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De ce film peu parlant, une phrase m'obsède que je citerai en entier dans un instant Je ne sais pas encore pourquoi elle s'est si fortement imprimée Au point de constituer pour moi la zone la plus sensible des impressions que le film m'aura laissées. Je rappelle très schématiquement le contexte : un homme revient vers les lieux troubles de ses souvenirs de schizophrène après plusieurs années passées dans un asile. À sa première apparition sur le quai d'une gare, dernier à sortir du train avec une lenteur qui dit d'emblée le rythme désynchronisé du fou, le contraste de cette figure humaine par rapport au monde de la normalité se décline aussi dans un code vestimentaire. Dire qu'il a l'apparence d'un clochard, c'est le définir par une catégorie, à la fois sociale et littéraire (on pense à Beckett fatalement) ; mais ce n'est pas à ce niveau de reconnaissabilité que le film porte le personnage. Ce qu'il a de singulier en tant que «clochard» tient en un détail : le nombre de chemises qu'il a sur lui, enfilées les unes sur les autres. Ce détail vient aux yeux assez vite et on se surprend à décompter les cols qui n'en finissent pas de circonscrire le lieu dont surgit l'incroyable tête que Ralph Fiennes a prêtée à Spider. Arrivé dans une sorte de pension pour malades mentaux, la directrice lui demande pourquoi il porte tant de chemises à la fois, est-ce bien nécessaire d'en porter autant lorsqu'une seule suffirait ? Le ton de la question impliquait un danger : qu'elle n'use de son autorité pour changer les habitudes vestimentaires de son nouveau pensionnaire. Et donc à l'inquiétant «pourquoi» de la directrice, c'est un autre pensionnaire qui répond, comme s'il intervenait par complicité et pour s'interposer entre Spider et la menace annoncée par la question. C'est là qu'il dit cette phrase extraordinaire, que je cite en substance : «C'est nécessaire, parce que, voyez-vous, c'est l'habit qui fait l'homme. Or, moins il y a de l'homme, plus il faut de vêtements pour l'habiller». Formule qui frappe avec cette fulgurance de la parole
de fou, démontrant, dans une précipitation et une économie
exemplaires, toute la dimension qui échappe au raisonnable «pourquoi»
et au sens ordinaire de ce qui est «nécessaire», contingent
ou superflu
Par-delà le contexte précis et spécifique
de son apparition dans le film, cette phrase a une pertinence générale
au sujet de l'humain, distribué entre une essence et une forme.
Et le vêtement semble justement éclairer un relais dialectique
: l'homme est essentiellement un être qui s'habille. C'est l'habit
qui le fait homme. Les paramètres de la quantité (plus/moins)
introduisent ici le virus du dérèglement de l'équilibre
essentiel : plus il s'habille, plus il se défait.
Plus il est vêtu moins il y a de l'homme en
lui. Les quatre ou cinq chemises superposées sont une trouvaille
formelle très forte. J'ignore si elle est issue de la composition
du personnage par Ralph Fiennes, de la plume de Patrick McGrath, qui signe
à la fois le roman-source et le scénario du film, ou bien
d'une intuition de Cronenberg. Quoi qu'il en soit, j'avoue que dans les
plans rapprochés de Spider, je perdais de vue son visage. Mon regard
était pris dans le rythme visuel des cols de chemise les uns sur
les autres, fasciné par le secret que cette évidence exhibait
ainsi, tout en laissant celui-ci parfaitement intact et dans l'ombre l'homme
qui le porte.
Dans l'explication que donnait le vieux fou à
la directrice de la pension, il y avait en outre une exhortation : il
faut laisser Spider porter autant de chemises qu'il faut les unes par
dessus les autres. Car il y a une raison à cela. «C'est nécessaire.»
Une raison qui tient à l'essence de l'humain, qu'il faut comprendre,
et respecter par conséquent sa singularité. Là où
l'homme manque, là où l'humain est en moins, il faut laisser,
il faut le laisser s'habiller en fonction de sa disparition, à
sa mesure. Il exprime ainsi son essence menacée, il la compense.
Une mesure impossible à prendre, car le compte des chemises ne
la donne pas. J'en ai compté cinq
Peut-être quatre
Je n'en suis pas sûr
Mais pourquoi ne pas avoir multiplié les pantalons,
les vestes, ou un autre élément de la composition vestimentaire
masculine et s'être contenté justement de la chemise
? J'y pense au moment où je referme le col de la mienne
Je
fais ça en général à deux occasions : l'une
utilitaire, neutre, l'autre esthétique, surdéterminée.
En l'occurrence c'était la première. J'avais froid. On m'a
appris depuis toujours que le cou est fragile. Que c'est par là,
par le col ouvert d'une chemise qu'on peut attraper froid, tomber malade,
avoir mal à la gorge. Le col marque le seuil entre les lieux vulnérables
du corps, ceux que l'on habille et les autres, les extrémités,
moins fragiles, plus aptes à assumer la fonction de nous représenter
au dehors, d'attester pour ainsi dire «l'homme» dans la chemise.
Le frisson qui me parcourt n'est pas seulement dû au froid, je pense
à cette scène que n'importe qui a vu au cinéma, il
y a eu tant de films fascinés par la guillotine : c'est bien le
col de la chemise du condamné à mort qu'on découpe
aux ciseaux pour que la machine à couper les têtes ne soit
pas gênée par le tissu. Je me suis souvent demandé
pourquoi ? Pourquoi cette obligation d'en passer par une chemise dont
on sait d'avance qu'elle peut gêner ? Et pourquoi ne pas couper
préalablement le col, avant que le condamné n'en soit revêtu
? Dans tous les «films à guillotine», les cheveux sur
la nuque et le col de la chemise du condamné sont coupés
juste avant l'exécution, comme s'ils faisaient déjà
partie de celle-ci, comme si dans ce rituel sordide se dissimulait une
façon de faire durer une sorte de jouissance. La cruauté
s'y dissimule : la décollation étale son instant. Le supplice
s'anticipe et se goûte dans le découpage du col de la chemise.
On dénude d'abord pour mieux couper
La fameuse brièveté
des souffrances du condamné trouve ici son petit plus, son petit
résidu de canaillerie. Mais tout semble partir d'une noble intention
humaniste : dans le rite républicain, le condamné n'était
pas conduit nu au supplice, on lui laisse sa dignité d'homme :
ses vêtements, sa chemise
Spider n'est pas étranger à ce code
de la dignité : en multipliant les chemises il en multiplie le
signe jusqu'à l'annuler par la répétition. Il habille
l'homme que sa folie a rendu rare. Comme pour mieux faire de son cou,
ainsi surprotégé, le lieu dit à la fois de la fragilité,
de la culpabilité et de l'expiation. Sa schizophrénie est
semble-t-il en tout point homogène avec une certaine logique de
l'enveloppement. Le film raconte en effet un lent processus de remémoration
qui semble, selon la suggestion ou selon l'interprétation du film,
aboutir par une prise de conscience de ce qui s'est passé. Il dramatise
à la fois l'état synchronique d'un schizophrène,
son présent et, en même temps, l'étiologie de sa psychose,
son passé. Il la raconte si bien qu'il en devient psychotique lui-même
sous toutes les coutures. Arrivé au bout du film, le spectateur
ne peut être sûr de la modalité du récit : est-ce
un mode de diégèse objective qui domine ou, au contraire,
n'est-on pas depuis le début dans une focalisation subjective des
événements, avec précisément leur part de
déformation délirante. On ne peut, faute de temps, entreprendre
ici une analyse détaillée notamment de l'extraordinaire
travail de montage de Spider, auquel le film doit justement toute cette
dimension si inquiétante de la réalité filmée,
due à la confusion entre monde intérieur et monde extérieur.
C'est là que l'on touche à l'essence de la pensée
psychotique qui a l'art de s'objectiver au dehors, d'apparaître
comme une donnée évidente du monde, susceptible par conséquent
d'être filmée. Et c'est l'affinité de la psychose
avec le cinéma que Cronenberg a si bien su nous faire sentir. L'élément
du cinéma c'est l'évidence à tous les sens du mot
: il ne cesse d'en jouer, dans tous les sens, de s'y soumettre, de la
fabriquer, de la nier, de la mettre en scène, de la remplacer.
Comme la psychose, le cinéma ne pense qu'à (re)fabriquer
un monde, un monde conforme à nos désirs disait André
Bazin
Le monde de Spider fonctionne donc à la manière
d'un film de fiction dans lequel un père tue sa femme pour en prendre
aussitôt une autre complice à la fois de son crime
et de son plaisir érotique, qu'il impose à son fils
d'appeler «maman». Par la faute d'un père assassin,
la «maman» est remplacée par une pute vulgaire que
le fils finira par tuer. Ce meurtre marque la fin du jeune Cleg et la
naissance de Spider. Le point de vue du fils participe ici à la
fois du narrateur, du personnage, du spectateur, du scénariste
et du réalisateur : il est le personnage de l'histoire qu'il se
raconte à son propre sujet et s'il la raconte, c'est pour nous
faire croire, en les mettant en scène, aux événements
qui lui sont arrivés. S'il s'y regarde, comme nous qui le regardons,
c'est afin de percer à jour un secret qu'il s'emploie en même
temps de toutes ses forces à garder secret. Je pense notamment
au destin du petit carnet, pour lequel manifestement aucune cachette de
sa chambre ne semble assez sûre
On voit Spider écrire dans son carnet. L'écriture
ouvre l'énonciation et métaphorise en même temps l'effort
de remémoration. Elle constitue l'essentiel de l'action présente
de Spider : il produit du récit, il se raconte. Agir et raconter
sont ici impossibles à distinguer. Le dispositif rend naturelle
l'apparition d'un Spider enfant, à une époque où
il n'avait guère plus de 7 ans, aimait beaucoup sa mère,
et ne portait qu'une seule chemise. Le fait que Spider «vieux»
assiste à toutes les scènes de cette époque révolue,
où tout a commencé, c'est immédiatement interprétable
comme une transposition du processus d'écriture dans le procédé
cinématographique du flashback. Spider regarde (écrit) en
même temps que nous le film de sa vie. Il nous donne à lire
et à voir l'implacable constitution de son monde délirant.
Le film se plie à la même logique : il écrit (il montre)
et il efface, il dissimule le réel dans l'évidence, dans
la lisibilité des événements racontés, dans
la limpidité de leur mise en scène.
Contrairement à la croyance du bon sens, ou
à l'intuition consensuelle, que la pensée est un processus
qui se passe en nous, en notre for intérieur, la pensée
psychotique est une donnée extérieure : elle vient au sujet
avec la force d'un événement. Pour Spider, cet événement
concerne rien de moins que la mort brutale de sa mère, tuée
par son père, qui l'enterre et la remplace aussitôt par une
prostituée. Le scénario suit pas à pas la cohérence
du délire et le spectateur accomplit exactement le même chemin
que Spider, personnage et narrateur : on pense d'abord regarder sous forme
de flashback des événements qui ont réellement eu
lieu ; puis leur dimension apparaît quelque peu fabuleuse pour apparaître
enfin comme une pure formation délirante : si toutefois il adhère
au film, le spectateur réalise la force du délire, la netteté
de l'hallucination et son imperceptibilité. Il vit à la
manière de Spider, l'expérience du délirant qui au
cur même du délire, témoigne du délire,
s'en distancie péniblement tout en y restant impliqué, et
doute de ce à quoi il croit dur comme fer. La direction temporelle
du film demeure elle aussi indécise : l'histoire de Spider commence
par un retour à la ville et se termine par un retour à l'asile.
Le retour est ici moins une coordonnée du récit que la métaphore
d'une pensée qui tourne et retourne sans cesse dans le circuit
du symptôme, circonscrivant le lieu d'un événement
impensé. La répétition des cols des chemises autour
du cou de Spider pourrait être lue comme une allégorie de
cette manière de tourner en rond
Et c'est dans la transposition
formelle de la répétition du symptôme de la folie,
de sa prégnance sur le monde extérieur que le film de Cronenberg
est d'une ingéniosité incomparable, et pas tant dans la
profondeur du sens qui serait à interpréter. De ce point
de vue, du sens et de la signification, le film est d'une lisibilité
peut-être un peu trop parfaite.
Qu'est-ce qui s'est passé en effet ?
Le nom de l'araignée, «Spider»,
c'est de sa mère que le jeune Cleg le reçoit d'abord, comme
une marque d'affection : elle le nomme ainsi en signe de reconnaissance
de l'intelligence et de l'industrie particulières que l'enfant
emploie à jouer avec des fils de laine et des cordelettes. «C'est
pour toi, maman», dit-il. Ce surnom est donc d'un côté,
le signifiant de l'affection maternelle, d'un autre côté
il est le programme de la psychose qui va naître de son appropriation
par l'enfant. Désirant s'approprier de manière absolue et
sans partage l'affection de sa mère, l'enfant adopte «spider»
au point d'en réaliser toutes les potentialités macabres.
Ce surnom devient le chiffre poétique de son destin. La manière
dont Spider «voit» le meurtre de sa mère et son remplacement
par une prostituée est un exemple parfait du refoulement psychotique,
la forclusion. Le rejet dont fait l'objet tout ce qui est relatif à
la sexualité des parents et notamment le père comme
référent de ce que la mère peut désirer en
tant que femme se dramatise comme un scénario de meurtre.
Pour substituer au monde un monde conforme à ses désirs,
Spider hallucine le meurtre de sa mère par son père. La
femme qui la remplace est une putain assassine. La tuer est donc pour
lui une vengeance. Que cette vengeance soit juste ou justifiable, cela
n'est jamais sûr, comme d'ailleurs le tout de ce qui s'est passé.
Spider est voué donc à nier toujours et toujours sa culpabilité
tout comme il a nié la portée de différence symbolique
qu'il y a entre une mère et, en elle, une femme
Pour
perpétrer cette laborieuse négation, qui lui a d'abord permis
de tuer sa mère, il fallait en effet créer une autre humanité,
un autre monde
et une chemise n'y suffit pas
Continuer de
se raconter ensuite l'histoire, cette histoire, cela permet de rendre
vive encore et encore l'image de cette mère qui l'aimait et pour
qui il était et continue de rester une petite araignée.
On pourrait presque reprocher à Cronenberg, McGrath et Ralph Fiennes
de nous livrer une intelligence de la psychose qui aurait à la
limite la cohérence d'un exposé scolaire
Mais on aurait
tort, car ce n'est pas la compréhension qui est en jeu ici. Ce
qu'il y a à comprendre, ou ce que l'on croit comprendre d'une psychose
n'en altère en rien le phénomène, la puissance de
fiction et l'action dont elle est capable
C'est ça qui nous
est montré
La force de «Spider» (le film) est
là justement : d'avoir su entrer dans la folie du personnage par
la voie d'une intelligence empathique de la forme. Les auteurs de ce film
ne prétendent pas comprendre la folie autrement que dans sa similarité
de fonctionnement, dans son affinité avec cette autre instance
de création de formes qu'est le cinéma. La schizophrénie
est ici un film qui, contrairement au film réel, retient à
jamais son spectateur dans la salle obscure.
L'habit qui fait l'homme... à propos de Spider de David Cronenberg / Georgy Katzarov
Georgy Katzarov, L'habit qui fait l'homme... à propos de Spider un film de David Cronenberg ©
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