nylon et baskets à la dernière mode.
Les prix ont tout de suite augmenté. Le flipper à droite de l'entrée a disparu. Les murs ont été rafraîchis, mais la grande fresque est restée telle quelle, comme le sol, un assemblage de morceaux brisés, blanc cassé surtout, et aussi gris et brique, unis ou mouchetés, formant un opus incertum. Il y a eu de la musique d'ambiance une radio commerciale , des luminaires au plafond et des mini-bouquets disposés sur les tables, dont le formica des plateaux a été remplacé par du bois foncé. Et, alors que la carte des précédents patrons se résumait à un plat du jour et plusieurs variétés d'omelettes, salades ou sandwiches, celle du nouvel occupant a vite affiché un menu complet, avec des entrés et des desserts au choix, sauf que la qualité n'a pas suivi, et, partant, la clientèle du déjeuner. Du coup les transformations se sont arrêtées.
Depuis maintenant trois ans, le café a été repris par des Chinois. Les mini-bouquets sont partis, remplacés par des présentoirs en plastique où l'on trouve des cases à cocher, un jeu d'argent qui s'appelle "Rapido". Au mur, dans le coin gauche de la fresque, une télé à écran plat est désormais allumée par intermittence, sur une chaîne de clips ou du sport, le son très bas. Et puis ils ont fait des travaux de plomberie. Le robinet du lavabo fuyait, ils l'ont remplacé. Ils ont aussi installé une barre d'appui en métal dans les toilettes à la turque.
Avec les Chinois, une partie de l'ancienne clientèle est revenue. Par exemple une blonde de trente-cinq ans, coupée court, toujours en blouson et en pantalon, l'ensemble ajusté, beige ou bleu ciel, classique et moderne à la fois, en tout cas propre et infroissable. Quand elle est debout au comptoir, ou elle est occupée à lire Le Parisien, ou elle fait la conversation, tandis que son regard de myope, derrière ses lunettes fines et sous ses paupières maquillées en bleu, observe les alentours jusqu'à toiser. En même temps, elle déplace légèrement un pied, comme pour vérifier que le sol n'est pas mouvant.
On a arrêté la circulation pour laisser passer des canards dans un département de la périphérie : "C'est mignon !" Une ligne de métro va être prolongée : "C'est chez moi !"
Dernièrement, elle était en train de montrer au patron une housse de portable qu'elle venait d'acheter dans une petite boutique, "Il y en avait", elle a cherché une expression, "Il y en avait des sacs pleins." Et elle a fixé tout d'un coup son téléphone dans sa housse neuve, en le tenant droit devant elle, avant de le faire pivoter de la main.
De temps en temps le patron m'offre un café, ce qui ne m'est jamais arrivé avant, et il me serre la main en m'appelant "mon ami". Quand il me voit corriger des copies, il compatit et me fait des signes d'encouragement, et, si je fais du japonais, il pointe un kanji en me donnant sa signification en chinois. Il a d'ailleurs tenu à me présenter un nouvel habitué, un Japonais auquel j'avais déjà prêté attention. La cinquantaine, des lunettes à grosse monture, le cheveu poivre et sel, touffu, il s'assoit toujours à la même table, sauf si elle est prise, auquel cas il attend avant de s'y mettre et écrire, un dictionnaire franco-japonais sous la main. Mais la rencontre a été un flop. Il s'est mis à me parler dans un japonais auquel je n'ai rien compris, on s'est rabattu sur le français. Et puis il m'a dit qu'au Japon il était très rare que deux inconnus se parlent dans un café. Comme j'avais l'air surpris, il m'a répondu que c'était à cause des yakusas : l'inconnu avec qui vous parliez pouvait être en train d'essayer de vous soutirer des informations. Quand je l'ai revu la semaine suivante, il a fait semblant de ne pas me reconnaître.
À la rentrée 2006, en retournant chez "Maigret" après l'interruption des vacances d'été, je me suis dit que ça faisait vingt ans que j'enseignais dans le même établissement, et vingt ans aussi que je fréquentais la même boulangerie, où j'achète des crêpes par demi-douzaine, avant d'arriver chez "Maigret" pour y prendre un deuxième petit-déjeuner.
C'est d'ailleurs par la boulangère, Mme J., que j'ai appris que le couple d'Auvergnats s'était installé en 86 : nous étions donc arrivés dans le quartier en même temps, alors que j'avais cru qu'ils avaient toujours été là. Mme J. m'a appris aussi qu'ils s'appelaient Jeannine elle ne s'est pas tout suite rappelé le prénom du mari et Gérard.
Ensuite elle m'a confié que ceux qui avaient repris l'affaire juste après à ce moment-là, elle a baissé le ton avaient dû fermer suite à un contrôle d'hygiène.
En octobre 2006, deux hommes en costume un peu fantaisie, dans les trente-cinq ans, sont rentrés dans la salle du fond en compagnie de trois autres, dix ans de moins : un noir, un blond, un métis, les trois portant des pantalons noirs. Au moment de s'asseoir, les jeunes ont hésité, jusqu'à ce que les deux aînés choisissent la banquette et entament un exposé sur l'entreprise pour laquelle les trois autres étaient là : il s'agissait de démarcher des sociétés pour leur vendre des services téléphoniques. Les trois candidats écoutaient avec application, et, quand on leur a demandé s'ils connaissaient déjà l'entreprise, l'un d'entre eux a dit : "C'est mon opérateur." Un des costumés s'est ensuite éclipsé après un coup de téléphone, il répétait : "Ça va être short." L'autre a alors prié à deux des postulants de sortir, c'est le noir qui est resté, un garçon à lunettes rectangulaires et aux traits fins, qui s'est tout de suite entendu demander : "Trois qualités, trois défauts !" Moi-même j'ai été épaté par cette question, je n'avais jamais assisté à un entretien d'embauche. Le noir a répondu qu'il était obstiné, à quoi l'autre a rétorqué : "Donc vous êtes buté ?" avant de lui exposer un cas : "Qu'est-ce que vous faites si
" Après, ça a été au tour du blond aux cheveux hérissés : "Vous avez parlé avec celui qui est passé avant vous ?" "Non, je préférais rester concentré." Et puis il a dit qu'il avait fait des études courtes : "Oui, c'était pas votre truc." Mais le blond a répondu qu'il préférait apprendre tout en travaillant. Quand le métis a été confronté à la même question que le premier candidat, comme il a déclaré qu'il avait des difficultés à être ponctuel, j'ai pensé qu'il était mal parti.
Je me suis rendu compte après que j'avais été partagé pendant tout l'entretien. D'abord j'avais été choqué, qu'est-ce que c'était que cette boîte qui n'avait pas les moyens de régler ses affaires ailleurs qu'au café du coin ? J'aurais voulu dire aux trois jeunes qui cherchaient un emploi que ce ne serait pas une bonne idée d'accepter celui-là, la façon dont ils étaient traités maintenant serait celle qu'ils connaîtraient toujours, cette façon d'être soumis à la question en public. Mais je me suis retrouvé ensuite à la place des futurs employeurs, je me suis demandé qui je choisirais, comme si ça avait été un jeu. Le blond sans doute, parce qu'il avait de l'énergie, même si j'avais trouvé le noir plus sympathique. D'ailleurs, au moment de commander, tout le monde avait pris un café sauf lui, il avait demandé un chocolat chaud.
J'ai revu le 25 octobre celui qui avait écourté l'entretien. Il portait un imper trois quarts noir avec des épaulettes et une ceinture, une chemise blanche, une cravate dans les tons violets, à gros nud, un pantalon noir et des chaussures noires. Il avait les cheveux gominés, coiffés en arrière.
Deux mois plus tard, par hasard, j'ai rencontré quelqu'un que je n'avais pas revu depuis dix ans. On ne se connaissait pas beaucoup, c'était un ami d'ami, nous avions un peu travaillé ensemble. D'ailleurs je ne l'ai pas reconnu tout de suite. Assez vite il m'a demandé des nouvelles de Jeanne. C'est elle qui nous avait présenté. Il produisait des films documentaires, Jeanne les montait, j'avais été sollicité pour donner mon avis. Depuis, j'avais appris que sa boîte avait fait faillite et qu'il avait quitté Paris. Il habitait maintenant Marseille, il faisait l'aller-retour. Il était toujours dans le cinéma et il avait deux enfants. Qu'est-ce qu'il fallait que je dise ? Jeanne était vivante, elle travaillait, elle avait des projets. Et puis il m'a dit qu'il était revenu pour un enterrement, quelqu'un qui avait débuté avec lui, c'était bizarre de se retrouver dans un cimetière avec des gens qu'il avait connus et qu'il ne voyait plus. Enfin il m'a raconté les détails. Un accident de scooter. Son ancien associé avait mal pris une marque au sol, celles qui servent à délimiter les couloirs pour vélos, et il a perdu le contrôle de son véhicule. Après il a heurté une barre de fer, celles qui empêchent les voitures de se garer sur les trottoirs. Il est tombé dessus la tête la première, et la barre a traversé le casque.
Philippe Guéguen, Paris, le 21 janvier 2007